vendredi 4 septembre 2020

Luc Ferry: «Les leçons du Covid»

 

Le principal enseignement de cette crise est peut-être dans le fait que pour la première fois dans l’histoire des sociétés libérales, on a mis la vie au-dessus de l’économie.


Luc Ferry. Jean-Christophe MARMARA/Le Figaro

Après des erreurs, hélas colossales, commises par des gouvernants qui ont commencé par nier contre tout bon sens l’utilité des tests et des masques, les mesures sanitaires d’évidence qu’ils ont fini par prendre pour l’entreprise comme à l’école vont dans le bon sens: port du masque, distanciation sociale, multiplication des tests, enfin!

Le Covid n’a donc rendu fou personne, bien au contraire: il semble qu’en dehors d’une infime minorité de complotistes antimasque, nos concitoyens aient trouvé en même temps que nos politiques le chemin de la raison. Cela étant dit, un certain nombre de leçons de la crise me semblent aujourd’hui assez claires pour être d’ores et déjà tirées.

Pour commencer, selon une analyse que le philosophe David Hume avait déjà exposée en 1750 dans ses Essais sur l’esthétique, on est bien obligé de reconnaître que le monde de la science est paradoxalement plus conflictuel encore que celui de l’art. On a beau dire «à chacun son goût», ajouter que des «goûts et des couleurs on ne dispute pas», la vérité c’est qu’à peu près personne ne conteste que Bach ou Mozart sont des génies. En revanche, que ce soit sur l’hydroxychloroquine, l’immunité, l’utilité des tests ou celle des masques, les scientifiques nous ont donné le spectacle de dissensions qu’on aurait crues impossibles tant le sentiment que la science est du domaine de l’objectivité semblait l’évidence.

Non, les masques n’auraient pas été inutiles, comme Jérôme Salomon l’a déclaré le 11 mars 2020: «Je vais être très clair aujourd’hui: il ne faut surtout pas avoir de masque! C’est sans intérêt pour le grand public, c’est même faussement protecteur.» Ce que je préfère dans cette assertion audacieuse, c’est le «surtout» : le directeur de la santé ne dit pas «on s’interroge», il ne nous parle pas sur le mode du «peut-être», non il est catégorique, le masque, c’est inutile et peut-être même dangereux! Pourtant, il aurait sauvé des vies, comme il le fit en Asie, mais il est vrai qu’à la même époque, Olivier Véran, le ministre de la Santé, tenait le même discours.

Non, la crise n’a pas été inventée pour mettre en place des mesures liberticides comme l’ont prétendu de manière délirante un certain nombre d’intellectuels

Non il n’y a pas de puces électroniques dans les masques chirurgicaux, et si certains producteurs de masques lavables ont cru bon d’en installer, c’est seulement pour indiquer la date à laquelle on doit les changer. Non, la crise n’a pas été inventée pour mettre en place des mesures liberticides comme l’ont prétendu de manière délirante un certain nombre d’intellectuels, à l’image de Giorgio Agamben, cet idéologue italien disciple de Foucault gagné semble-t-il par un grave épisode paranoïde, qui prétendait dans L’Obs du 19 mars que l’épidémie avait été carrément «inventée comme prétexte idéal pour mettre en place des mesures liberticides au-delà de toute limite».

Non, même si le Plaquénil n’a pas été la panacée qu’espéraient de très nombreux médecins, dans la mesure où l’hydroxychloroquine est un antiviral dont les effets secondaires sont archi-connus, dans la mesure où il est destiné à empêcher le virus d’entrer dans les cellules, interdire sa prescription par les médecins de ville et la réserver aux hospitaliers pour des patients déjà infectés, était incompréhensible, pour ne pas dire absurde.


Pour la première fois dans l’histoire des sociétés libérales, on a mis la vie au-dessus de l’économie

Non, pour autant, cette interdiction du protocole Raoult n’a pas été faite, comme l’a déclaré un Michel Onfray ici un cran encore au-dessus d’Agamben, par le grand capital pour «faire fortune en sacrifiant la santé des gens, ce qui suppose que, en connivence avec l’industrie pharmaceutique, le pouvoir opte pour la mort des gens comme une variable d’ajustement du marché qui, avec le temps, donc avec l’accumulation de cadavres, rend le produit médicamenteux désirable, donc rare et cher». Ben voyons…

Non, la pandémie n’est pas une crise écologique, mais sanitaire comme l’a bien montré dans Le Monde du 29 avril Marc Fontecave, professeur au Collège de France à la chaire de chimie, qui s’est élevé contre les assertions ridicules de Nicolas Hulot selon lesquelles la pandémie était un «ultimatum que nous adresse la nature»: «Le retournement, purement idéologique, qui consiste à accuser l’homme de ce drame sanitaire quand, au contraire, nous avons là une nouvelle illustration de la violence de la nature vis-à-vis de l’homme, est proprement effarant!»

Reste que le principal enseignement de cette crise est peut-être encore ailleurs, dans le fait que pour la première fois dans l’histoire des sociétés libérales, on a mis la vie au-dessus de l’économie, ce qui, tout bien pesé, et malgré les grands délires qu’on vient d’évoquer, est plutôt une bonne nouvelle.


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