mercredi 22 juillet 2020

GARY SHTEYNGART : premiers pas dans le Temps d'Après

Gary Shteyngart est né en 1972 à Saint-Pétersbourg. Il quitte l'Union soviétique en 1978 et, après un court passage par Rome, arrive aux États-Unis en 1979, pays auquel il s'adapte difficilement. Après un diplôme de sciences politiques à l'université d'Oberlin, il choisit de voyager en Europe de l'Est. De retour à Manhattan, il écrit pour diverses associations à but non lucratif new-yorkaises. En 1999, remarqué au Hunter College par Chang-rae Lee dont il suit l'atelier d'écriture, il présente une première ébauche de son livre Traité de savoir-vivre à l'usage des jeunes Russes qui, très vite, enthousiasme les éditeurs Absurdistan, son deuxième roman, a été acclamé par la critique américaine, obtenant notamment la une du New York Times Book Review.Traité de savoir-vivre à l'usage des jeunes Russes; Son dernier roman Lake Success est paru en début d'année 2020.






Le 6 avril

En tant qu'habitant d"une vieille bourgade yankee, nous avons toujours pratiqué la distanciation sociale. La moitié d'entre nous semble encore vivre  au temps d'Avant, tandis que l'autre est déjà dans la Nouvelle Vérité. Notre marché, notre poste et notre magasin de spiritueux font le plein.  Dans un village plus cossus des environs, les gens arborent des masques haut de gamme pour faire leurs courses. Dans un autre, plus pauvre, plus exposé à la télévision publique, une affiche dans un café met en garde les passants contre le virus de "Wuhan en Chine".  Le virus est sûrement parmi nous, mais il paraît lointain cosmopolite. Combien de temps avant que cela ne change ? Cela aura-t-il changé au moment où vous lirez ces lignes ?

Je passe en voiture devant les maisons de mes amis, leurs salons sont éclairés. Leurs vies ont l'air si douillettes dansle brouillard matinal. A l'approche de mon propre domicile, je vois une pile de serviettes fraichement lavées à la fenêtre de la salle de bain de l'étage. et cela me plonge dans une sérénité profonde et familiale. Je connais des acros au boulot qui cherchent désespérément du travail. Dans la haute technologie ou la finance, les gens habitués à passer leur vie dans les salles d'attente d'aéroport peuvent être surpris de s'apercevoir qu'ils ont une famille. Mon fils de 6ans passe l'essentiel de sa journée le regard perdu dans un écran d'ordinateur, tandis que les copains défilent sur Zoom. Quand le soleil se couche, on se lance dans des parties acharnées  de Dourak, un jeu de cartes russes. Selon certaines traditions, le perdant ou "bouffon" doit se plier en deux sous la table  net crier "cocorico!". Voilà ce dont je me souviendrai  dans vingt ans, si on est encore là : moi en train de faire le coq, pour la plus grande joie de mon fils.

Pendant la journée, je ne présente aucun symptôme. mais je me réveille systématiquement à 3 heures du matin, en sueur. 

Je n'ai pas attrapé le virus. J'ai attrapé la peur. La  maladie est grave, mais la réponse est pire. 

Je suis de Léningrad. Mon grand-père est mort pendant le siège en essayant de défendre la ville ; Staline n'était pas préparé à cet assaut. Il avait exécuté ses meilleurs généraux avant même le début de la guerre. L'armée n'était pas prête. Mon grand-père n'avait probablement reçu  d'arme à feu. Mon père diasait que certains soldats affrontaient les allemands avec des bâtons.  Soixante-quinze ans plus tard, notre dirigeant, qui n'en a que le nom, s'est débarrassé de l'équipe d'intervention spécialisée dans les pandémies pour s'entourer de flagorneurs et de douraki.  Le ton de plus en plus effrayé et déprimé de ses apparitions rappellent celui de Staline au moment où il prenait pour la première fois conscience de l'ampleur de la crise. Que fera notre leader quand il se rendra compte qu'il est acculé ?

Je remplis mon réservoir à ras bord d'essence. La frontière avec le Canada est désormais fermée.

On marche beaucoup plus en ce moment. Je fais 10 km par jour, essayant de nouveaux itinéraires, découvrant les pâturages insoupçonnés regorgeant de moutons couverts de boue. Il fait froid, avec des signes avant coureurs de printemps ici et là. Tout est en attente avant la résurrection. Je passe vingt minutes à contempler une chouette qui scrute l'horizon. Je n'avais jamais remarqué la puissance avec laquelle la mâchoire d'un écureuil se referme sur un gland. Seigneur, aide-moi à retirer quelque chose de 
toute cette inertie...

Lors d'une autre balade, je croise un couple âgé sur la route P.  L'homme porte une caquette de Marist College  et son âge le place dans la tranche vulnérable de population.  Vous êtes de quelle route ? s'écrie l'homme ... de la route O ... C'est comme si on vivait au Moyen Age, une rencontre de pélerins sur la grand route poussiéreuse. Quelles nouvelles rapportez-vous de la route O?

Mon ami N suggère un apéro en ligne. Je finis par céder et télécharge ZOOM sur mon ordinateur portable. Au début, c'est un peu bizarre, mais bientôt, je suis tout éméché et démonstratif, à rire et brailler devant mon écran. La vitesse à laquelle je m'habitue à çà ne me plait guère. Peut-être que tout ce temps là, on se préparait à cette vie, cette existence prophylactique faite de foyer, d'écran et de garde-manger "Comment çà va en ville ?" je demande à N. "Je ne suis pas en ville" répond-il; Ah oui, c'est vrai.

... Parfois quand je me réveille à 3 heures du matin, je passe en revue le Temps d'Avant. Un repas récent avec un ami m'apprenait de très mauvaises nouvelles, le sourire aux lèvres. Une longue étreinte pour se dire au revoir de la part d'une amie italienne qui a plus de 90 ans. Un verre avec un homme qui tombe amoureux de sa femme pour la deuxième fois. je parcours leur vie comme une intelligence artificielle essayant de comprendre comment l'humanité fonctionne. Mon esprit tourne sur lui-même  à n'en plus finir, comme la tête d'une chouette. 

Dans son royaume, la contemplation est la monnaie officielle. La vie intérieure alimente la vie intérieure.

Nous vivons tous  désormais  dans un roman de Rachel Cusk.

Aux premiers jours de la Nouvelle Vérité, j'ai envie de me faire pousser une barbe qui fera l'envie des paysans locaux. mais avant de le faire, je descends au village prendre une photo de passeport pour le Temps d'Après. On vous demande d'enlever vos lunettes pour les photos de passeport, mais j'oublie toujours : est-ce qu'on a encore le droit de sourire ? Je pense à la vie sous la table et au rire de mon petit garçon. Les coins de ma bouche se plissent. Cocorico !

Traduit par Marguerite Capelle

Source : la revue America - extrait de la crise sanitaire vue par cinq écrivains

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire