jeudi 18 juin 2020

Charles Pépin : « Repenser le collectif, non comme une addition, mais comme une union »


Interview de Charles Pépin : « Repenser le collectif, non comme une addition, mais comme une union » 


Pour le philosophe et romancier Charles Pépin, c'est possible. Il faut repenser le collectif, non comme une addition, mais comme une union. Pour peu que nous en ayons l'envie.


La crise que nous traversons peut-elle redonner de la force et du sens à l'idée du collectif ?

Charles Pépin : À cette question, on peut apporter deux réponses. L'une, progressiste et d'une certaine manière chrétienne, qui ferait de cette crise une opportunité à saisir pour construire un destin collectif. L'autre, plus tragique, puisant dans la Grèce pré-platonicienne, qui voudrait que tout revienne toujours et que nous soyons prisonniers d'un mouvement cyclique indépassable, sans perspective de progrès.
Personnellement, je suis partagé entre ces deux lectures. J'ai « envie d'y croire », mais je ne peux que constater qu'à bien des égards, le monde demeure régi par l'individualisme. Nous sommes d'ailleurs tous sans doute un peu tiraillés par cette hésitation. Les réseaux sociaux eux-mêmes ne reflètent pas autre chose : d'un côté une prise de conscience de la nécessité de penser et d'agir ensemble, de l'autre la permanence d'attitudes et de comportements individualistes et narcissiques.

Qu'est-ce que nous apprennent l'ampleur et le caractère inédit de cette crise ?

C.P. : En 1918, la grippe espagnole avait mis deux ans pour atteindre une partie de l'Europe. Aujourd'hui, une soupe au pangolin avalée à Wuhan impacte le monde entier en quelques semaines. Pour autant, l'Histoire nous montre que les grands virages anthropologiques n'ont jamais été le fait de pandémies, si importantes fussent-elles, mais plutôt de révolutions scientifiques et industrielles.
Je pense comme le philosophe François Jullien que les transformations humaines sont silencieuses, qu'elles s'opèrent par sédimentation plus que par des bouleversements radicaux. En philosophie, une crise est définie comme une déchirure dans le réel, qui nous permet d'en comprendre les ressorts. La crise des subprimes, par exemple, a mis en lumière l'existence et les travers de la sur-financiarisation de l'économie. Certes, celle-ci n'en a pas véritablement été transformée. Mais le système de régulation de la finance a été renforcé. La crise du Covid-19, a fortiori parce qu'elle est d'une ampleur inédite, aura des effets.

Quel peut être ici l'apport de la philosophie ?

C.P : La philosophie peut faire pencher la balance du côté de l'affirmation collective en aidant à penser le collectif autrement. C'est-à-dire, non comme le résultat arithmétique d'une addition, en l'occurrence d'une addition des individus, mais comme l'expression d'une mystique de l'être ensemble. Je parle de mystique parce qu'il y a une part de mystère dans cette idée d'ensemble qui dépasserait la stricte addition des parties, d'aventure collective vers un destin commun.

Cette aventure collective peut-elle prendre corps à l'échelle de l'entreprise ?

C.P. : Rousseau disait que l'être ensemble idéal n'est pas une agrégation mais une union. L'agrégation étant imposée de l'extérieur, l'union de l'intérieur. Dans une entreprise, le collectif est d'abord le fait d'une agrégation, c'est un artifice d'organisation. Mais il peut devenir union, pour peu que les individus, les salariés, en aient l'envie. Exactement comme en République, les citoyens peuvent faire valoir leur envie de vivre ensemble.
Cette crise, durant laquelle nous avons été séparés ensemble - c'est un sacré paradoxe -, nous a aidés à prendre conscience que nous sommes fondamentalement liés par un destin commun, planétaire. Aujourd'hui, cette prise de conscience est imposée de l'extérieur, par un virus et ses dégâts sanitaires. Tout l'enjeu maintenant consiste à prendre les rênes de cette communauté d'intérêt. Mais il faut que le nous le voulions. Que nous apprenions à désirer ce qui nous a d'abord été imposé.

Qu'est-ce qui peut porter cette envie ?

C.P. : Il y a deux manières de penser le désir d'être ensemble. La première, idéaliste, consiste à prendre les choses par le dessus, au nom d'un horizon supérieur, qui peut être la survie de l'espèce, ou la transcendance de valeurs. La seconde, peut-être plus « pragmatique », aborde les choses par le dessous : Je ne suis rien dans ma seule individualité, ce qui fait ma qualité d'humain, c'est le désir des autres.
Le philosophe Alain disait : « être c'est dépendre ». Nous sommes dans une époque qui valorise l'estime de soi, la confiance en soi, l'indépendance - le monde l'entreprise est au passage très largement porteur de ce type de messages. Il y a là un vrai dévoiement sémantique. Car nous sommes fondamentalement, essentiellement dépendants. La beauté de l'existence c'est la dépendance.
Je ne suis rien dans ma seule individualité, ce qui fait ma qualité d'humain, c'est le désir des autres.

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