samedi 4 juillet 2020

Luc Ferry: «Plaidoyer pour un “écomodernisme”»

En continuant d’intensifier l’urbanisation, on pourrait redonner plus de place encore à la nature afin qu’elle puisse redevenir sauvage.


Luc Ferry. Nathalie Michel



La Convention climat, sous perfusion de thèses catastrophistes, a hélas pris le parti de l’écologie punitive et de la décroissance. Emmanuel Macron, vague verte oblige, a choisi d’abord de la flagorner, ensuite d’éluder les mesures les plus absurdes et les plus liberticides. Plutôt que ce «en même temps» mi-chèvre mi-choux, il aurait mieux fait de réfléchir d’emblée aux voies possibles d’une écologie positive intégrée à l’économie, car à l’encontre de ce que prétendent les fondamentalistes verts, ce n’est pas par la décroissance, fût-elle molle, qu’on sortira de la crise écologique, mais en concevant la production industrielle de telle façon qu’elle ne pollue pas, voire dépollue l’environnement.

Aussi paradoxal que cela paraisse, c’est là ce que propose le «Manifeste écomoderniste» qui s’appuie sur deux idées particulièrement puissantes: le découplage et l’économie circulaire, deux thèmes qu’on aurait dû présenter devant cette convention pour éviter qu’elle ne s’englue dans les passions tristes de l’écologie «profonde». Comme le déclare Michaël Shellenberger, un militant écomoderniste qui fut salué pour son engagement à la Une du magazine Time comme un «héros de l’écologie»: «Intensifier beaucoup d’activités humaines, en particulier l’agriculture, la production d’énergie et les peuplements, de sorte qu’elles occupent moins de sols et interfèrent moins avec le monde naturel, est la clef pour découpler le développement humain des impacts environnementaux. Ces processus technologiques et socio-économiques sont au cœur de la modernisation de l’économie et de la protection de l’environnement pour atténuer le changement climatique et épargner la nature».

Pour donner un bon exemple de ce qu’est le découplage, il rappelle que 4 milliards d’individus vivent déjà aujourd’hui dans des villes qui ne représentent que 3 % de la surface du globe. En continuant d’intensifier l’urbanisation, on pourrait redonner plus de place encore à la nature afin qu’elle puisse redevenir sauvage et recréer de la biodiversité.

«La nature n’a pas de poubelles»


Le deuxième pilier du projet réside dans l’économie circulaire selon laquelle une croissance et une consommation infinies sont non seulement possibles dans un monde fini, mais elles peuvent être en outre non polluantes, voire dépolluantes pourvu qu’on conçoive en amont de la production la possibilité de désassembler les produits industriels afin de les recycler. C’est cette alternative à la décroissance que proposent William McDonough et Michael Braungart, faits, exemples et arguments forts à l’appui, dans leur livre intitulé Cradle to Cradle (Du berceau au berceau, NDLR), créer et recycler à l’infini (Gallimard, 2012). Comme ils y insistent, «la nature n’a pas de poubelles», la notion de déchet n’y a aucun sens, tout y est recyclable, de sorte qu’en la prenant pour modèle, on pourrait non seulement réduire les coûts et faire des profits, mais construire au passage un avenir écologique qui, en s’intégrant à l’économie, ne viendrait brimer ni la croissance, ni cette consommation que haïssent les Khmers verts.

Pour y parvenir, il faudrait seulement accepter de «fabriquer tous les produits dès l’origine en vue de leur désassemblage, un système qui aurait un triple avantage: il n’engendrerait aucun déchet inutile ou dangereux ; il permettrait aux fabricants d’épargner des milliards de dollars de matériaux précieux, l’extraction des substances brutes comme des produits pétrochimiques diminuant ainsi que la fabrication de matériaux potentiellement nocifs. En quoi ce projet va plus loin que le refrain environnemental habituellement négatif à l’égard de la croissance, un refrain d’après lequel nous devrions nous interdire les plaisirs que nous procurent des objets comme les voitures».

Je ne puis donner ici qu’un aperçu sommaire d’un projet qui mériterait d’être exposé en profondeur et en détail


Entre les partisans de la croissance verte, qui trop souvent n’est qu’une décroissance timide, et ceux de la décroissance punitive, l’écomodernisme propose un programme écologique à la fois plus ambitieux et plus réaliste, car plus rentable que la promesse d’un retour en arrière tous azimuts. Bien entendu, je ne puis donner ici qu’un aperçu sommaire d’un projet qui mériterait d’être exposé en profondeur et en détail. Il eût été plus que souhaitable, ne fût-ce qu’en termes de pluralisme et de démocratie, que les membres de la Convention climat en entendent parler, qu’ils reçoivent des représentants de ce courant au lieu de se laisser insidieusement endoctriner par les idéologies de la décroissance qui ont hélas réussi à se faire passer pour le seul horizon légitime s’agissant d’environnement.

Source : Le Figaro

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