lundi 21 décembre 2020

Sylvain Tesson, poète en liberté dans une époque confinée


GRAND PORTRAIT - En quelques années, l’écrivain voyageur a acquis une immense popularité par ses récits et son goût de l’insolite.


Dans une cabane sur l’île d’Olkhon (lac Baïkal). Le voyageur est aussi un écrivain assidu, prenant des notes et rédigeant sans cesse. Thomas Goisque



Sylvain Tesson a écrit un jour: «Être français, c’est vivre dans un paradis de gens qui se croient en enfer». Une phrase souvent reprise, citée par des personnalités publiques, des politiques. Une phrase d’écrivain qui ne serait que jolie si son auteur n’occupait pas désormais une place singulière dans le paysage français. Ni professionnel de la déploration, ni prophète du millénarisme, Tesson fait l’unanimité. Invité vedette de plateaux télé ou de matinales radio, interviewé dans les magazines, couvertures en sus, on s’arrache sa parole.

En quelques années l’écrivain, une besace en bandoulière et un prénom de divinité de la forêt, est devenu, nolens volens, le poète, le colporteur, le chaman d’un pays fatigué, terrassé par l’actualité du Covid qui succède aux grèves, à l’incendie de Notre-Dame de Paris et au terrorisme. Et sa seule parole, grave, lentement formulée, où le bon sens est teinté d’ironie, ses mots justes, chargés de sable et de sueur, semblent en mesure de tonifier une époque engourdie. Serait-il l’élixir que les dirigeants et les psys cherchent depuis longtemps pour guérir la France et ses habitants de leurs maux?

Devant l’extraordinaire engouement qu’il suscite - ses livres se vendent à des centaines de milliers d’exemplaires -, l’intéressé reste de marbre, œil pétillant, léger sourire, toujours disponible, toujours courtois. «Je suis d’abord mes propres pas», pour reprendre la devise d’un personnage de son ami Jean Raspail à qui l’unissait l’amour des lointains et des peuples oubliés. Et c’est justement cette liberté de mouvement et de pensée qu’admirent confusément nos contemporains. Aucune des tempêtes de verres d’eau qui agitent l’actualité ne semble atteindre un écrivain qui fait sienne ce cri de Saint-Exupéry pour expliquer ses départs pour les confins: «La termitière à venir m’épouvante.» C’est peu dire qu’il se sent à l’étroit dans son temps.

C’était un ange blond tout en douceur. Nous grimpions sur le toit d’une cabane ou sur le cèdre du jardin. Ensuite, il a commencé à explorer les catacombes puis escaladé les monuments

Sara Yalda à propos de Sylvain Tesson

Et voici que ce garçon pas encore quinquagénaire voit publier ses œuvres complètes, comme un prix Nobel de littérature, un classique chenu. Le fort volume (1) qui paraît permet de lire et de relire Tesson, de le mettre en perspective, pour découvrir le jeune homme qu’il fut, ses amis, ses étapes. Une vie à coucher dehors certes, mais surtout à se dépenser intensément.

Au commencement, il y a un lieu primordial pour cet ancien étudiant en géographie. Chatou, Yvelines. Il écrit: «La maison familiale ressemblait à une datcha russe, mais d’une Russie sage. L’oisiveté n’y existait pas. Mercredi, piano. Vendredi judo, et scouts le week-end. (…) Puis je découvris la Russie, c’est-à-dire les antipodes. Le pays m’électrisa. Il incarnait ce que Chatou n’était pas: la vie dangereuse et les plaines sans murs.»

Sara Yalda se souvient. La petite Iranienne en exil, invitée dans la famille de son amie Stéphanie Tesson, raconte: «C’était un ange blond tout en douceur. Nous grimpions sur le toit d’une cabane ou sur le cèdre du jardin. Ensuite, il a commencé à explorer les catacombes puis escaladé les monuments. Ce qui me frappait, c’est qu’il parlait déjà de ses expéditions de façon très poétique.»

Ses parents s’appellent Philippe Tesson et Marie-Claude Tesson-Millet. Comment les définir? Des bâtisseurs. Pour lui Le Quotidien de Paris et une place singulière dans le monde intellectuel et médiatique, pour elle Le Quotidien du médecin, au sein du groupe de presse qu’ils ont créé et porté à bout de bras. Philippe Tesson est aussi le président du jury Interallié. Le couple connaît et fréquente le Tout-Paris des arts et lettres, un autre monde que celui des Kirghizes et des Xionghu, recherché par Sylvain. Voire. «Philippe est à sa façon un aventurier, précise Sara. Il a plusieurs fois mis sa carrière et sa fortune en jeu. Encore récemment en rachetant un théâtre.»

Notre grand-père maternel (...) est mort avant d’avoir su que ses deux petits-fils aînés emprunteraient de concert les chemins du monde

Sylvain Tesson dans L’Axe du loup

La passion des voyages, tôt cultivée par Sylvain, vient de plus loin, de son grand-père André Millet, à en croire une note glissée à la fin de L’Axe du loup, cette marche entre la Sibérie et l’Inde, effectuée avec son cousin Nicolas Millet: «Notre grand-père maternel, africaniste, amoureux de la géographie et de l’histoire, trop souffrant hélas pour accomplir le voyage de ses rêves (la remontée à pied, du sud au nord, du rift africain dans les pas du Premier homme), est mort avant d’avoir su que ses deux petits-fils aînés emprunteraient de concert les chemins du monde.»

La grande institution scolaire près de Chatou s’appelle Passy-Buzenval, un vaste domaine sis à Rueil, un collège à l’anglo-saxonne avec un immense parc, des terrains de sport, une piscine. Il a vu passer Philippe Clay, Guillaume Gallienne, ou Jean, le comte de Paris. Cet établissement est tenu par les frères des Écoles chrétiennes. Dans les années 1980, le directeur est le frère Philippe Gouault. Cet homme, que ses anciens élèves décrivent comme un grand pédagogue, se souvient avec affection: «Sylvain a grandi après la première. Auparavant c’était un élève sans histoire, moyen, appliqué.»

L’élève Tesson est en classe littéraire. Son condisciple de terminale Maxence Henry se souvient de son extraordinaire «liberté» à un âge volontiers conformiste. Bientôt le papillon éclôt, s’envole, et le frère Gouault va avoir connaissance des premières escapades sur les toits du lycée. «Nous favorisons le sport au collège, dit-il avec humour. À l’époque, il fonctionnait en tandem avec un de ses camarades, Alexandre Poussin .»

Celui-ci a raconté dans un livre son compagnonnage. Au programme, ascension de l’aqueduc de Louveciennes ou des grands monuments de Paris ; sieste et dîner suspendus sous le pont Alexandre III. Ce que les deux adolescents résumaient d’une expression: «Le bel acte»: «Un mélange de baroud d’honneur, écrit Poussin (2), d’action unique, de gratuité et d’absurdité surréaliste, de beau geste cyranien.»

Le frère Gouault observe ces turbulents, les encourage tout en tentant de canaliser leur fougue: quand en 1992 les deux garçons partent pour un tour du monde à vélo, il les bénira comme un père, et les accueillera à leur retour, effectuant avec eux les derniers kilomètres entre Provins et Paris où les attendent leurs familles et leurs amis, réunis sur la place de l’Étoile. «Plus tard, j’ai eu recours à eux. Je les emmenais l’été dans une maison que possède le collège, une magnanerie à Crillon-le-Brave, au pied du mont Ventoux pour encadrer des jeunes sortis du système scolaire. Ils les initiaient à l’escalade.

Tesson et Poussin cosigneront deux livres. On a roulé sur la Terre, et La Marche dans le ciel. C’était le temps des expéditions à deux. Avec son amie Priscilla Telmon, Sylvain publiera aussi La Chevauchée des steppes.

Je me souviens de Sylvain me laissant un numéro de téléphone et me disant gravement : ‘‘Surtout ne le perdez pas, mes parents sont sur la liste rouge’’

Éric Girard, médecin et photographe pour l’agence Gamma

Sur le toit de Notre-Dame de Paris, la route de Tesson va croiser celle d’Éric Girard, de vingt ans plus âgé que lui. L’homme est médecin, photographe pour l’agence Gamma et grand amateur de grimpe. «La première fois, il a dû me prendre pour un flic en me voyant aller à sa rencontre», dit-il aujourd’hui. Le malentendu levé, Girard va se lier avec la jeune troupe des acrobates et celui que ses amis surnomment «le prince des chats». «Je me souviens de Sylvain me laissant un numéro de téléphone et me disant gravement : ‘‘Surtout ne le perdez pas, mes parents sont sur la liste rouge’’.»

Leur rencontre tombe à pic: Girard vient de proposer à Paris Match un sujet sur ces têtes brûlées qui prennent d’assaut les monuments de Paris. Choc des photos assuré. Ils seront les héros d’un reportage spectaculaire, sans que leurs noms soient cités pour leur éviter des ennuis avec la maréchaussée. «Je les ai aidés à progresser, et conseillés notamment pour qu’ils s’assurent mieux», dit celui qui dit avoir été d’emblée frappé par l’audace de Tesson.

Éric Girard se fera le grand frère des aventuriers en herbe: escalade à Paris ou en pleine montagne, et premier voyage en side-car entre Kiev et Paris. Grâce à lui, Tesson rejoint la confrérie des motards, privilège qu’il partage désormais avec celui qui est devenu le compagnon de la plupart de ses reportages: le photographe Thomas Goisque.

«On venait d’acheter des side-cars pour traverser le lac Baïkal gelé avec deux amis, sans avoir le premier sou. Le jour même, nous déjeunions avec l’éditeur Olivier Frébourg qui voulait rencontrer Sylvain. Il lui proposa d’emblée un à-valoir qui correspondait au centime près au prix des motos. Sylvain a signé et en sortant du restaurant, il a grogné: ‘‘Merde, maintenant il va falloir que j’écrive un bouquin’’ .» Ce sera le magnifique Petit traité sur l’immensité du monde où perce la veine mélancolique de Tesson. Nous sommes en 2005. Sous le baroudeur, un méditatif.

En voyage, il est le premier à faire le feu, à nettoyer la vaisselle au bivouac

Le photographe Thomas Goisque à propos de Sylvain Tesson

Les expéditions s’enchaînent. Tesson voyage léger, s’adapte à toutes les situations, tous les climats, toutes les rencontres: «Pour lui, light is right», résume Sara Yalda. Après quarante reportages ensemble, Goisque admire toujours la puissance de son ami, une force physique assortie à une agilité intellectuelle, mais il loue aussi sa prévenance.

«En voyage, il est le premier à faire le feu, à nettoyer la vaisselle au campement. Un jour, épuisé, je me suis endormi sitôt arrivé. Quand je me suis réveillé, Sylvain avait tout préparé et il m’avait même recouvert d’une couverture.» Entre eux est née une amitié solide qui point dans les lignes que l’écrivain a consacrées à son ami photographe.

«Nous avions bivouaqué ensemble dans le désert de Gobi, dans la taïga sibérienne, au bord de la Caspienne, au Tibet et en Afghanistan, et devant le feu il racontait son engagement sous le Casque bleu de l’ONU, ses années de volontariat humanitaire dans la jungle cambodgienne, ses traversées océaniques à bord d’une jonque vietnamienne, ses voyages en Kâpîssâ, au Soudan, dans le Caucase. Il concluait à mon grand dam qu’aucun de ces souvenirs ne valait une matinée de printemps dans une ferme peuplée de cris d’enfants.»

Derrière les derniers mots de Tesson, à peine esquissée, la nostalgie de Chatou et la mélancolie du voyageur, errant de port en cime, de Charybde en Sylla, à la recherche d’un Graal qu’il ne parvient pas à nommer.

Goisque et Tesson ont signé d’innombrables reportages pour Le Figaro magazine, Paris Match ou Le Point, ils ont réalisé un livre qui est un cri d’amour à la moto (En avant, calme et fou), ils ont refait le chemin de la Grande Armée entre Moscou et les Invalides (Bérézina). Un accord parfait entre la beauté robuste des images de Goisque et le verbe tessonien. Il faut dire que l’homme est une aubaine pour un photographe. Il aime la mise en scène, endosse avec une joie d’enfant le bicorne de Napoléon, le haut-de-forme de Lupin ou les lunettes antiques du motard. Le Grand Jeu n’est jamais loin. Cet enfant du siècle, fils de journalistes, connaît les lois de la communication: il a le génie du geste qu’on retient, du détail qui frappe.

Leurs livres de photos ont pour titres Sous l’étoile de la liberté (2005), ou L’Or noir des steppes (2007). Bérézina a valu à Tesson le prix Erwan-Bergot de l’armée de terre. Quelques années plus tôt, il avait raté le prix, un général ayant à l’époque jugé que l’auteur ferait un mauvais soldat: trop chien fou, trop indépendant.

Depuis, il a découvert un nouveau théâtre d’opérations, celui des troupes françaises à l’extérieur. Il s’est immergé au sein d’unités, en Afghanistan et au Mali avec les chasseurs alpins, en Patagonie ou récemment en Guyane avec la Légion étrangère. Nicolas Le Nen, aujourd’hui officier général et à l’époque chef de corps du 27e BCA, se souvient: «Chez les soldats il était venu chercher des hommes qui partagent avec lui une soif d’absolu, mais aussi une manière de fraternité. Je crois qu’il aime le romantisme du militaire en opérations.»

Tesson accompagnera son unité en Kâpîssâ durant plusieurs semaines, se fondant parfaitement en son sein ; intéressé par le contexte géographique et géopolitique, mais aussi par la vie des hommes. «Le paradoxe, c’est qu’il a été réformé du service militaire à cause de sa myopie. Au bout de quelques jours parmi nous, il administrait la preuve qu’on peut faire un bon soldat sans être militaire.»

Le Nen, qui a dirigé le service action de la DGSE, est resté lié à Tesson ; il évoque son ami en termes bienveillants et francs: «C’est simple, dit-il, il y a un avant et un après son accident: avant, Sylvain ne savait plus très bien pourquoi il vivait. Maintenant, il sait.»

L’accident: l’escalade inconsidérée d’une façade à Chamonix, et la chute. Elle sera suivie de huit jours de coma et de quatre mois de corset. Cet épisode clôt une vie moins harmonieuse que l’impassibilité arborée par l’auteur ne pourrait le laisser croire. En 2011, dans La Croix, il levait un coin de voile sur ses chagrins intimes et ces moments où il a vu la mort le narguer: «Des jours, j’en ai vécu près de 15.000. Et il me faut déterminer celui d’entre eux qui changea ma vie! Est-ce le 12 avril 2001 où quatre de mes amis trouvèrent la mort sur une route afghane après un accrochage avec un camion taliban. Je me souviens de l’odeur de leur sang mêlé à la poussière. J’entends les râles de ceux qui ne moururent pas sur le coup. Comme le ciel me parut vide ce matin-là!»

Ces décès, ajoutés à celui de son meilleur ami, dans le puits d’aération du RER, ou de l’alpiniste Chantal Mauduit dans l’Himalaya, quelques jours après qu’il l’eut initiée aux délices des nuits sur le toit de Notre-Dame, le hantent. La mort a d’abord frôlé insidieusement ce garçon qui paraissait béni des dieux, avant de le frapper. Ceci explique certainement ses accès, ses embardées, ses imprécations vers le ciel. Sylvain Tesson, l’homme aux semelles de vent, semble fuir et chercher à la fois. Qui? Quoi? Cette lutte avec l’ange est son secret. On l’entrevoit dans les pages qu’il écrivit au lendemain de l’incendie de Notre-Dame, presque sous ses fenêtres: «Je n’irai plus gaudrioler sur le toit des églises. À présent, les mécréants de mon type doivent pousser leurs portes, s’avancer sous les voûtes et dire ceci: même si le ciel est vide, il est heureux que des Hommes aient inventé cette religion, plus lumineuse que les autres.»

La cathédrale de Paris, lieu de ses premiers exploits d’acrobate, fut celui de sa renaissance. Durant des mois, il s’y rendit chaque jour pour monter les marches qui mènent aux tours. Notre-Dame, cathédrale médiatrice de son retour à la vie.

Est-ce ce terrible accident qui lui a valu une immense popularité, de la part de lecteurs émus, pétrifiés même par son visage marqué, sa démarche claudicante, et ses efforts inouïs pour se rétablir? N’est-ce pas plutôt le ton nouveau de ses livres, leur gravité?

Livre après livre, le style est devenu plus sobre, la pensée s’est enrichie, nourrie à deux sources : ses voyages bien sûr, et ses innombrables lectures, depuis l’enfance

Depuis vingt-cinq ans, Sylvain Tesson écrit, servi en apparence par une facilité déroutante. Rien qui pèse, écriture fluide, érudition impeccable et invisible. Il a abordé tous les genres, récits, nouvelles, aphorismes, vers, textes pour des livres de photos. Parfois plusieurs volumes par an. Truffé de formules drôles, heureuses, parfois un peu courtes («L’amour est peut-être enfant de bohème mais il est le papa des problèmes»), et des fulgurances («Je marche parce que cela ne laisse pas de trace»). Un panthéisme joyeux, un anarchisme paisible s’y expriment. Livre après livre, le style est devenu plus sobre, la pensée s’est enrichie, nourrie à deux sources: ses voyages bien sûr, et ses innombrables lectures, depuis l’enfance. Au fil des pages, qui ne cite-t-il pas, Ella Maillart, Gary, Segalen, Vargas Llosa, Jules Renard, Breton, Whitman. Et encore Péguy, Braudel, Jünger, Huysmans. Il possède une bibliothèque dans la tête, qu’il sait utiliser à propos.

D’une simple rencontre avec un historien, Paul Veyne, ou avec un lépidoptériste (Gérard Luquet, professeur au Muséum d’histoire naturelle), il fait un moment insolite et intelligent. Cet éternel polisson écrit devant les photos de deux grands savants qu’il admire: Lévi-Strauss et Dumézil.

Son ami et éditeur Olivier Frébourg dit de lui qu’il est un virtuose qui fait des gammes, éternellement. Il admire encore «un écrivain qui ne se répète jamais». «C’est un homme qui saisit la poésie de l’instant, tout en étant en permanence dans le mouvement», tente-t-il de le définir. Cette poésie traverse les titres de ses livres: Aphorismes dans les herbes et autres propos de la nuit, Géographie de l’instant, Une très légère oscillation… Qui dit mieux?

Tesson n’est pas agrégé, il est tanné par le vent, couturé par la vie, il dispense une leçon qui ne doit rien à un caïman de la rue d’Ulm mais à la sagesse de la marche et aux vertus de la lecture

Invité dans les médias, les associations, les salons du livre, il est ovationné, comme le serait une rock star ou un maître. Comment vit-il cet accueil qui le dépasse? Avec calme, cette forme discrète de la politesse. Il voit bien que pour une jeunesse en mal d’aventures, dans une époque qui a érigé le principe de précaution en droit de l’homme, il est désormais une référence: lui et ses livres l’ont convaincue qu’ailleurs est plus beau que demain (Morand). Et si les expéditions à pied, en cheval, en voiture se multiplient vers le Kazakhstan ou la Chine, la cause est à chercher dans la geste sylvanotessonnienne qui a donné le signal du départ à une génération, moins pour découvrir le monde que pour s’en pénétrer.

Mais le charme ne fonctionne pas que pour les moins de 20 ans.

La France, qui depuis deux cents ans se laisse guider par la figure de «l’intellectuel engagé», plébiscite aujourd’hui l’aventurier. Naguère, elle succombait à de grands esprits souvent agrégés de philosophie, acharnés à défendre les grandes causes, quand ils ne construisaient pas d’ambitieuses explications du monde. Ils avaient nom Sartre ou Aron.

Et voilà qu’à l’aube du XXIe siècle, un nouveau type de référence a surgi: Tesson n’est pas agrégé, il est tanné par le vent, couturé par la vie, il dispense une leçon qui ne doit rien à un caïman de la rue d’Ulm mais à la sagesse de la marche et aux vertus de la lecture. Il n’a pas de système à proposer. Son propos est simplement accordé à son expérience. Il libère une énergie, qu’il qualifie de vagabonde ; elle est aussi contagieuse.

Le vieux pays recru d’épreuves se laisse prendre par ce flûtiste gracieux qui lui tend la main, et par la seule magie de son verbe, lui fait entrevoir quelque chose qui ressemble effectivement au paradis.

(1) «L’Énergie vagabonde», Robert Laffont, coll. «Bouquins», 1472 p., 32 €.

(2) Alexandre Poussin, «Marche avant», Pocket, 2011.


Source : Le Figaro - Par 


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