mardi 20 octobre 2020

Cynthia Fleury: «Prendre soin de la vie humaine, c’est défendre l’humanité de la vie»


ENTRETIEN - Fine observatrice du monde du soin, la philosophe et psychanalyste ouvrira ce mardi 20 octobre le «Big Bang Santé» du Figaro consacré à la crise sanitaire.

Cynthia Fleury* vient de publier Ci-gît l’amer. Guérir du ressentiment, aux Éditions Gallimard, un essai qui est le fruit de cinq ans de travail.

Cynthia Fleury Jean-Christophe MARMARA/Le Figaro


LE FIGARO.- Nos dirigeants ont-ils pris soin de nous?

Cynthia FLEURY. - L’intention politique, et celle du conseil scientifique, a été clairement celle-ci: prendre soin de la vie humaine et notamment de celle des plus vulnérables. Cela dit, il n’a pas respecté la propre définition de l’Organisation mondiale de la santé, à savoir le respect de sa dimension holistique, la santé n’étant pas l’absence de maladie mais un état global de bien-être, physique, mental et social. Autrement dit, prendre soin de la vie humaine, c’est défendre l’humanité de la vie, et donc nécessairement prendre soin de l’indivisibilité de la vie. Or le choix d’un confinement intégral relève d’une approche biologisante de la vie, qui, à terme, détruit la valeur de la vie, qui est tout aussi sociale, psychique, spirituelle, démocratique, économique. L’enjeu maintenant pour le gouvernement est d’inventer une façon de prendre soin qui sache cohabiter avec le virus, en trouvant la juste mesure.

Comment analysez-vous notre acceptation à ces restrictions de libertés?

Des collègues philosophes, comme André Comte-Sponville ou Giorgio Agamben, ont tout de suite dénoncé le consentement à ce liberticide et validé le fait que c’était une docilité qui n’avait pas lieu d’être. Pour ma part, dans un premier temps, j’ai considéré que c’était d’abord le signe d’une sidération, qu’il y avait là un inédit, une volonté de protéger les plus vulnérables, voire une tentative de produire un comportement collectif. Aujourd’hui, la situation a évolué, et un tel consentement aux restrictions de liberté n’est plus viable, dans la mesure où d’autres légitimités doivent être prises en considération: certes légitimité économique et sociale - car, dans notre monde, la mort sociale est tout aussi délétère que la mort biologique - mais également légitimité des autres malades qu’on condamne à une perte de chances, sans parler de la vulnérabilité des aînés et des plus fragiles qu’on renforce. Reconnaissons néanmoins que notre tolérance collective et individuelle au risque est sans doute trop faible et que cela finit par nous mettre en danger.

Vous avez le sentiment qu’on aurait du mal à accepter un nouveau confinement?

J’ai le sentiment que le consentement, à juste titre, à un confinement absolument restrictif serait très problématique. D’une part parce que banalisant l’état d’exception, d’autre part car forçant les individus à contracter contre eux-mêmes. Selon les théoriciens républicanistes, dans un État social de droit, il existe un mécanisme contractuel et on ne peut contracter contre soi-même. Or ces acteurs sont empêchés de travailler et de produire une activité économique, seule protectrice dans cette société. Sans oublier le fait que ce sont souvent les mêmes qui payent les maisons de retraite des aînés.

Le ressentiment est la menace la plus perverse pour la démocratie, dans la mesure où son exigence première est la lutte contre les injustices et les inégalités

Cynthia Fleury

Dans votre livre Le soin est un humanisme,vous insistez sur la notion d’humanisme. Avec cette crise, avez-vous le sentiment d’avoir assisté à un sursaut d’humanisme?

Si je prends en considération la parole des soignants, ce n’est pas ce qui est perçu. Ils ont, à l’inverse, le sentiment d’une «falsification de la reconnaissance», comme dit le philosophe Axel Honneth. Autrement dit, il y a eu la reconnaissance symbolique, avec les applaudissements, et dans les discours la revalorisation du soin, mais la gestion de la prime aux soignants a été désastreuse, et les déclarations du «Ségur de la santé» assez déceptives. Résultat, le découragement est palpable. Du côté de la vie quotidienne, tous les marqueurs qui pacifient habituellement nos journées sont atteints: les visages sont masqués, les sourires absents, les corps distanciés, l’agressivité monte, l’excès de zèle se déploie, bref, le niveau d’urbanité et de civilité est faible, et l’«affectio societatis» s’en ressent. L’humanisme va déjà avoir un premier test de crédibilité avec le maintien ou non de l’aide gouvernementale.

Avec Ci-gît l’amer, vous publiez un essai sur le ressentiment. Cette période produit-elle du ressentiment?

Disons que les conditions objectives d’un ressentiment dans la société française sont là. Certes, elles préexistaient avant le Covid, avec la démultiplication des fractures territoriales, sociales, économiques et culturelles. Pour autant, la simple objectivation des inégalités et des injustices n’implique pas nécessairement le ressentiment, car sinon cela signerait l’absence totale de liberté et de responsabilité du sujet. Ce qui me paraît important de comprendre c’est que l’action politique nécessite de sublimer le ressentiment et non de s’y soumettre. Alors que certains dirigeants ou membres de la société civile font l’inverse et l’instrumentalisent pour l’assimiler à l’action politique. Résultat, le sentiment victimaire se met de plus en plus en scène, la binarisation et le refus de la complexité ou du débat deviennent la posture dans l’espace public, le fantasme autoritariste refait surface.

Ce ressentiment, c’est une menace pour la démocratie?

Telle est sans doute pour la démocratie la menace la plus perverse, dans la mesure où son exigence première est la lutte contre les injustices et les inégalités. Dans Ci-gît l’amer, j’ai privilégié non pas la question du bon gouvernement mais celle qui consiste à savoir comment un État social de droit, et plus généralement une communauté démocratique, fabrique les outils institutionnels et non-institutionnels pour endiguer la pulsion du ressentiment. Ce qui nous invite à réinvestir les forces de sublimation de ces pulsions que sont, notamment, la culture, l’éducation, le soin, les médias, la recherche. Á défaut, telle une maladie auto-immune, la démocratie se retournera contre elle-même.

* Professeur titulaire de la chaire humanités et santé du Conservatoire national des artset métiers et titulaire de la chaire de philosophieà l’hôpital du GHU Paris Psychiatrie et Neurosciences.

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