vendredi 4 septembre 2020

Axel Kahn  : « La lecture est pour moi une fonction vitale »


Axel Kahn, né en 1944, médecin généticien, directeur de recherche à l’Inserm et auteur d’une trentaine d’ouvrages, a été membre du Comité consultatif national d’éthique. Il recommande « Les Bienveillantes » de Jonathan Littell comme appui à une réflexion sur le bien et le mal. Mon livre pour les vacances (7/7)

«Récemment, j’ai lu un roman que je m’étais promis de “rattraper” depuis longtemps, mais dont je repoussais l’échéance. Peut-être à cause de sa richesse intellectuelle et humaine, de la gravité de sa “matière à penser” : Les Bienveillantes, du Franco-Américain Jonathan Littell, Prix Goncourt et Grand Prix du roman de l’Académie française 2006.

Il suit durant la Seconde Guerre mondiale un jeune juriste cultivé, Maximilien Aue, qui s’engage dans la SS et combat en Ukraine et dans le Caucase. Blessé, il est affecté dans un camp de concentration où il rencontre Adolf Eichmann et participe aux pires atrocités. Gardant la distance d’un intellectuel, il théorise la question du mal absolu.

Toujours d’actualité, son thème central, cette lutte incessante et inexorable entre le bien et le mal, est certainement quelque chose qui m’obsède, à l’instar du héros de ce roman. Comment faire le bien quand le monde qui vous entoure vous incite, vous aspire à faire le mal ? Si je m’étais retrouvé dans cette situation, qu’aurais-je fait ? L’homme a la capacité de qualifier moralement un acte.

Mais comme il est libre, il peut choisir, opter pour une solution ou une autre. Quand on y réfléchit, nous sommes tous comme cela. Ce roman, imaginaire mais s’appuyant sur de solides archives historiques, écrit à la première personne – ce qui est particulièrement interpellant –, est extraordinairement passionnant car il témoigne du caractère incertain de la possibilité du bien. Il a d’ailleurs été qualifié “d’événement du siècle” par l’écrivain espagnol Jorge Semprun.

Cette question du bien et du mal est philosophique, morale, éthique. Elle est pour moi fondamentale. Issu d’une famille catholique malgré un nom juif alsacien venant de mon grand-père paternel, élevé dans cette religion, ayant perdu la foi à l’âge de 15 ans, j’ai souhaité trouver un humanisme sans Dieu, une notion du bien sans transcendance. Pour moi-même bien sûr et, aussi, pour être en accord avec le dernier message que mon père, philosophe, m’a laissé quand il s’est suicidé en 1970 : “Sois raisonnable et humain.” J’ai d’ailleurs co-écrit avec le philosophe Christian Godin un ouvrage sur ce sujet.

Axel Khan - Wikipédia

Des chefs-d’œuvre

Je n’ai pas de préférence pour un seul livre, mais j’en admire beaucoup. Un “grand livre”, c’est pour moi une alliance réussie entre une matière à penser et une beauté formelle, une musicalité et un rythme. Je pratique la lecture depuis longtemps – dès l’âge de 6 ans – et dévore volontiers aussi des ouvrages plus légers que Les Bienveillantes, où la beauté de l’écriture, des personnages ou des paysages est très présente, majeure même.

Depuis Le Tour de la France par deux enfants de G. Bruno à La Peste d’Albert Camus – un chef-d’œuvre engagé, profond, dense, original où l’on ressent les caresses du soleil méditerranéen – en passant par les romans de Jules Verne, d’Alexandre Dumas, de Michel Houellebecq – aux textes perspicaces et imaginatifs, au style efficace et sec.

Ou encore Au-dessous du volcan, de Malcolm Lowry, qui m’a particulièrement marqué. Comment, avec ce roman entre les mains, ne pas être emporté par l’atmosphère mexicaine des années 1930, la beauté des paysages, la présence des deux volcans à la fois admirés et redoutés, le poids des remords du consul britannique Geoffrey Firmin, les effluves de mescal dans les cantinas, la scène du cheval, le ravin dans lequel tombe finalement le héros… Une histoire extraordinaire, agrémentée de symboles et de détails étonnants, qu’en attendant de trouver un éditeur, l’auteur a repris et peaufiné durant quatre ans avec l’aide de sa seconde épouse. Un récit où chaque phrase, chaque mot a été ciselé. Un travail, une création littéraire devrais-je dire, qui nous immerge dans une flamboyance, un esthétisme, une beauté, une poésie de l’écriture. Un livre que, personnellement, je considère comme un chef-d’œuvre, et qui a contribué à la fois à me faire aimer la lecture et me donner envie d’écrire. »

  • Recueilli par Denis Sergent, LA CROIX

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