mercredi 29 avril 2020

Le FIGARO : Julia de Funes le "Applaudir les soignants ne suffit pas à exprimer une vraie reconnaissance"

https://www.lefigaro.fr/vox/societe/julia-de-funes-applaudir-les-soignants-ne-suffit-pas-a-exprimer-une-vraie-reconnaissance-20200422


Julia de Funès: «Applaudir les soignants ne suffit pas à exprimer une vraie reconnaissance

FIGAROVOX/TRIBUNE - Les bons sentiments sont louables, mais ils relèvent davantage du narcissisme compassionnel que de la reconnaissance sincère, estime la philosophe Julia de Funès.
Par Julia de Funès
Publié le 22 avril 2020 à 12:35, mis à jour le 22 avril 2020


Julia de Funès est philosophe. Elle a récemment publié Le développement (imp)personnel: le succès d’une imposture(Éditions de l’observatoire, 2019).

Une plus juste reconnaissance s’impose et semble faire l’unanimité dans l’opinion. Il nous est à tous apparu à juste titre scandaleux, qu’un pompier, une infirmière, un médecin, ou toute autre fonction de première ligne soit si peu considéré au regard de sa nécessité et de son dévouement.

Cette façon facile de se mettre en avant tout en restant derrière n’est qu’un narcissisme drapé de bienfaisance.


Néanmoins, il ne suffit pas d’applaudir les soignants du haut de son balcon pour se dire reconnaissants. La facilité du geste, qui n’enlève rien à son caractère sympathique, anéantit l’effort qu’une véritable reconnaissance suppose. Il ne suffit pas non plus de positiver en postant des vidéos pouces levés de sourires impuissants pour se dire solidaires! Leur diffusion est d’autant plus contagieuse que l’émotion compassionnelle se sait unanimement partagée. Je peux donc me montrer ému sans risque de ridicule, soucieux des autres bien assis derrière mon écran, concerné sans réellement m’engager. Cette façon facile de se mettre en avant tout en restant derrière n’est qu’un narcissisme drapé de bienfaisance sinon une juvénomanie qui se donne bonne conscience. Ces bons sentiments itératifs remplacent la pensée et l’action véritable, à tel point qu’un grand vent d’immaturité souffle sur notre pays à bout de souffle.

Les hiérarchies s’estompent, les différences deviennent suspectes, les distinctions sont à gommer.

Cette immaturité se ressent jusque dans les fonctions que notre pays ne s’alarme pas de voir fleurir. 


Aussi assistons-nous passifs à l’émergence d’une ribambelle de guignols, allant de l’«happyculteurs», aux «révélateurs de potentiels», en passant par des «développeurs de résilience», des «facilitateurs d’opportunités», sans oublier nos fameux coachs pour tout, légers en formation et lourds en idéologies. La liste d’illusionnistes pourrait être longue… Comment avons-nous pu laisser ce genre d’impostures gangrener le marché de l’emploi tout en méconnaissant la valeur des métiers les plus essentiels? Par idéologie égalitariste et peur d’exigence. Une des dérives démocratiques que Tocqueville avait déjà prévue se produit. Les hiérarchies s’estompent, les différences deviennent suspectes, les distinctions sont à gommer. On ne célèbre pas la culture mais on consomme du feel good, la transmission est remplacée par l’analogie d’expériences, le travail critique du jugement remplacé par des verdicts sommaires, la vérité par le relativisme. «Tout se vaut!» , «c’est mon opinion!», «À chacun sa vérité!».

Toutes ces niaiseries pétries d’un faux bon sens et d’une tolérance de pacotille ne font progresser personne et encouragent tout le monde à se satisfaire de sa propre ignorance. Le fameux refus «d’amalgame» que l’on avance fièrement comme une supériorité morale, n’empêche pourtant en rien l’équivalence de régner dans notre pays. Or l’indifférenciation mène à l’indifférence et l’indifférence à l’absence de reconnaissance. Reconnaître c’est exiger, puis distinguer, différencier, hiérarchiser, valoriser. Ce refus des distinctions explique le manque actuel de reconnaissance dont on se réveille aujourd’hui, honteux face au médecin qui nous sauve la vie ou à l’infirmière qui nous tient la main.


Il va donc falloir douloureusement choisir à l’avenir entre le « tout se vaut  » et la reconnaissance par essence distinctive.


L’absence de reconnaissance n’est pas un simple oubli, un impair facilement rattrapable. C’est une dérive démocratique grave dès lors que la société privilégie l’indifférenciation sur les différences, la démagogie égalitariste sur la valorisation de l’excellence. Si toutes les fonctions se valent pourquoi prendre position pour celles-ci plutôt que pour celles-là? Il va donc falloir douloureusement choisir à l’avenir entre le «tout se vaut» et la reconnaissance par essence distinctive. Si nous décidons de privilégier la reconnaissance au relativisme, il nous faudra distinguer les métiers utiles et nécessaires, des utiles et non nécessaires, des non utiles et non nécessaires. Le manque de reconnaissance s’il persiste, ne sera pas un manque de gentillesse, mais un manque de cran et d’intelligence: une mauvaise compréhension des finalités et une peur bleue de les hiérarchiser.


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