jeudi 11 février 2021

Boris Cyrulnik : "Les jeunes ont perdu le sens, ils ne rêvent plus"

 Dans son nouveau livre "Des âmes et des saisons" qui mêle éthologie, préhistoire et neurosciences, Boris Cyrulnik se penche sur la condition humaine et sur l’avenir de nos sociétés. C'est chez lui dans le Var qu'Emmanuel Kherad l'a rencontré pour "La librairie francophone".

Son dernier ouvrage, Des âmes et des saisons paru chez Odile Jacob, Boris Cyrulnik le définit comme un ouvrage de psycho écologie. Il  explique dans cet essai que depuis toujours, l'homme s'adapte à son environnement. 

Le retour à la terre

L'humain transhumant existe depuis toujours. Mais, aujourd'hui, il change de pâturages à chaque génération 

"J'ai connu la génération où les paysans fuyaient la campagne pour venir à la ville parce qu'à la ville, on vivait, on travaillait alors que la campagne, on mourrait. J'ai fait les dernières moissons d'avant-guerre où tout le monde participait à la moisson. C'est pour ça qu'il y avait trois mois de grandes vacances : tout le monde participait à la moisson. Et puis, les paysans devenaient seuls, endettés, alcooliques. Et pour ne pas être trop malheureux, ils venaient à la ville où ils trouvaient du travail. 

Quand je suis arrivé au monde avant la Seconde Guerre mondiale, il y avait deux mégapoles - aujourd'hui, il y en a vingt. Donc ça veut dire que maintenant, les conditions de vie à la ville sont tellement dures que les gens veulent retrouver le rythme de la campagne. Et maintenant, grâce aux machines, on peut de plus en plus travailler à la campagne." 

"Nous naviguons à vue, bousculés par les événements, et nous rendons là où le vent nous porte. Il nous faut reprendre un cap, une nouvelle direction, car nous venons de comprendre, à l'occasion de la pandémie qui vient de frapper la planète, que l'homme n'est pas au-dessus de la nature. Il n'est pas supérieur aux animaux, il est dans la nature". 

"On est des animaux et chaque animal est spécial. Les goélands ont une vue stupéfiante. Les chiens ont un odorat stupéfiant. Et nous, grâce à la parole, on a une aptitude stupéfiante à vivre dans des récits qu'on invente. Parfois ce sont des merveilles, des œuvres d'art, des explications et parfois ce sont des horreurs. Et on habite ce récit, on y croit, pour de bon, et c'est un peu ce qui nous gouverne. 

Sauf que depuis quelque temps, on a perdu la boussole. Les jeunes ont perdu le sens. "Qu'est-ce qu'on veut, à quoi on rêve ?" Ils ne rêvent plus. Ils sont prisonniers de l'immédiat, prisonniers du contexte. 

La violence des hommes a permis la survie, sinon l'espèce humaine aurait disparu. Donc, ça veut dire que"

"Si le virus provoque un effondrement qu'on n'arrive pas à remonter, il n'est pas impossible que la violence redevienne une valeur adaptative. Et les femmes sont moins douées pour la violence que les hommes". 

Les 1000 premiers jours

"C'est un constat, il y a plus de désespoir et de suicide dans certains endroits du monde, tempérés ou tropicaux, ces paradis sur terre donnent des pics de suicides. Très souvent, ce sont des conditions environnementales qui provoquent les pics de suicides. 

Mais la première condition environnementale déficitaire, ce sont les 1000 premiers jours de la vie. Si les bébés ne sont pas bien "sculptés" pendant les neuf mois d'utérus (où on a tous été les mammifères aquatiques), si votre mère est malheureuse parce qu'il y a la violence conjugale, parce que il n'y a pas de père, parce qu'il y a la précarité sociale (c'est le principal facteur de stress de la mère) eh bien le bébé qu'elle porte est altéré. Si on sécurise la mère par la présence du mari, par la famille, par la culture, le bébé aussitôt se débrouille pour reprendre un bon développement. 

Voilà un raisonnement écosystémique. Quand la mère est stressée, elle s'adapte au stress en sécrétant du cortisol et en sécrétant des catécholamines, l'adrénaline surtout, qui sont les substances qu'on sait doser. Si le stress est chronique, l'accumulation de ces substances finit par franchir la barrière placentaire et pénétrer dans le liquide amniotique et le bébé déglutit du liquide amniotique bourré de cortisol, bourré de substances du stress qui abîment son cerveau"

"D'où la nécessité, politiquement, d'offrir aux femmes enceintes des conditions de grossesse tranquilles pour que la mère puisse être apaisée et que le bébé se débrouille pour bien se développer".

L'adolescence

Boris Cyrulnik parle beaucoup des adolescents dans cet ouvrage. Les ados dans leur contexte, dans leur milieu social, dans leur environnement. Et à ce propos, pourquoi les garçons sont-ils autant en retard par rapport aux filles concernant la puberté ? 

"Les garçons, probablement, ont deux ans de retard du développement à l'âge de 12 ans. C'est-à-dire que quand un garçon a 12 ans dans la même classe, la fille neuropsychologiquement a 14 ans. Les garçons ont un retard. 

Il y a plusieurs niveaux du retard. Certains disent que c'est génétique. Les filles sont XX, donc biologiquement plus stables. Un garçon est XY, c'est-à-dire que si une anomalie est portée sur un chromosome Y, elle s'exprime alors que pour les filles, si une anomalie est portée sur un chromosome X, elle est compensée par l'autre chromosome X qui ne porte pas l'anomalie. Donc, les filles sont avantagées génétiquement pour le développement."

L'environnement géographique joue également un rôle dans la puberté : "Les femmes enceintes en montagne mettent au monde des petits bébés et si elles mettent au monde des filles, ces bébés, quand elles deviendront adolescentes, seront réglés à 20 ans. Les mêmes femmes quand elles redescendent dans la vallée mettent au monde des bébés de poids normal. Et si elles mettent au monde des petites filles, elles seront réglées comme la moyenne de la population." 

La résilience

La résilience chère à Boris Cyrulnik et à laquelle il a consacré plusieurs livres, et en voici une démonstration. Il y a quelques années, le feu a ravagé la montagne au dessus de la maison de Boris Cyrulnik : le cap Sicié.

"Le Cap Sicié est résilient. C'est la définition de la résilience. Après l'incendie, les arbres étaient noirs, les troncs d'arbres étaient noirs. Tout avait disparu : les animaux, la flore… Deux ou trois ans après, on a vu réapparaître les chênes qui ne pouvaient pas se développer à cause des pins. Mais comme les pins avaient brûlés, les chênes se sont développés. On a vu réapparaître des bosquets, des cystes. Donc, on a vu réapparaître les petits gibiers entre les bosquets, donc on a vu apparaître les aigles qui avaient disparu." 


Deux ou trois ans après, la faune, la flore ont réapparu, mais ce n'était plus la même. C'est la définition la plus jolie que je connaisse de la résilience. 



Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire