mardi 10 novembre 2020

Étienne Klein: «Le coronavirus nous met à nu, individuellement et collectivement»

GRAND ENTRETIEN - Comme pour l’escalade en montagne, le philosophe des sciences décèle dans l’épidémie de Covid et ses conséquences sur notre vie sociale une dimension «authentiquement métaphysique». Il s’en explique.


Étienne Klein. Jean-Luc Bertini pour Le Figaro Magazine


Étienne Klein ignore les frontières entre la physique, la philosophie, le rock, l’alpinisme et l’amour. Tout est réel, il faut donc l’embrasser. Philosophe des sciences au Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives (CEA), où il explore les conséquences philosophiques des découvertes des physiciens, il gravit souvent les sommets, afin de changer de perspective, sans en abolir aucune. Entre deux confinements, il publie un livre d’entretiens au grand air, échevelé comme lui, avec Fabrice Lardreau: Psychisme ascensionnel. Un refuge en haute montagne.

LE FIGARO.- Comment abordez-vous ce second confinement?

Étienne KLEIN.- Un peu moins bien que le premier. Durant le printemps, nous étions nombreux à avoir ressenti une forme de repos psychique: le rythme du monde avait tellement ralenti que nous pouvions enfin nous sentir synchrones avec lui, débarrassés de l’impression oppressante d’être «en retard» par rapport à lui, ce qui a sans doute aidé à nous rendre l’assignation à domicile plus supportable. D’ordinaire, ceux qui écrivent des livres doivent s’autoconfiner, les soirs ou les week-ends, et imposer leur mise en retrait à leurs proches, ce qui peut engendrer un sentiment de culpabilité. Pendant le confinement, ils n’avaient plus à le faire. Mais ce second confinement, avec ses airs de déjà vécu, s’annonce plus difficile, d’autant qu’il se déroule alors que les jours raccourcissent.

Qu’avez-vous appris grâce au confinement?

Beaucoup de choses, mais aucune qui soit très originale. Tout a déjà été dit par Antonin Artaud dans Le Théâtre et son double. Il faisait remarquer qu’une épidémie a ceci de commun avec le théâtre qu’elle pousse les humains à se voir tels qu’ils sont: «Elle fait tomber le masque (sic!).» En marge des ravages qu’il fait et va continuer de faire, le coronavirus a bien quelque chose d’authentiquement métaphysique: il agit sur nos vies comme un produit décapant très efficace. C’est même une sorte de chalumeau qui pulvérise la plupart de nos travestissements. Nous voilà mis à nu, individuellement et collectivement. En clair, nous ne pouvons plus nous rater. À titre personnel, l’hyperactif que j’étais a pris pleinement conscience d’une évidence parfaitement banale: prendre le temps de faire les choses permet de mieux les faire…

Quelles séquelles cette épidémie va-t-elle nous laisser?

Je ne sais pas. Certains historiens avancent que presque toutes les pandémies des siècles passés ont enclenché, peu de temps après leur achèvement, des mécanismes d’amnésie collective. Il s’agissait de laisser loin derrière soi les catastrophes et les traumatismes qui les avaient accompagnées. Du coup, les leçons qui auraient pu en être tirées n’ont guère été retenues, la priorité étant chaque fois de réactiver la vie d’avant d’une façon encore plus frénétique, de rattraper aussi rapidement que possible le temps perdu. Mais il se pourrait que le coronavirus, parce qu’il est parvenu à lui tout seul à faire bifurquer le destin planétaire, nous donne l’occasion d’échapper à cette fatalité. Après tout, lui a sans doute les moyens de changer le monde pour de bon, d’autant que nul d’entre nous ne se sentait vraiment à l’aise avec le «monde d’avant». Ce constat n’implique toutefois pas que nous serons à l’aise dans le «monde d’après», mais il invite au moins à tenter d’aller voir ce qui s’y dessine. J’ose espérer qu’au moins les poignées de main et les bises reviendront vite. Nous sommes des Latins, nous avons besoin de nous saluer avec nos corps.

Il est grand temps de prendre acte du fait que nous ne pourrons pas nous abstraire du monde à notre guise. L’humanité ne constitue nullement une bulle autonome

Qu’avons-nous appris sur le statut de notre espèce?

Nous savons encore mieux qu’auparavant que les grandes pandémies à venir seront des «zoonoses» - c’est-à-dire des infections virales brisant la barrière interespèces pour se propager de l’animal à l’homme -, dont la diffusion est favorisée par les bouleversements écologiques induits par l’activité humaine. Il est donc grand temps de prendre acte du fait que nous ne pourrons pas nous abstraire du monde à notre guise. L’humanité ne constitue nullement une bulle autonome. Faisant partie de la nature, elle ne saurait s’en émanciper radicalement. Curieux renversement, au demeurant: alors qu’encore tout récemment, certains techno-prophètes prédisaient notre imminente libération des soucis liés à la matérialité de notre corps grâce aux nouvelles technologies, nous voilà cruellement et brutalement ramenés à notre «socle biologique».

L’homme moderne est-il psychiquement armé pour affronter cette crise sanitaire mondiale?

J’ai appris par mon ami François Jullien qu’en chinois le mot «crise» se traduit par wei-ji, qui lui-même se retraduit par «danger-opportunité». Peut-être est-ce en définitive la meilleure façon de nommer ce qui nous arrive. Nous devons en effet gérer des risques inédits, de différentes natures, ce qui nous amène à nous réorganiser sur de multiples plans. Mais ce faisant, nous faisons advenir des opportunités favorables, de nouvelles potentialités pour l’action aussi bien que pour la réflexion, qui pourraient laisser des traces. Tout le défi consiste à les apercevoir. En serons-nous collectivement capables? L’avenir le dira. Prenez l’exemple de l’alpinisme, dont l’histoire est émaillée d’histoires de chutes plus ou moins dramatiques. Certaines ont été irréversibles, handicapantes ou fatales. Mais dans certains autres cas, aux issues moins définitives, il arrive que la chute ait une puissance destinale, qu’elle offre à la personne qui en est victime l’occasion d’un renouveau, d’une sorte de rédemption, d’un départ sur un meilleur pied. C’est le mieux que nous pouvons nous souhaiter: une bonne «catabase sotériologique».

Avez-vous l’impression d’exister davantage lorsque vous êtes en train de gravir un sommet?

Assurément, car «rares sont ceux qui dorment en montant», comme l’écrivait Gaston Bachelard. L’ascension vers un sommet est d’abord une exploration intense, un compagnonnage singulier avec son corps pendant un temps donné. Aristote avait distingué deux façons d’exister pour les êtres vivants. Il y a d’une part la vie végétative, qui se maintient dans un échange avec le monde extérieur réglé de manière invariable, et il y a d’autre part la vie qui intègre de façon progressive les expériences vécues. Exister vraiment, c’est en somme porter en soi une histoire de sa vie, c’est la déployer dans des variations de temporalité, ressentir l’angoisse ou la joie, la fatigue ou la pétulance. Bref, c’est pleinement ressentir qu’on vit. Le philosophe Henri Maldiney a écrit: «L’existence est une exclamation dans le vide éclaté.» Je ne saurais mieux exprimer la puissance vitale qu’offre à mes yeux la fréquentation des cimes. Quand on se trouve dans des passages délicats, on passe par des phases de grande concentration: dans ces moments-là se met en place une «présence au présent» qui est d’une très grande densité. L’esprit ne divague pas. Il devient «mince comme une main», comme dit joliment Artaud. A contrario, quand on se trouve dans des passages faciles, l’esprit peut quitter la gangue d’espace-temps où est confiné le corps, et se mettre à flotter librement dans toutes sortes d’ailleurs… En montagne, on «s’excurse» au-delà de soi.

Je crois que la valeur de la vie, de la vie présente, s’enracine d’abord dans la connaissance de sa précarité essentielle

Dans votre livre, vous évoquez la cordée, une image utilisée aussi par Emmanuel Macron…

La montagne étant un milieu qui peut être brutal, on y survit mieux à deux que seul. Il est certain que l’esprit de cordée, on aimerait le voir un peu plus dans la vallée ou en ville. Une cordée est forte et élégante quand elle procède d’une alchimie à la fois silencieuse et efficace: les messages passent par le biais de la corde elle-même, qui se tend et se détend telle une relation entre deux personnes, sans qu’il soit impératif de parler. La corde est le lien physique qui symbolise l’engagement solidaire de deux êtres dans un même destin. Grimper ensemble, c’est être responsable l’un de l’autre et réciproquement, sans que cette responsabilité puisse être précisément localisée: elle est diffuse et partagée. J’aime cette idée. La cordée est l’incarnation physique et spirituelle la plus élevée - au sens propre comme au sens figuré! - de ce que peut être une relation humaine. Il serait d’ailleurs bon qu’on s’inspire d’elle à des altitudes plus basses, mais sans forcément faire référence au concept ambigu de «premier de cordée».

Quel est votre rapport à la mort?

Bien sûr, je n’ai aucune idée de ce qu’est la mort. Mais je crois que la valeur de la vie, de la vie présente, s’enracine d’abord dans la connaissance de sa précarité essentielle: tout instant vécu prend de l’éclat dès qu’il se détache du fond obscur de la mort. Je vois donc la mort comme une sorte de mur sur lequel est fixé un miroir qui m’oblige à réfléchir mon existence. Je vais mourir. Soit! C’est donc le moment ou jamais d’aimer la vie, heureuse ou malheureuse. De gravir, si je le peux, cette montagne au sommet enneigé, simplement parce qu’elle est là. Du moins de tenter quelque chose, de coloniser l’éphémère, si possible avec élégance.


FIGARO - MAGAZINE - Par 

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