mercredi 15 juillet 2020

Luc Ferry: «Et les romantiques inventèrent le tourisme

CHRONIQUE - Pour beaucoup, les vacances sont consacrées à ce qu’on appelle le «tourisme», un mot et une réalité dont l’histoire est tout à fait passionnante


Luc Ferry (Wikipedia)

Le mot, d’abord. Il apparaît pour la première fois en 1800, en Angleterre, avec le développement de ce qu’on appelle alors le «Grand Tour», une expérience recommandée aux jeunes gens de l’aristocratie qui se doivent, pour parachever leur formation, d’aller dans des lieux de haute civilisation, le plus souvent en Italie, pour y découvrir les trésors de l’histoire et des arts. Certains récits de voyage, comme ceux de Montaigne, sont considérés comme précurseurs, mais c’est seulement en 1803 que le mot lui-même fait son apparition en France. Stendhal lui donnera ses lettres de noblesse avec la publication, en 1838, de ses fameux Mémoires d’un touriste, un essai dans lequel il raconte ses pérégrinations dans l’ouest de la France.


Avant la Révolution qu’apporteront, notamment avec Rousseau, l’esthétique du sentiment et le premier romantisme, la nature sauvage non seulement n’a aucun intérêt, mais elle est considérée comme laide, voire diabolique


L’invention du tourisme comme pratique appelée à quitter le cercle étroit de l’aristocratie pour devenir bourgeoise, puis populaire, est véritablement le fait des XVIIIe et XIXe siècles. Elle est directement liée au passage d’une certaine idée de la nature vierge, qui aux yeux des classiques français ne vaut certainement pas le voyage, à celle qu’inventent les romantiques selon lesquels, au contraire, seule la nature originelle, sauvage et intacte, vaut le détour. C’est là un point essentiel, à vrai dire le point crucial dans la naissance du tourisme. Jusqu’au début du XVIIIe siècle, en effet, à de rares exceptions près, on considère que la belle nature, c’est la nature «embellie» par les hommes, la nature civilisée, arrangée par eux, une nature dont le modèle se trouve à Versailles, dans le jardin à la française. Sa beauté réside dans l’ordre harmonieux que les humains y ont introduit. Comme le dit Rameau, un chaleureux partisan de l’harmonie mathématique dans toutes les formes d’art, «la forêt vierge cache la vraie nature» tandis que le jardin à la française, ordonné et géométrique, en dévoile au contraire l’essence et la beauté véritables. Comme dans la mer, un jour de tempête, le foisonnement confus des vagues dissimule le calme qui règne dans les profondeurs.

Au XVIIe siècle encore, on ne voyage donc guère que par obligation, le tourisme n’a aucune place. On se hâte de traverser au plus vite les paysages de nature sauvage, par exemple ces Alpes, qu’on trouve particulièrement atroces. Pire si possible, le voyageur à l’ancienne ne considère les montagnards et les paysans des campagnes sauvages que comme des êtres mal dégrossis, hypocrites et menteurs. Dans ces conditions, on voit mal, en effet, à quoi bon pratiquer quelque forme de tourisme que ce soit. 

Avant la Révolution qu’apporteront, notamment avec Rousseau, l’esthétique du sentiment et le premier romantisme, la nature sauvage non seulement n’a aucun intérêt, mais elle est considérée comme laide, voire diabolique, comme l’écrit Madame de Sévigné lorsqu’elle entreprend de «mander» (raconter) dans une lettre sa traversée de la montagne de Tarare: «On m’a tantôt dit mille horreurs de cette montagne de Tarare, comme je la hais!»

Avec des auteurs comme Albrecht von Haller et Rousseau, des précurseurs du romantisme, la belle nature va changer de sens


Hegel, dont les goûts en matière d’esthétique sont encore, à l’époque où il rédige son journal de voyage dans les Alpes, pétris de classicisme, dresse ce tableau, lui aussi tout négatif, des habitants du cru: «Un vacher nous avait offert à boire de la crème… Cette habitude que nous avons souvent rencontrée n’a nullement pour cause l’hospitalité et la générosité. En laissant les voyageurs libres de payer ce qu’ils veulent, les vachers espèrent au contraire recevoir plus que la valeur de leur marchandise.»
Cupides et hypocrites, les autochtones ne présentent pas plus d’intérêt que les hideuses contrées qui leur servent d’habitat. Avec des auteurs comme Albrecht von Haller et Rousseau, des précurseurs du romantisme, la belle nature va changer de sens: ce n’est plus la nature civilisée, arrangée par les hommes, mais au contraire la nature vierge et intacte qui les attire. Du coup, les «fiers montagnards» dont nous parle Rousseau ne sont plus hypocrites et grossiers, mais au contraire pleins d’authenticité et d’humanité. Le tourisme moderne est né, qui fuit la civilisation et cherche à apprendre de la nature et de ceux qu’on appelle de manière significative les «naturels».
Pourtant, c’est peu de dire que le tourisme a perdu ses lettres de noblesse, le «tourisme de masse» faisant même l’objet, dans certaines régions, d’une véritable «tourismophobie». C’est qu’entre-temps, l’écologie est passée par là…

Source : Le Figaro

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