mardi 14 avril 2020

Gaspard Koenig : «Toutes les libertés suspendues devront être rétablies intactes, et non pas amoindries»

FIGAROVOX/ENTRETIEN - L’État ne doit pas profiter d’un état d’exception pour étendre de façon irréversible son emprise sur les individus et la société civile, s’alarme le philosophe, qui rappelle l’importance des principes libéraux.


Le Figaro - Par Paul Sugy - Publié le 2 avril 2020 à 20 :54



Gaspard Koenig. Illustration Fabien Clairefond


Gaspard Koenig est le fondateur du think-tank Génération Libre. Dernier ouvrage paru : La Fin de l’individu. Voyage d’un philosophe au pays de l’intelligence artificielle (Éditions de l’Observatoire, 2019).

LE FIGARO. - Avant que le confinement général ne soit décidé, vous avez appelé à ne pas sacrifier nos libertés au nom de la lutte contre le coronavirus. Aujourd’hui, le regrettez-vous ?

Gaspard KOENIG. - Pas du tout, car je ne faisais que rappeler les principes les plus basiques de l’État de droit, à savoir que toute restriction des libertés doit être justifiée par la nécessité et la proportionnalité. La jurisprudence administrative n’a d’ailleurs cessé de le rappeler. C’est un débat qu’il est nécessaire d’avoir en démocratie. Les citoyens doivent pouvoir demander raison à l’État des mesures qu’il prend, et ces raisons ne peuvent se résumer au seul facteur sanitaire : nous faisons sans cesse un arbitrage entre le risque et la liberté, comme lorsque l’on décide d’une limitation de vitesse, par exemple.

Je note à ce titre que le comité scientifique comporte heureusement un anthropologue et un sociologue, mais il faudrait encore y ajouter un juriste, un philosophe… Ce n’est pas aux médecins de décider seuls, car les médecins sont liés par le serment d’Hippocrate avec cet objectif unique : sauver des vies. Or l’arbitrage politique doit contrebalancer ce critère avec d’autres finalités que les médecins, eux, ne sont pas tenus de prendre en compte.

À l’inverse, je me méfie de la fascination de certains de nos concitoyens pour le modèle chinois, opaque et autoritaire : l’attitude du régime a plutôt aggravé l’épidémie. L’absence de liberté d’expression et de transparence administrative a retardé les premières mesures, qui auraient pu limiter la propagation du virus. Le maire de Wuhan ne pouvait pas s’exprimer, les médecins lanceurs d’alerte ont été accusés de répandre de fausses informations, et aujourd’hui on soupçonne même la Chine d’avoir menti sur le nombre de morts. La dictature reste le pire moyen de traiter l’information et donc de prendre les décisions adéquates.

Y a-t-il un seuil de libertés fondamentales que l’État ne peut ôter à ses citoyens, même  en pleine crise ?

Je retournerais la formulation de votre question, car en réalité ce n’est pas l’État qui accorde la liberté aux citoyens, ce sont les individus qui mettent leurs libertés en commun et les soumettent, à travers le contrat social, à une délibération commune. En théorie politique, c’est nous qui décidons des libertés que nous acceptons de restreindre ! Et encore faut-il que les individus restent citoyens, c’est-à-dire que leurs droits fondamentaux soient préservés. Si nous perdons notre âme, à quoi bon protéger des esclaves ?

J’ai l’impression que nous mesurons mal le caractère exceptionnel des mesures qui viennent d’être prises, aussi justifiées soient-elles. Nous avons tout bonnement été mis en prison ! Mais il n’y a pas que le confinement : le gouvernement légifère par ordonnances et suspend donc de facto le Parlement ; la Constitution est mise de côté elle aussi puisque le Conseil constitutionnel a admis des dérogations d’urgence, notamment la possibilité de différer l’examen des questions prioritaires de constitutionnalité - s’attirant au passage les foudres du défenseur des droits.

On tranche les litiges sans audience, c’est-à-dire sans avocat ; enfin, les frontières sont fermées, et certains citoyens français ne peuvent plus revenir en France, le rapatriement étant réservé aux résidents permanents. Je ne vois pas comment nous pourrions aller plus loin, sauf à verser dans l’arbitraire total ! Et ce qui m’inquiète, c’est que cette suspension des libertés s’inscrit dans une dynamique de long terme, entamée notamment lors de l’état d’urgence décrété face à la menace terroriste, et dont François Sureau avait souligné dans vos colonnes les dangers. Or, vivre en démocratie comporte nécessairement une part de risque. Risque que certains libéraux sont bien contents d’assumer lorsqu’il concerne les autres, mais qu’ils ne supportent plus dès que leur propre confort est menacé…

Craignez-vous que les mesures prises dans l’urgence se perpétuent une fois la crise passée?

C’est ce qui s’est passé avec le terrorisme : certaines mesures de l’état d’urgence sont entrées ensuite dans le droit commun. L’État va-t-il prendre l’habitude de nous demander de nous munir d’autorisations de sortie à la moindre crise ? Nous créons là un dangereux précédent. Ce qui m’inquiète, c’est la facilité avec laquelle nous nous habituons à la servitude. Les mesures d’exception prises face aux crises sanitaires ont souvent perduré dans les structures

sociales. Michel Foucault avait analysé, au début de son Histoire de la folie, l’exemple des léproseries, qui ont perduré bien après la fin de la lèpre, pour contrôler les fous, les déviants…

Il faut garder cela en tête pour s’assurer que cette fois les libertés seront pleinement rétablies, aussi bien du point de vue civil qu’économique. L’économie de guerre que nous mettons en place, avec des nationalisations voire des réquisitions, peut faire sens dans le contexte actuel mais il ne faudrait pas que l’État la fasse perdurer, comme ce fut le cas après la Seconde Guerre mondiale : nous avions laissé en place l’économie dirigiste bâtie par le régime de Vichy, en gardant des prix réglementés jusque dans les années 1970. Il y a deux manières de sortir d’une crise : soit en ouvrant les vannes de la liberté, soit en maintenant les dispositifs d’urgence. Ceux qui nous gouvernent devront faire le bon choix, et dompter leurs instincts planificateurs.

Pour que les restrictions de liberté soient respectées, il faut aussi des outils de contrôle. En Corée du Sud, le traçage des téléphones portables des patients infectés par le virus semble avoir nettement permis d’enrayer sa propagation…

La Corée du Sud n’a pas seulement géolocalisé ses citoyens, elle a aussi testé massivement la population et disposait d’un stock très important de masques. Par ailleurs, nous avons des différences culturelles majeures avec les pays asiatiques : j’ai eu l’occasion de constater, en menant mon enquête sur l’intelligence artificielle, à quel point les Asiatiques sont davantage disposés que nous à confier leurs données personnelles à l’État.

Mais la France n’est pas la Corée du Sud, Olivier Véran lui-même l’a rappelé. Sur la question précise de la surveillance épidémiologique, cela ne peut se faire en France que sur une base volontaire, car j’estime que chacun doit pouvoir rester propriétaire de ses données. Cela aurait un sens civique plus fort, car nous pourrions individuellement renoncer à une part de vie privée au nom de l’intérêt général : je crois dans l’importance du consentement.

Plus généralement, cette épidémie ne doit pas être un prétexte pour bâtir un système de surveillance quasi totalitaire. Le respect des droits et des libertés se fait souvent au détriment de l’efficacité. Mais à quel prix serait cette efficacité ? Quel serait l’impact moral et politique d’un tel renoncement ? La démocratie est un bien fragile et inestimable. Les Grecs déjà l’avaient compris : confrontés à la peste d’Athènes, au siècle de Périclès, les citoyens athéniens ont renoncé à prendre des mesures d’exception et ont préféré rester attachés à la démocratie. Méditons leur exemple !




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