mercredi 25 novembre 2020

André Comte-Sponville : "Évitons que la peur de la mort l'emporte sur l'amour de la vie"

 Tel serait le premier conseil que nous adresserait, d'après le philosophe André Comte-Sponville, le célèbre penseur du XVIe siècle, Michel de Montaigne, s'il vivait à l'heure de la pandémie de la Covid-19. Ses "Essais" sont d'autant plus actuels qu'il nous rappelle de ne jamais céder à la peur de la mort.

André Comte-Sponville est philosophe et auteur du Petit traité des grandes vertus. Il a récemment publié, chez Plon, un Dictionnaire amoureux de Montaigne. Invité de l'émission Grand Bien vous fasse, il a tenu à rappeler combien la lecture de Montaigne et de ses réflexions en ces temps troublés par la crise sanitaire, peut être d'un grand réconfort pour apprendre à dépasser nos propres peurs, et en particulier, celle de la mort. 

Le philosophe André Comte-Sponville recommande de lire Montaigne en ces temps troublés suscités par la crise sanitaire du Covid-19 © AFP / Joel Saget


C'est un formidable maître de sagesse qui offre un art de vivre d'autant plus précieux qu'il pense, lui aussi, sur fond de catastrophes historiques et intimes.


Rappelons que Montaigne appartient à l'école du scepticisme si tant est qu'il ait appartenu à une école philosophique car c'était un penseur éclectique qui n'aimait pas la certitude et ne croyait pas en une seule vérité. Pour lui, toute opinion avait une légitimité. Comme l'affirme André Comte-Sponville, "c'était d'abord un penseur et non un philosophe car il n'a jamais voulu être un donneur de leçons de sagesse, démystifiant le discours moralisateur que prétendaient inculquer nombre de philosophes". C'est un écrivain qui, plus que de vouloir éclairer les hommes, nous invite à des exercices de réflexion affranchis de toute prescription moralisatrice. Un peu comme l'était Nietzsche. 


C'est toute la modernité de la pensée de Montaigne. Il écrit au plus près de lui-même et des autres. C'est pourquoi Montaigne est d'autant plus réconfortant, en partageant une forme de philosophie amicale, littéraire.

Aimer la vie dans son imperfection 

Montaigne a vécu autant de catastrophes historiques qu'intimes. C'est en cela qu'il reste extrêmement pertinent aujourd'hui avec ce qui nous arrive. Toute sa vie, il a souffert. De crises de goutte, de coliques néphrétiques, de poussées de mélancolie, il a perdu cinq de ses six enfants en bas âge ; il a perdu son meilleur ami, Étienne de La Boétie (à qui l'on doit le fameux Discours de la servitude volontaire, 1576) à qui il se confiait et qu'il aimait passionnément ; tout en assistant aux terribles et sanglantes guerres de religion entre catholiques et protestants. C'est pourtant un immense maître de vie et de joie.

Comte-Sponville : "Quelque difficile que soit la vie de Montaigne, lui n'avait pas de médicaments, il n'avait pas d'antalgiques pour soulager ses terribles épreuves psychologiques. Il a vécu pendant des semaines, à répétitions, ces atroces souffrances. La sagesse de Montaigne se résume en un mot à la fin de ses Essais : 

J'aime la vie.

Cet amour de la vie, c'est le secret de sa sagesse. La sagesse, ce n'est pas l'amour du bonheur. Pas besoin d'être sage pour aimer le bonheur. La sagesse n'est même pas l'amour de la sagesse ni l'amour du bonheur, c'est l'amour de la vie. Heureuse ou malheureuse, qu'elle soit sage ou non (car aucune vie n'est jamais heureuse ou sage dans son entier), Montaigne nous aide à aimer la vie dans son imperfection.

Le jardin imparfait, c'est la vie elle-même, c'est la condition humaine. Il faut accepter son imperfection. La sagesse de Montaigne peut se résumer dans l'un des titres d'un livre de Christophe André : Heureux, libre et imparfait. Montaigne est peut-être le premier dans l'Occident moderne qui nous apprend cette philosophie d'un bonheur et d'une vie imparfaits". 

Comment aurait-il vécu le confinement ? 

Comment aurait-il vécu cette absence de libertés de mouvements ? Lui qui a vécu plusieurs poussées d'épidémies de peste ? André Comte-Sponville explique que Montaigne nous aurait invité à agir au milieu des périls avec discernement sans se laisser aller à des émotions primaires : 

"Il se serait vraisemblablement confiné dans sa tour dans le château de Montaigne, qui a brûlé, et où il vivait et écrivait ses œuvres. Il aurait feuilleté ses livres, il aurait fait comme nous. 

Il nous aurait conseillé les uns aux autres de vivre un confinement à la fois nonchalant et actif.

Sans excès d'angoisses parce qu'il considère que l'excès de peur est toujours néfaste, puis de manière active dans le meilleur des possibles. 

Montaigne aurait respecté le confinement. À tel point d'ailleurs que, quand la peste est arrivée à Bordeaux, il a appliqué un geste barrière tout à fait radical, en faisant preuve d'une distanciation sociale extrême puisqu'il a foutu le camp ! Si Montaigne tient beaucoup à la santé, il n'en fit pas toute une religion, en mettant au contraire la sagesse, la vérité, l'amitié à un degré de considération plus haut que la santé car ce sont peut-être, d'après lui, les plus précieux de tous les biens. 

Il ne se serait jamais laissé emporter par la peur comme certains de nos contemporains le font aujourd'hui un peu exagérément. D'ailleurs il le résume très bien dans Les Essais : 

Ce dont j'ai le plus peur, c'est la peur.

Effectivement, notre société aujourd'hui est atteinte d'une peur, certes justifiée mais parfois aussi un petit peu exagérée, et plus paralysante qu'autre chose. Je pense que Montaigne nous dirait ceci : 

Soyez prudents, respectez les gestes barrières mais ne nous laissons pas collectivement emporter par la peur, ne faisons pas en sorte que la peur de la mort l'emporte sur l'amour de la vie.

La mort n'est rien, elle fait juste partie de la vie

Montaigne ne cache pas que la mort est quelque chose qui doit être interrogé et considéré pour mieux apprendre à savourer ses propres plaisirs. À quoi bon autant se préoccuper de contourner absolument le sujet de la mort puisqu'on est certain d'y arriver ? Il faut apprendre à l'ignorer pour mieux s'affranchir des sentiments négatifs qu'elle sous-entend : 

La mort c'est, selon lui, le seul examen que personne n'ait jamais raté. Mais au fond, ce n'est pas la mort qui compte, c'est la vie et l'amour de la vie.

André Comte-Sponville : "Il faut commencer par accepter d'être mortel, accepter la finitude, ça fait partie, selon lui, de l'apprentissage de vivre. Montaigne s'installe dans la perspective du pire. S'il y a une vie après la mort, tant mieux, mais s'il n'y en a pas, vivons la vie le plus intensément possible !

Montaigne nous fait prendre conscience que la béatitude, la félicité, la joie constante et permanente sont impossible. Il faut accepter que notre bonheur soit toujours imparfait pour ne pas se laisser surprendre par les aléas de la vie dont l'idée de la mort".


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