lundi 11 mai 2020

Julia de Funès: «Le télétravail doit rester une liberté»



Julia de Funès: «Le télétravail doit rester une liberté»
ENTRETIEN - Pour la philosophe, il apporte une autonomie bienvenue mais ne doit pas devenir un modèle.
Par Paul Sugy
Publié hier à 20:04, mis à jour hier à 20:39





«Le lien social n’a pas attendu le télétravail pour se défaire.
 Il suffit d’observer la vie en open space, dont la promiscuité bâillonne la plupart du temps les collaborateurs»,
estime Julia de Funès.
 LEA CRESPI/Le Figaro Magazine


Julia de Funès est docteur en philosophie et diplômée d’un DESS en RH. Elle a notamment publié Socrate au pays des process (Flammarion, 2017) et, avec Nicolas Bouzou, La Comédie (in)humaine (Éditions de l’Observatoire, 2018).

LE FIGARO. - Certains souhaitent une généralisation du télétravail, même après le confinement. Les salariés y gagneront-ils davantage de liberté et d’autonomie?

Julia DE FUNÈS. - La généralisation du télétravail n’est plus de l’ordre du souhait mais du fait. En quelques semaines, toutes les fonctions transposables en télétravail l’ont été, et cette généralisation a pulvérisé en un éclair les principaux (faux) arguments qui tentaient de l’enrayer. Le télétravail est une autonomie accordée au salarié au sens où celui-ci est libre de choisir son espace de travail (bureau, chez soi ou tiers lieu), un gain temporel (moins de temps perdu dans les transports), mais aussi une libération psychologique.

À lire aussi : Le télétravail, progrès à saluer ou régression dangereuse?

Les bureaux ont été remplacés par des grands plateaux où tout est visible, transparent, ouvert, or il suffit de se savoir visible pour agir comme si nous étions vus. En télétravail, nos comportements sont délivrés de cette visibilité permanente et du conditionnement comportemental qu’elle génère. Le télétravail est autant un soulagement organisationnel qu’une délivrance psychologique.

Faut-il redouter qu’avec la généralisation du télétravail se multiplient aussi des outils de management intrusifs? Y a-t-il un risque de confusion entre la sphère intime et la sphère professionnelle?

L’octroi d’une liberté n’exempte en rien de dérives liberticides qui devront faire l’objet d’une vigilance accrue. Quant à la fameuse distinction entre «vie pro» et «vie perso», elle reflète notre fâcheuse tendance à la parcellisation. Ces catégories de rangement considèrent la vie comme une juxtaposition d’états distincts, mais il suffit d’une infime modification pour saisir à quel point ces deux sphères restent étroitement intriquées et dépendantes. La confusion majeure vient du refus de cette confusion d’états que constitue la vie. Le télétravail exige une autodiscipline d’autant plus rigoureuse qu’il ne fait que renforcer ce mélange des genres.

Les interactions véritables sont d’autant plus attendues et désirées qu’elles ont été suspendues et virtualisées par les nouvelles - Julia de Funes

Le télétravail menace-t-il d’affaiblir les liens sociaux, dans une société qui souffre déjà d’un excès d’individualisme?

L’un des principaux arguments contre le télétravail s’appuyait sur ce risque individualiste. Mais le télétravail n’empêche en rien de revenir quelques jours travailler en entreprise, et d’autre part, le lien social n’a pas attendu le télétravail pour se défaire. Il suffit d’observer la vie en open space, dont la promiscuité, loin de faciliter les échanges, bâillonne la plupart du temps les collaborateurs craignant au moindre mot de déranger leurs plus proches voisins. Loin de remplacer les bienfaits du contact réel, le virtuel permet d’en redécouvrir au contraire tout le prix. Les interactions véritables sont d’autant plus attendues et désirées qu’elles ont été suspendues et virtualisées par les nouvelles technologies.

En fin de compte, plus qu’une «généralisation», faudrait-il ouvrir la possibilité de télétravailler à ceux qui le souhaitent sans pour autant chercher à inventer un nouveau modèle?

La finalité du télétravail est de lever certaines contraintes. C’est pourquoi il est et doit rester une liberté. Or le «modèle» par sa dimension systémique a toujours un accent totalitaire, engourdissant pour l’esprit et nivelant pour sa progression dès lors qu’on en fait le sommet des priorités au détriment de l’intelligence d’action. Aucune entreprise ne peut fonctionner sans intelligence d’action. Celle-ci suppose de l’intuition, de la compréhension, du pragmatisme, qui loin d’être l’application stricte d’un modèle en toutes circonstances, est cette capacité à décider dans du possible, à s’orienter dans l’incertain.

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