mardi 8 septembre 2020

Aurélie Jean : « L'optimisme n'est pas un luxe mais une nécessité »

 

Docteure en science numérique, diplômée de prestigieux établissements français (Sorbonne, ENS, Mines ParisTech...) et formée aux Etats-Unis (Université d'Etat de Pennsylvanie et MIT), Aurélie Jean est aussi entrepreneure. Elle a fondé, à New York, In Silico Veritas, société de conseil spécialisée en algorithmes, tout en continuant à exercer au sein d'Altermind. Soutien actif de la Fondation Sorbonne Université, la « numéricienne » de 37 ans promeut la féminisation des études scientifiques.



Aurélie Jean


D'où vient votre perception du « tout est possible », aussi bien dans les sciences que dans l'entrepreneuriat ?

Il n'y avait aucun scientifique ou entrepreneur dans ma famille. Cela étant dit, j'ai été élevée par mes grands-parents qui voyaient dans les sciences un moyen de répondre aux questions de la vie (comme « pourquoi le ciel est bleu », « pourquoi les feuilles des arbres sont vertes », « pourquoi on ne voit pas le soleil la nuit », etc.) et qui m'ont tout donné : amour, valeurs, sens de la curiosité... Par mon éducation et ma culture franco-américaine, je vois toujours le verre à moitié plein. Certains pensent que l'optimisme est naïf, alors que, en réalité, l'optimisme n'est pas un luxe, mais une nécessité. C'est quand vous êtes dans une situation d'incertitude, de doute ou de difficulté que l'optimisme vous permet de tenir.

Quelle est la place des femmes dans le domaine des algorithmes et de la modélisation numérique ?

Historiquement, ce sont des femmes qui ont développé les premiers langages informatiques durant la Seconde Guerre mondiale. Dans les années 1990, avec l'apparition du « Personal Computer » (PC), c'est devenu un marché de masse, économiquement très attractif, et les femmes se sont éloignées de la discipline. Depuis longtemps, parfois des décennies dans certaines institutions, organismes public et privés se structurent pour attirer davantage de jeunes filles vers les disciplines scientifiques, en particulier les mathématiques, la physique ou encore les sciences informatiques, où elles restent encore minoritaires. Il y a donc des évolutions, mais elles sont encore trop lentes.

Quels sont les enjeux de la féminisation des sciences ?

Pour des raisons sociales et économiques, il est important que le milieu des sciences numériques se diversifie. Aujourd'hui, alors que les femmes pourraient bondir sur les opportunités d'émancipation sociale et économique, elles passent à côté d'un secteur où les salaires se révèlent les plus compétitifs. La présence de femmes dans ce milieu est d'une forte importance en ce qui concerne l'élaboration de technologies et de modèles/algorithmes réfléchis à 360 degrés, au côté des hommes, et donc inclusifs. Enfin, augmenter la présence des femmes dans ce milieu permet d'élargir le pool de talents et donc de s'entourer des meilleurs, sans distinction de genre.

Le sexisme est-il le même des deux côtés de l'Atlantique ?

De manière générale, peu importe la discipline, le rapport au sexisme est différent. De mon observation, en France, on a tendance à accepter plus facilement les remarques, voire les gestes déplacés. Aux Etats-Unis, on stoppe plus rapidement les comportements inappropriés, même de simples mots. Cette différence est parfois, voire souvent, mal comprise par les Français, alors que parler haut et fort quand on est témoin d'une scène est au contraire le réflexe à développer. Concernant le milieu scientifique et technologique, il y a depuis longtemps, dans de nombreuses entreprises américaines, des politiques dynamiques pour attirer les femmes dans les carrières scientifiques et techniques, ainsi que pour soutenir leurs évolutions professionnelles.

Avez-vous travaillé dans une organisation de ce type ?

J'ai eu la chance de travailler chez Bloomberg qui encourage ouvertement et concrètement l'inclusion des femmes dans la technologie. A sa tête, un homme, Mike Bloomberg, croit sincèrement aux bénéfices de la diversité. Occasionnellement en France, je me pose la question de la sincérité des propos de certains dirigeants. Cela étant dit, il y a en France de plus en plus d'initiatives qui, je l'espère, seront davantage comprises et déployées pour être efficaces sur le long terme. Ces évolutions sociales se feront aussi grâce à une collaboration étroite avec les hommes qui sont nos meilleurs alliés.

Comment susciter des vocations scientifiques chez les jeunes filles ?

La démocratisation de toutes les sciences passe par le développement d'une culture scientifique chez tout le monde. Nous construisons notre esprit critique et nos connaissances afin de lutter contre un certain populisme scientifique, mais aussi contre un certain mouvement de fantasmes, en particulier dans l'intelligence artificielle. Encore aujourd'hui, certaines disciplines (comme les sciences numériques) manquent de diversité. Pour diversifier le milieu, il faut changer l'image - souvent déformée - de la discipline elle-même, changer les codes et les comportements au sein de l'écosystème. Notamment en sensibilisant les acteurs au rôle bénéfique de la diversité dans les sciences.


 JULIE LE BOLZER 

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