vendredi 15 mai 2020

Pierre-Henri Tavoillot: «L’empire de la trouille ne doit pas triompher»

Pierre-Henri Tavoillot: «L’empire de la trouille ne doit pas triompher»
GRAND ENTRETIEN - Les libertés perdues pendant la crise du coronavirus pourront-elles être récupérées? Le philosophe se montre optimiste et veut croire à la capacité de résilience et de rebond des démocraties européennes.

Par Alexandre Devecchio


Cependant, Pierre-Henri Tavoillot alerte quant au risque de dérive «sanitariste» de nos sociétés. «C’est au nom de la santé que les libertés aurontle plus de risques d’être sacrifiées désormais», estime-t-il.
HELENE BAMBERGER

LE FIGARO. - Passons-nous de l’enfermement à la société de surveillance?

Pierre-Henri TAVOILLOT. - Ce n’était pas l’un et ce ne sera pas l’autre. Le confinement a fait l’objet d’un assez large consensus et la restriction imposée semblait proportionnée au risque et surtout limitée dans le temps. Ces deux critères vaudront aussi pour la surveillance à venir par les brigades sanitaires et le traçage numérique: tout dépendra de l’ampleur et de la durée du risque. Pour le reste, nous restons englués dans le paradoxe de notre temps. Car le citoyen des démocraties hypermodernes exige de l’État toujours plus de liberté et toujours plus de protection. Il le somme de maigrir et de grossir en même temps: c’est ce qui fait la difficulté de notre «régime» démocratique. Au nom des libertés, on dénoncera (à juste titre) l’incurie bureaucratique et réglementaire qui empêche de faire ce qui semble urgent et évident: masques, tests ; au nom de la protection, on appellera à la répression des «gens vraiment inconscients». Mais, au nom des libertés, on rechignera à confier à l’État des données (santé, localisation…) que l’on offre pourtant avec une généreuse insouciance dès que l’on ouvre une application des Gafam. Il faut avouer que nous sommes bien difficiles à gouverner.

Allons-nous récupérer les libertés perdues pendant la crise ou faut-il craindre une régression plus fondamentale?

L’enjeu capital est la montée en puissance du «sanitarisme», c’est-à-dire la tentation de tout sacrifier sur l’autel de la santé publique. C’est un point sur lequel nous devons être très vigilants, car il a une face claire et une face sombre. La première offre un cinglant démenti à tous ceux qui parlaient de notre société comme exclusivement capitaliste, jeuniste et consumériste. En fait, nous avons fait nôtre, depuis trois mois, le slogan d’Olivier Besancenot: «Nos vies valent plus que leurs profits». À part que ces profits étaient potentiellement aussi les nôtres, comme on va le constater cruellement dans les mois qui viennent. En tout cas, l’économie s’est arrêtée pour la santé et la vie des personnes, y compris âgées. Mais, l’autre face est que le sanitaire risque de déborder, si je puis dire, de tous les côtés. Si je prends la définition de la santé de l’OMS - «état de complet bien-être physique, mental et social» -, je me dis non seulement que je ne vais pas si bien que cela, mais qu’il va être difficile de poser des bornes à ce «droit à la santé». En fait, dans ma vie, rien ne lui échappe.


D’ailleurs, elle devient non seulement un droit, mais un devoir. Car, avec tout ce que la société fait pour ma santé, je me dois de la préserver, non pas tant pour moi que pour les autres. La «mauvaise» conduite (fumer, boire, manger salé, tousser…), si ce n’est la maladie, est ainsi en passe de devenir une faute, comme dans le roman de Samuel Butler, Erewhon (1872), où les malades sont traités en criminels. Bref, c’est au nom de la santé que les libertés auront le plus de risques d’être sacrifiées désormais. Et on pourrait ajouter qu’elle (re)devient synonyme de salut dans une époque de retrait du religieux. «La santé ou la mort», pourrait-on dire! Car aujourd’hui, les interdits alimentaires ne sont plus dictés par les églises, mais par les médecins ; de même que les rites et les prières. La santé comme droit, devoir et salut: voilà ce qu’est le «sanitarisme» auquel il convient de poser des limites sans pour autant renoncer aux bienfaits. Car la régression des libertés ne vient jamais d’en haut sans la complicité de l’en bas, c’est-à-dire de nous-mêmes. On le sait depuis au moins La Servitude volontaire d’Étienne de La Boétie.
J’avoue avoir une légère inquiétude quand je lis que ­Nicolas Hulot est la personnalité politique préférée des Français
Plus encore que la régression de nos droits individuels, ne faut-il pas redouter la perte d’un certain art de vivre occidental et typiquement français?
Il faudra voir à l’usage si nous avons perdu l’insouciance et la confiance. Je n’y crois pas trop. Je le prédis: la bise reviendra! Et, avec elle, l’apéritif entre amis, les terrasses des cafés et les repas de famille où l’on s’engueule à moins d’un mètre. Et tout cela sera inscrit au patrimoine immatériel de l’humanité! Le destin du masque sera néanmoins intéressant à observer, car il porte une vraie innovation culturelle. En France, son port est une protection individuelle ; en Asie, c’est une préservation du collectif. Ici, c’est un acte de méfiance ; là-bas, un geste de civilité. Comment va-t-on l’acculturer?


La société doit-elle accepter une part de risque?

C’est un des défauts majeurs du «principe de précaution». Quand on l’examine «à la lettre», c’est un principe subtil qui concerne des risques mal connus, dont les conséquences seraient terribles et surtout irréparables. Cette subtilité a volé en éclats - et même du côté de certains juristes - pour devenir l’impératif catégorique du risque zéro, c’est-à-dire de l’inaction. D’où désormais l’usage délirant de ce principe, avancé à tout bout de champ, comme réceptacle de toutes les peurs de notre temps. Ce principe marque l’avènement du grand empire de la trouille, devenue non seulement une vertu, mais aussi un devoir et une quasi-sagesse. Qui ne tremble point commet aujourd’hui le triple péché d’ignorance, d’insouciance et d’impuissance: et il sera mis au pilori. La peur est devenue un argument d’autorité. Mais si la peur est notre seul guide face à un horizon qui se donne sous le seul visage de la catastrophe, cela risque de décourager pas mal de vocations.


Le manifeste de Nicolas Hulot, «100 principes pour un nouveau monde», paru dansLe Monde m’a sidéré par l’indigence d’un contenu exclusivement moral et moralisateur. Je me permets de suggérer ce 101e principe qui résumerait l’ensemble: «Le temps est venu d’aimer l’amour et de haïr la haine.» L’écologie file un mauvais coton si elle ne perçoit pas que c’est en son sein qu’il faut faire le ménage. On ne peut pas lutter contre le réchauffement climatique en étant hostile au nucléaire ; on ne peut pas ignorer les dégâts environnementaux causés par l’extraction des métaux rares nécessaires à la transition énergétique ; on ne peut pas être à la fois décroissant et le nez collé sur son smartphone en espérant l’augmentation de l’espérance de vie, etc. J’avoue avoir une légère inquiétude quand je lis que Nicolas Hulot est la personnalité politique préférée des Français.


La crise doit permettre de débloquer des débats enkystés : sur la santé, sur l’éducation, sur le travail, sur la bureaucratie, sur les frontières…


Les régimes autoritaires sont apparus plus efficaces dans le combat contre le virus. La crise a-t-elle révélé les failles des démocraties libérales?

Je citerai ici la présentation faite par l’économiste Hubert Kempf dans la revue Telos. Dans cette crise, les politiques étaient confrontées non à un dilemme, mais à un «trilemme»: la protection de la santé, le respect des libertés, la promotion de la prospérité. Les régimes autoritaires ont choisi la santé et la prospérité au détriment des libertés. Les régimes «libéraux» (États-Unis) ont préféré la prospérité et les libertés à la logique sanitaire. Les modèles sociaux-démocrates européens ont privilégié la santé et les libertés contre la prospérité. Mais cette typologie doit être lue de manière dynamique, car une crise n’est jamais qu’un instant où les choix de priorité s’affichent. Il est encore trop tôt pour dire qui s’en est le mieux sorti, car la crise sanitaire n’est pas finie et la crise économique ne fait que commencer. La Chine a péché par son espace public bloqué qui a empêché l’alerte et obscurci la connaissance de la menace: elle porte une responsabilité lourde dans la crise. Mais si ses chercheurs sont les premiers à découvrir le vaccin, elle s’en trouvera absoute. Les États-Unis ont souffert de leur fonctionnement fédéral et d’un pilotage erratique. Ce sont les démocraties asiatiques, Taïwan et la Corée du Sud, qui ont fait preuve de leur maturité et de leur efficacité.

Les démocraties libérales européennes doivent-elles se réinventer?

Cette crise nous fait prendre conscience de nos forces et de nos faiblesses. Comme nous adorons nous détester, les secondes apparaissent davantage que les premières. Raison de plus pour rappeler celles-ci: le système de santé a tenu bon ; les citoyens ont sagement obéi ; les institutions ont fonctionné ; l’enseignement s’est aménagé ; notre espace public a démontré sa vitalité et sa maturité ; de puissants mécanismes de solidarité (étatiques, associatifs, individuels) se sont mis à l’œuvre ; la crise a aiguillonné l’inventivité. Nous sommes très loin de l’effondrement annoncé. Et donc aussi très loin de devoir exiger que «plus rien ne soit comme avant». Les prophètes de la révolution s’illusionnent et prennent leurs messies pour des lanternes. Certes, il a fallu dramatiser - peut-être à outrance -, mais c’était nécessaire pour mobiliser les énergies. Reste que tout n’a pas fonctionné de manière optimale, c’est peu de le dire.
Nous avons été trop sûrs de nous! Et c’est un constat collectif qui ne concerne pas seulement les responsables politiques, mais les médias, les experts et les citoyens: nous ne savions pas ; mais nous n’avons pas voulu le savoir. Cette piqûre de modestie n’est pas un mal. Elle doit aussi permettre l’examen mesuré, mais scrupuleux, des défaillances de l’avant-crise et des dysfonctionnements pendant. Le but ne devrait pas être d’accuser ou de condamner - à quoi bon le pénal? -, mais de tirer des leçons collectives pour l’avenir. La crise doit permettre de débloquer des débats enkystés: sur la santé, sur l’éducation, sur le travail, sur la bureaucratie, sur les frontières… J’espère que notre démocratie s’améliorera dans l’art si difficile - mais vital - de la reddition collective des comptes.

Il restera pourtant une grande faiblesse: c’est, après la crise économique, le niveau d’endettement du pays qui, de très élevé, deviendra gigantesque (115 % du PIB). Cette dette semble abstraite: mais, crise après crise, elle se creuse, réduisant les marges de manœuvre. Car cette dette, ce n’est pas que de l’argent, c’est surtout de la politique: ce sont des stratégies pour le futur, des investissements pour l’environnement, des soutiens pour l’innovation, des garanties pour la sécurité, la prospérité et la solidarité de demain. Elle met en jeu le destin de nos enfants et de nos petits-enfants, à l’égard desquels nous avons un devoir: leur donner l’envie de grandir et de continuer le monde. Devoir que trahissent tous ceux qui prêchent la haine du présent, car c’est la haine du présent qui détruit le futur.

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