mercredi 20 janvier 2021

Julia de Funès: «Sale temps pour la liberté»


HUMEUR - La philosophe et essayiste juge que nous vivons une époque d’un conformisme étouffant.



Le projet thérapeutique et hygiéniste triomphe. De la santé physique à la santé morale, tout ce qui ne correspond pas au Bien se trouve masqué et confiné. Des bombardements de moraline se multiplient. Les grands auteurs sont à guillotiner, Céline, Heidegger, Sade. Carmen jugé féminicide et Le Lac des cygnes ne défendant pas assez la mixité, les opéras et ballets sont à reconstruire. Les philosophes actuels, peu enclins à servir la soupe bien-pensante sont à liquider: hier M. Onfray de France Culture, aujourd’hui A. Finkielkraut de LCI. On préfère aux esprits virulents et divergents de la culture la bien-pensance débitant des packs de niaiseries démagogiques en série, dans une phraséologie truffée de clichés plus stéréotypés les uns que les autres et de bienveillance empathique de surface. Il ne doit plus y avoir de «malaise dans la civilisation», la horde de desservants moralisateurs et sentimentalistes n’en finit pas de vanter avec une sympathie solaire mêlée d’une sottise satisfaite, l’empire du politiquement correct, noyant tous les poissons de la contestation dans une harmonie radieuse.

Sous des atours progressistes et vertueux, l’esprit démagogique du temps aux couleurs cocon camoufle pourtant une sauvagerie primitive, celle du vieux jeu sacrificiel que l’on entend gronder des profondeurs humaines les plus archaïques. Tout ce qui est réprimable doit l’être, non pas parce que les propos d’un philosophe, d’une œuvre, d’un opéra, représentent une menace véritable, mais parce que réprimer moralement est une jouissance collective, un plaisir tribun des plus délectables. On le savoure avec d’autant plus de ferveur, d’allégresse et de bonne conscience que le prétexte est indiscutable et la cause acquise! Aucune culpabilité ne vient entacher ce plaisir, bien au contraire. Soudainement rehaussés en militants, en justiciers de vertu, en procureurs moraux, les bien-pensants incarneraient la conscience du monde. Aussi, la conciergerie du politiquement correct ne connaît plus aucune limite, sans cesse aux aguets d’une destruction moralisatrice de l’autre pour une augmentation vertueuse du moi.

Trop souvent cette destruction muselle les nuances, les ajustements, les précisions, les remises en question, qui pourraient estomper la blancheur immaculée du Bien, que la démagogie préfère sans rature. La nuance d’un propos apparaît vite déloyale, l’ajustement d’un raisonnement, un manquement. La bien-pensance se montre monolithique, aucune place n’est laissée pour le juste dans le Mal ou l’injuste dans le Bien. Tout équilibrage de pensée, toute pondération argumentative est à étouffer. L’offense d’un propos ou d’un dessin éventuellement ressentie est aussitôt assimilée à un préjudice entraînant immédiatement la condamnation et la mise à mort médiatique. La valeur d’un raisonnement n’est plus liée à sa complexité ni à la subtilité d’un auteur, mais à sa conformité au credo moral du moment et à son accréditation collective.

Bouffon et sinistre, le politiquement correct est un terrorisme de la pensée nous menant droit au consensus mortifère et au cimetière de l’intelligence.

# juliadefunes #liberté

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