jeudi 23 avril 2020

"Un jour sans fin" : pourquoi Bill Murray devient meilleur et pas moi



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"Un jour sans fin" : pourquoi Bill Murray devient meilleur et pas moi
22/04/2020 (mis à jour à 11:04) -
FRANCE CULTURE - RADIOGRAPHIE DU CORONAVIRUS

Bill Murray - Photo : Mark Dunne from Toronto, Canada

Philosophie | Avez-vous vu le film "Un jour sans fin" ? C'est à peu près le scénario du confinement de Géraldine Mosna-Savoye... Elle a tenté (et échoué) à faire sienne la leçon de ce film : faire de cette ritournelle une répétition, afin d'atteindre la meilleure version d'elle-même. Pourquoi les philosophes ont-ils fait l'éloge de la répétition ? Celle-ci ne serait-elle pas, non pas le moyen de se trouver, mais plutôt de se perdre ? 



On l’a compris très vite : notre rapport au temps est complètement bouleversé par ce confinement. J’ai déjà eu l’occasion d’évoquer cette dissolution temporelle que l’enchaînement sans relief des journées provoquait. J’aimerais justement revenir sur cette idée, ou plutôt sur cette sensation d’enchaînement inlassable, de flux continu, d’infini recommencement.
Cette sensation, autrement dit, de répétition ! Répétition des mêmes gestes, des mêmes sorties, des mêmes discussions et surtout des mêmes tâches… Toutefois, on est tenté de se demander : cette répétition, pourtant inlassable, infinie, continue, peut-elle malgré tout faire la différence ? 

Un jour sans fin 
Depuis le début du confinement, pas une journée sans que je pense à ce film : Un jour sans fin. Par un phénomène inexpliqué, le héros y est condamné à revivre le même jour, le jour de la marmotte.   
Tout d’abord désorienté, il profite pourtant de cette répétition pour atteindre le meilleur de lui-même : donner de l’attention à ceux qu’il croisait indifféremment, apprendre le piano, le Français et la sculpture sur glace, expérimenter différentes formes de suicides pour finalement y renoncer, et surtout, se rendre disponible à l’amour. 
La moralité de l’histoire semble là : ce n’est que sur fond de répétition et lorsque nous sommes condamnés à revivre inlassablement la même chose, que nous devenons capable d’un événement : se trouver ou se retrouver. 

Forcée, de même, à revivre inlassablement la même journée chez moi, entre enfant et travail, entre conjoint et voisins, entre quelques m² et beaucoup de corvées, j’ai essayé de faire mienne la leçon de ce film : j’ai tenté moi aussi de faire de cette ritournelle des heures et des jours, une répétition comme au théâtre, censée atteindre la meilleure version de moi possible.
Mais autant le dire, j’ai lamentablement échoué : je ne parviens pas à voir dans cette situation une expérience de perfectionnisme moral. Pourquoi ? Pourquoi la répétition n’est-elle pas forcément le meilleur moyen de se trouver ? Et pire, pourquoi devient-elle le meilleur moyen de se perdre ? 

Nietzsche faisait-il le ménage toutes les semaines ? 


Comment voir dans la répétition l’occasion, le moyen, la forme pour se trouver, se retrouver ou atteindre le meilleur de soi ? Pourquoi le héros d’Un jour sans fin n’y parviendrait pas sans cette journée infinie ? Et pourquoi les philosophes vantent tant que ça les mérites de la répétition ?   
Par exemple, pourquoi Kierkegaard nous dit-il que seule la répétition permet la reprise de soi ? Ou pourquoi Nietzsche fait-il de l’éternel retour la condition pour mener la vie que l’on souhaite ? Ou pourquoi Gilles Deleuze ne peut-il pas concevoir la différence sans louer la répétition ?
Voilà le genre de questions que je me pose depuis plusieurs semaines : matin, midi et soir en mettant la table ou en la débarrassant, matin, midi et soir en rangeant les jouets de ma fille, 3 fois par semaine en faisant des lessives, 1 fois par jour en faisant un tour autour de chez moi, ou 15 fois par jour en lisant Paco et le disco, et j’en passe. 

Nietzsche faisait-il le ménage toutes les semaines pour faire de l’éternel retour une clé de sa philosophie ? Kierkegaard changeait-il 6 fois par jour la couche de son bébé pour penser qu’il avait là une reprise de soi ? Et combien de fois par semaines Deleuze passait-il l’aspirateur ? 
Le problème des éloges de la répétition, c’est qu’ils évacuent la dimension totale et même totalitaire de la répétition : car quand tout se répète, et notamment les infinies corvées, quelle place concrète reste-t-il pour l’événement, la différence, l’amélioration de soi ?

Une question de rythme 

Quel temps avons-nous quand l’enchaînement ne laisse pas le répit pour se demander "quelle est donc la vie que je veux mener" ?    

C’est une chose qui m’a toujours frappée et qui est d’autant plus frappante aujourd’hui, quand il n’y a pas d’échappée possible, de surgissement extérieur, de sorties de route envisageables. Quand le temps nous aspire et nous recrache, continuellement.
Et si la répétition ne produisait pas de grand final, de meilleure version de soi, ou ne disait rien de la vie que l’on voulait mener ? 
Pour ma part, je vois la répétition comme un rythme, entraînant ou entêtant, nécessaire pour garder le cap, mais jamais capable de donner le "la" : et non, jamais la répétition ne sera la mélodie. 


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