lundi 23 novembre 2020

OUEST-FRANCE : PASCAL PICQ

Le paléoanthropologue Pascal Picq, maître de conférences au Collège de France, publie « Et l’évolution créa la femme » (Odile Jacob, 462 pages, 22,90 €). Il s’est penché sur l’histoire de l’évolution humaine, qui a longtemps oublié les femmes. Pour éclairer les rapports entre les femmes et les hommes aujourd’hui, il explore le passé mais compare aussi l’humain à ses plus proches cousins, singes et grands singes. Leur physiologie, mais aussi leurs comportements, leur vie sociale. “ L’espèce humaine est la plus violente envers le sexe féminin ”, constate-il. Et c’est une “ invention culturelle ”.


Pascal Picq - Daniel Fouray - OUEST-FRANCE


Vous avez cherché, dans l’histoire de l’évolution humaine, l’origine des violences faites aux femmes…

D’une part, en observant les autres espèces : est-ce que les mâles singes et grands singes sont violents envers les femelles ? D’autre part, en recherchant les origines de cette coercition et son évolution dans la lignée humaine. Avec une grosse difficulté : pendant très longtemps, on a eu tendance à réduire le genre humain aux hommes. Les femmes étaient un non-sujet, invisibles. Celui des violences qu’elles subissaient aussi. Jusque-là, on est passé à côté d’énormément de choses. En quelque sorte, l’histoire de l’humanité du côté des femmes commence à peine !

Il faut tout reprendre ?


Oui ! Quand se développent au XIXe siècle la paléoanthropologie (l’étude de l’évolution de l’homme), la préhistoire (l’étude de l’évolution culturelle et technique de l’homme) et l’ethnographie (l’observation des autres peuples), la période est une des plus machistes de l’histoire de l’Occident et d’une partie de l’humanité. C’est le siècle du progrès mais c’est aussi un siècle incroyablement coercitif pour les femmes, comme le Code civil qui infantilise les femmes. L’Occident domine le monde et avec lui le schéma du patriarcat, de la famille nucléaire, de la femme à la maison etc. Les hommes scientifiques, aussi ouverts soient-ils, ont été formés dans cette société.

Quelles conséquences ?

Longtemps a prédominé une conception machiste de l’évolution humaine. Ces paléontologues, ethnologues etc. vont observer les autres sociétés à partir de ces mêmes schémas dominants, et notamment l’idée que la place de la femme est au foyer et près des enfants. Un outil, toute innovation technique est forcément associée à un homme. Comme une cabane. Ou une peinture dans une grotte. De même, le modèle de l’homme chasseur émerge dans ces circonstances et devient canonique pour toute la préhistoire, depuis l’émergence du genre humain en Afrique il y a deux millions d’années jusqu’à la fin du XXe siècle.

C’est un mythe ?

Oui, une appropriation idéologique liée à la domination masculine. Car dans les zones tempérées, les femmes contribuent en réalité à 60 % à l’alimentation, composée essentiellement de cueillette et de collecte de petits animaux ! Il faut donc tout reprendre en s’émancipant de ces « biais » idéologiques. Mon livre pose les bases d’un programme de recherches ! Pour la première fois, on regarde un peu ce que l’on sait des hommes et des femmes à la préhistoire, au néolithique et au mésolithique. Et pour preuve, un article publié début novembre décrit des sociétés composées de femmes chasseuses de gros gibier au Pérou il y a 9 000 ans.

La prise de conscience a commencé dans les années 1960 ?

Avec l’arrivée de femmes ethnologues, anthropologues etc. Jane Goodall, Dian Fossey ou la Française Annie Gautier-Hion (1940-2011), qui fut responsable de la station biologique de Paimpont. Une femme extraordinaire. Mais il y a eu des pionniers avant. Pour Engels et Marx, la plus grande défaite de l’histoire de l’humanité, c’est l’oppression des femmes. Elles représentent la première classe des opprimés. Quant à Darwin, grand féministe, il écrit : “ Les hommes à l’état sauvage maintiennent les femmes dans un état de servitude bien plus abject que ne le font les mâles des autres espèces.” » Peu d’hommes de l’envergure scientifique et intellectuelle de Darwin ont avancé un tel constat, surtout à son époque. Malgré cela, les discriminations et les coercitions se perpétuent.

Il y a beaucoup de questions sans réponse ?

Oui, mais on sait quand même que l’espèce humaine se distingue comme la plus violente envers le sexe féminin. Le viol ou le meurtre, notamment, est extrêmement rare chez les autres espèces. Le féminicide est le propre de l’espèce humaine, d’autant que 58 % des meurtres de femmes dans le monde se font dans la cadre du milieu privé. Et disons-le d’emblée : tout est culturel, rien n’est génétique.

Quand débute cette coercition ?

On ne sait pas ! Les connaissances dont on dispose sont incomplètes, pour les raisons que j’ai évoquées. La préhistoire de la coercition des femelles commencent à peine à s’esquisser, après avoir longtemps été ensevelies sous d’épaisses couches de silence. Une certitude, cela s’accentue avec l’émergence de sociétés produisant plus d’inégalités économiques depuis la fin de la préhistoire. Mais on constate des violences et des coercitions quels que soient les systèmes économiques, même parmi les économies de collecte et de chasse les plus démunies.

Qu’en est-il des autres espèces ?

Chez les mammifères, les dauphins sont de vrais machos ! Mais aussi les otaries, les antilopes, les phoques ou les chevaux. Mais, globalement, il y a peu de coercition malgré les tailles plus corpulentes des mâles.

Et chez les primates, dont nous sommes ?

Ça dépend ! Les lémuriens de Madagascar, comme les singes d’Amérique du Sud ne sont pas ou peu coercitifs. Mais ce n’est pas le cas des singes de l’ancien monde (Asie, Afrique, Europe) qui, eux, sont globalement coercitifs : macaques, babouins, et évidemment les grands singes. Même si, globalement, chez les singes, il n’y a pas une organisation identique, pas deux sociétés pareilles. On peut dire qu’à l’origine, les primates sont peu coercitifs avant l’apparition des lignées de singes récentes.

Vous citez l’exemple de deux espèces de babouins…

Les Hamadryas et les Gelada vivent sur des plateaux d’Ethiopie dans des conditions assez dures. Les Hamadryas vivent dans des harems avec un mâle et plusieurs femelles (polygyne). Les mâles capturent les femelles à peine pubères : il y a séquestration, violences, etc. Dès que les femelles s’éloignent, ils les tabassent. Par contre, le babouin Hamadrya est très engagé pour défendre « ses » femelles : un prédateur déboule, il les défend. Ce sont de gros machos mais ils assument jusqu’au bout, même en cas de danger : ils ont des canines énormes. C’est le bain de sang !

À côté de ça, il y a les Gelada. Mêmes conditions écologiques et même structure sociale : un mâle et plusieurs femelles. Mais là, les femelles sont apparentées (elles sont de la même famille), donc elles se coalisent, se soutiennent mutuellement. Elles sont capables de résister. Elles acceptent un mâle ou le jettent. Et ce sont elles qui contrôlent l’agression des mâles. Ce sont elles qui ont le pouvoir. On a donc affaire à deux espèces de babouins, la même structure et pas du tout la même organisation.

Et chez nos cousins hominidés, les chimpanzés et les bonobos (grands singes africains) ?

Hommes, bonobos et chimpanzés (qui sont nos cousins et avec lesquels nous avons un ancêtre commun) montrent que l’évolution des sociétés de nos ancêtres a pu prendre des chemins totalement différents. Il y a une grande plasticité sociale. Les chimpanzés sont très coercitifs. Avec eux, on a pu penser ce que pensait Hobbes : qu’à l’origine, nos sociétés étaient « naturellement » patriarcales et violentes. Mais les bonobos tordent le cou à cette idée. Les femelles sont codominantes. Les mâles n’agressent pas les femelles, ou alors, qu’est-ce qu’ils ramassent ! Avec eux, on est du côté du postulat de Rousseau, l’idée d’une société, au départ, matriarcale et gentille.

L’investissement parental alimente la coercition ?

Surtout l’asymétrie considérable de l’investissement parental de la femelle par rapport au mâle. Les femelles consacrent beaucoup de temps à leur petit, pour la gestation, l’allaitement. Chez les singes et grands signes, les femelles ne mettent des petits au monde que tous les 4 à 6 ans. C’est très long. Cela fait d’elles, pour les mâles, une richesse, une ressource rare. Elles deviennent un enjeu de compétition entre eux. C’est d’ailleurs à cause de cette compétition que les mâles sont plus puissants que les femelles. Ce n’est pas pour « tabasser » les femelles. Chez les gorilles, par exemple, peu coercitifs, les femelles choisissent des mâles puissants pour les protéger, ainsi que leurs petits, des violences des autres mâles. Et elles changent de mâles quand elles veulent.

Cette charge reproductive qui pèse sur les femmes remonte à loin…

Avec les premiers hommes, il y a deux millions d’années, arrive le « dilemme obstétrique ». Avec la bipédie, la position du bassin s’est modifiée, en se refermant vers l’avant. C’est très bien pour la marche et la course, mais pour les femmes, ça va coincer pour le passage du bébé, dont la tête a grossi en raison du changement de mode l’alimentation : la capacité à cuire certains aliments. Le bassin est plus étroit, le cerveau plus gros : voilà pourquoi les femmes accouchent dans la douleur depuis 2 millions d’années. La conséquence, c’est que quand le bébé va naître, son cerveau va continuer de se développer et il n’a aucune autonomie, il a besoin d’énormément de soins pendant des années, essentiellement supportés par les mères.

Le contrôle de la reproduction, mais aussi celui de la production, de la redistribution et des échanges sont des facteurs de coercition ?

Oui, tous ces facteurs touchent à la survie, et aux conditions de vie. On le voit chez les Hurons d’Amérique du Nord, une société traditionnelle matrilinéaire et disons plus « matriarcale » avant l’arrivée des colons européens au XVIIe siècle. Les femmes perdent leur pouvoir en raison de la demande de fourrures. Les hommes contrôlent ces échanges ainsi que les biens et les richesses associées. Il en sera de même pour de nombreuses sociétés amérindiennes. De même pour les Bushmen avec les Bantous en Afrique… etc. Et tout cela commence, pour nous Européens, avec l’arrivée des peuples néolithiques/agriculteurs 6 000 ans avant Jésus-Christ. Et nous conservons encore, dans nos institutions, l’héritage patriarcal de ces peuples venus du Proche-Orient.

Finalement, il y a de l’espoir, dites-vous ?

Oui, parce que tout est affaire de civilisation. Rien ne justifie au regard de l’évolution de notre lignée le fait que nos sociétés ne puissent pas changer radicalement sur la question la plus fondamentale : celle de l’égalité de droit entre les hommes et les femmes. Comprendre les origines et les évolutions des sociétés humaines depuis la préhistoire, partout dans le monde, est une première étape.

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