mardi 24 novembre 2020

Julia de Funès: La lutte contre le Covid a déchaîné la pulsion légalomaniaque française


La philosophe et essayiste dépeint la passion française pour la norme bureaucratique, qui s’exprime sans aucun frein pendant ce confinement et entrave gravement le pays.



Cette année nous aura particulièrement montré à quel point l’administration de notre pays, elle aussi, tue. Tue l’intelligence humaine, tue l’ambition de notre pays, tue notre pouvoir d’agir, tout en permettant aux deux fléaux meurtriers les plus actuels de prospérer. L’islamisme radical est à combattre dans un cadre constitutionnel empêchant d’y mettre efficacement fin. Un virus est à endiguer mais des procédures trop longues le laissent se propager durant des mois. La bureaucratie mêlée à la légalomanie paralyse notre pays assujetti à ses normes et à ses lois davantage qu’elles ne le renforcent et qu’elles n’autonomisent la société civile.

L’obsession législative s’inquiète que nos moindres gestes ne soient prévus quelque part, dans un alinéa, une jurisprudence, un décret, une commission, une mise à l’étude, un projet de loi, une élaboration, une proposition, une décision, un appendice! Ce syndrome maniaco-procédurier, cette pulsion légalomaniaque sont amplifiés par la victimisation galopante exigeant la pénalisation de tout ce qui la menace afin de calmer le sentiment de persécution dont elle se dit la proie. Lorsque des individus n’ont plus d’autre solution pour se sentir être que de se condenser dans des groupes identitaires, et trouvent un semblant de vie à travers un légalisme punitif qu’ils ne cessent de réclamer, un mot juste devient une insulte, une critique un amalgame, une offense un préjudice.

La bureaucratie s’occupe davantage des normes que des lois. Elle vise à purger l’homme de l’humain, à remplacer le vivant parfois incontrôlable par de la sécurisation programmée dans toutes les sphères possibles: protocole médical, sanitaire, sécuritaire, procédures administratives, etc. Ces protocoles n’ont rien de légal ou d’illégal, tout en étant obligatoires.

Notre trop plein administratif a peur du vide normatif, cette zone grise et floue qui risquerait de laisser passer encore un peu d’inorganisation, de hasard, et finalement de vie dans nos comportements

Le but est un contrôle des comportements et un fonctionnement sans hasard des esprits. Si gagner en temps et en organisation est le prétexte invoqué de la bureaucratisation, l’effet s’avère souvent inverse à ces ambitions: perte de temps considérable, organisation désastreuse, automatismes débilitants qui transforment les esprits en ectoplasmes et les poussent à se satisfaire d’une situation dans laquelle ils n’ont pas à prendre de risque. À croire que les routes seront peu à peu plus fréquentables sans voiture, la plage sans la mer, la mer sans les vagues, les causes sans conséquences.

Notre trop-plein administratif a peur du vide normatif, cette zone grise et floue qui risquerait de laisser passer encore un peu d’inorganisation, de hasard, et finalement de vie dans nos comportements. Ce grand cirque précautionniste déambule sous les acclamations de cervelles fébriles mais satisfaites de leur bonne conscience, légitimant les ingérences de ces normes au nom de la sécurité et de la précaution. Aussi, l’hyperlégislation et l’inflation bureaucratique sont des pathologies sournoises car elles s’appliquent au nom du bien. Le mal qui leur est lié perd l’attribut par lequel on le reconnaît généralement, celui de la transgression. L’esprit borné reste englué dans ses manières de faire, dans ses mécanismes, dans ses automatismes ritualisés au point de juger qu’ils sont les seuls possibles et légitimes.


Leurs effets secondaires sont pourtant redoutables. Une restriction de liberté démocratique au nom d’un légalisme égalitariste victimaire. Une carence d’intelligence, dont seul le discernement permet de jouer avec les aléas, les contingences, et de comprendre qu’il y a parfois moins de risque à en prendre un qu’à ne pas en prendre du tout. Une perte d’autonomie et de pouvoir d’action, grâce auxquels nous sommes des personnes, des adultes, des êtres responsables, des sujets, et notre pays une nation plus active que réactive, plus entrepreneuse que peureuse.

Sortir de ce formol bureaucratique ne signifie pas remettre en cause systématiquement et bêtement les règlements. C’est penser ce que l’on est censé (faire) appliquer et n’agir que si l’action fait sens.

On s’inquiète de l’intelligence artificielle qui rivaliserait avec l’intelligence humaine. Plus inquiétante encore est l’intelligence humaine qui s’artificialise très vite dès lors qu’elle applique pour appliquer, en faisant des procédures le sommet des priorités au détriment du sens et de l’urgence des situations.


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