mercredi 27 janvier 2021

Pascal Picq : Femmes, entreprises et anthropologie

Depuis six ans, le McKinsey Gobal Institute (World Economic Forum Global Gender Gap Report 2020.) publie des enquêtes annuelles sur l’état des inégalités envers les femmes dans les entreprises. Sur cette courte période, des avancées très sensibles se confirment, mais brutalement remises en cause par la crise de la Covid-19 (Women UN Covid 19 and ending violence against women and girls 2020.). Par ailleurs, une étude du World Economical Forum (3-McKinsey Global Institute Women in the Workplace 2020.) montre que les gouvernements ont établi depuis une décennie des droits et des réglementations de plus en plus égalitaires, dont six pays jugés comme étant parfaitement égalitaires, tous européens dont la France.

Malgré ces avancées objectives, les inégalités persistent dans nos sociétés, que ce soit dans le domaine privé pour la répartition des tâches domestiques, comme dans les institutions et les entreprises. Que faire ? La raison éthique s’affirme et influence de plus en plus nos sociétés. Cependant, les violences, les formes de coercitions et de discriminations continuent : elles sont très marquées dans la sphère privée et dans le monde politique, mais de moins en moins dans les entreprises. Au vu des coûts estimés de ces discriminations, on s’étonne que la raison économique ne l’emporte pas plus nettement. Ce qu’on appelle le « costly business of discrimination » s’évalue en millions de milliards de dollars, rien que pour les discriminations économiques envers les femmes.

Si les filles et les femmes jouissent dorénavant d’un accès presque égalitaire aux études et aux soins, à peu près partout dans le monde, comment se fait-il qu’elles soient si peu représentées dans les secteurs les plus émergents et innovants de l’économie (frontier economy), en lien notamment avec les technologies du numérique ? Même si les jeunes femmes sortent plus diplômées de l’enseignement secondaire, en particulier dans les sciences, elles s’orientent peu vers les métiers d’ingénieur, les nouvelles technologies ou la finance. Si les législations et réglementations en matière de discrimination sont acquises, si l’accès aux universités et aux grandes écoles s’est démocratisé et si toutes les études économiques et sociologiques dénoncent l’inanité de ces discriminations, pourquoi persistent-elles dès lors dans le monde économique, en politique et dans la sphère privée ? C’est une gigantesque question d’anthropologie qui n’a, pour l’instant, été qu’à peine explorée (Pascal Picq Et l’Evolution créa la Femme Odile Jacob 2020).

Depuis le 18e siècle, les philosophies politiques s’interrogent sur les origines de nos sociétés, selon deux hypothèses radicalement opposées : d’un côté, Jean-Jacques Rousseau et les bons sauvages et, de l’autre, Thomas Hobbes et la sauvagerie primitive. Le 19e siècle, celui de la révolution industrielle avec les théories de l’évolution et du progrès, se caractérise par un fort antagonisme sexuel avec des législations civiles, comme le Code Napoléon, et réglementaires dans le monde du travail, discriminant les femmes à la fois sur les plans civiques et civiles. C’est dans ce contexte machiste et patriarcal que naissent la paléoanthropologie, l’ethnographie et la préhistoire. S’édifie alors un discours universaliste qui part d’une certaine idée de la préhistoire jusqu’à la domination des sociétés occidentales modernes sur le monde grâce aux sciences et aux techniques, portée par une culture patriarcale. 

Cette représentation perdure jusque dans les années 1970 avec le modèle de l’homme-chasseur et la femme dans la grotte, qui transpose dans la préhistoire le modèle social des « Trente Glorieuses » avec l’homme au travail et la femme au foyer. Elle persiste dans l’enseignement et les programmes scolaires mais aussi, hélas, au sein des universités et des grandes écoles, malgré de plus en plus d’enseignements autour du genre. 

A partir des années 1970 émerge un autre modèle, sous l’impulsion de l’anthropologie féministe – Women studies -, portée par les mouvements de libération des femmes. Cette fois, les premières sociétés humaines auraient été matriarcales, égalitaires, écologiques et pacifiques. Mais à la faveur des inventions des agricultures et, plus tard, des premiers âges des métaux, les sociétés patriarcales se seraient imposées. Cette hypothèse s’affirme au cours des dernières décennies, avec une forte remise en cause des sociétés patriarcales, motivée par la dénonciation des sévices subis par les femmes et les préoccupations écologistes. Mais qu’en est-il en regard des connaissances actuelles de la paléoanthropologie et de l’archéologie préhistorique ? 

La comparaison avec les espèces les plus proches de nous, comme les grands singes africains que sont les gorilles, les chimpanzés et les bonobos, révèle que notre espèce Homo sapiens est globalement très coercitive et violente envers ses femelles que sont les femmes. Est-ce une fatalité venue de nos origines ? Impossible à trancher entre le modèle bonobo égalitaire et le modèle chimpanzé coercitif. Plus largement, il ressort qu’il n’y a pas de lignée de singes systématiquement coercitive, quelles que soient les conditions écologiques. C’est donc une affaire de relations sociales et de pouvoir entre les femelles et les mâles. 

Depuis quand les sociétés humaines oppressent-elles les femmes ? Les données de la paléoanthropologie et de l’archéologie préhistorique ne permettent pas de trancher, sachant que des milliers de sociétés préhistoriques de différentes espèces humaines ont existé et coexisté pendant des centaines de milliers d’années sur tout l’Ancien Monde (Afrique, Asie, Europe), avec une diversité insoupçonnée, suggérant un vaste champ des possibles sociétaux. Ce n’est que vers la toute fin de la préhistoire, au Paléolithique supérieur entre 45 000 à 10 000 ans avant JC, qu’émergent  des sociétés avec des économies de chasse et de collecte de plus en plus complexes. Elles deviennent plus sédentaires, organisent des stocks, produisent des richesses, accroissent leur démographie…, certaines inventant de grandes civilisations. Il s’ensuit des tensions entre ces sociétés plus organisées et les autres plus traditionnelles et nomades avec des guerres, des massacres, de l’esclavagisme, en particulier à l’encontre des femmes. Il faut comprendre qu’apparaissent des sociétés aux organisations économiques, sociales et politiques plus complexes et agressives, aux côtés d’autres plus égalitaires. Cependant, il n’y a pas de corrélation évidente entre des systèmes économiques, de chasse et de collecte, horticole, agricole ou industrielle et des sociétés plus ou moins discriminantes et coercitive. S’il ne fait aucun doute que la production de richesses favorise les inégalités, elles ne sont pas à l’origine des discriminations et des coercitions envers les femmes, tout au plus elles ne sont que des facteurs aggravants. Les raisons premières sont avant tout anthropologiques, autrement dit sociales, culturelles et idéologiques. Pour être encore plus précis, tout est lié à la volonté des hommes de contrôler les femmes et à leur quête de statut par rapport aux autres hommes. 

Il semble que les sociétés humaines n’ont jamais été, en général, très aimables avec les femmes. En fait, il a existé une grande diversité d’expériences sociales, qui ne suit pas un chemin linéaire, uniforme et progressiste. Le 19e siècle se distingue comme l’une des périodes les plus marquées en termes d’antagonisme sexuel. Le 20e siècle est marqué par les revendications des femmes pour se dégager de ce carcan qui, pour leur malheur, accompagne la révolution industrielle. Elles font alors l’objet de discriminations à l’emploi dans les usines. Et pour justifier cela, on renvoie les causes à la préhistoire. Par exemple, toutes les représentations montrent que ce sont des hommes qui sont à l’origine des innovations techniques – c’est-à-dire des moyens de production. Or, on n’en sait rien, que ce soit pour les outils fabriqués en pierre, le feu, les modes de préparation et de conservation des aliments, les confections d’habits, les constructions d’habitats ou encore les différentes formes d’art… Mais à force de telles représentations biaisées, destinées à justifier par les origines les conditions contemporaines de la domination masculine, les petits garçons et les petites filles intègrent cette idéologie genrée. Résultat, les jeunes femmes hésitent à s’orienter vers les métiers techniques tandis que les entreprises peinent à trouver les talents nécessaires. 

La crise de la Covid-19 intervient brutalement dans un contexte d’amélioration, aussi récent que fragile (Pascal Picq S’adapter ou Périe. Covid 19 faire Front Editions de l’Aube 2020). Les discussions autour du télétravail en offre une parfaite illustration. Le spectre des discriminations rejaillit avec la tendance à renvoyer les femmes dans leur foyer, pour y effectuer des tâches domestiques et éducatives, s’ajoutant au fait qu’elles subissent déjà davantage les contraintes du travail à temps partiel. On retrouve la situation de la fin du 19e siècle, avec les machines à coudre Singer renvoyant les femmes dans leur foyer. On renoue là avec les mêmes comportements favorisant la domination des mâles chez les singes ou des hommes dans nos sociétés : limiter la présence des femmes dans l’entreprise, éviter leur coalition et les empêcher de tisser des liens avec des hommes influents, sensibles à leurs talents. En fait, plus que la transformation numérique, c’est la place des femmes dans les entreprises qui assurera leur adaptabilité et leur succès (Pascal Picq Sapiens face à Sapiens Flammarion 2019). Il est grand temps que l’éthologie et l’anthropologie entrent dans le monde économique et social.




-Pascal PICQ Et l’Evolution créa la Femme. Odile Jacob 2020.

-Pascal PICQ S’adapter ou périr. Covid 19 : faire Front – dialogue avec Denis Lafay. Editions de l’Aube 2020.

-Pascal PICQ Sapiens face à Sapiens Flammarion 2019.

1-World Economic Forum Global Gender Gap Report 2020.

2-Women UN Covid 19 and ending violence against women and girls 2020.

3-McKinsey Global Institute Women in the Workplace 2020.




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