lundi 8 février 2021

Christophe Bourseiller à la recherche d’un mystérieux écrivain


Son nouveau livre, En cherchant Parvulesco, part sur les traces d’un ami roumain de Godard et Rohmer, véritable phénomène de l’ombre.

Par Eric Neuhoff


«Couille molle»: c’est sa première réplique au cinéma. C’était dans La Guerre des boutons. Christophe Bourseiller avait 3 ans. Après une intervention pareille, il était prêt pour la suite: à 5 ans, il est le fils de Macha Méril dans Une femme mariée de Jean-Luc Godard. Dans Week-end (1967), «un film trouvé à la ferraille» selon son auteur, il tirait des flèches sur Jean Yanne et Mireille Darc en les traitant de «communistes». Le réalisateur était un ami de la famille - mère comédienne, père producteur, beau-père metteur en scène. La Chinoise a été tourné dans l’appartement des Bourseiller et les héros de Bande à part conduisaient leur brave Simca décapotable. Tout cela très folklorique.


Le Danube à la nage

Comme un personnage de Chaïm Potok, Christophe a été adulte trop tôt. «Je n’ai pas connu la légèreté de l’enfance.» Les Godard, il ne les a pas tournés, il les a «subis». Les Bourseiller n’ont plus revu le cinéaste après son accident de moto en 1971. Le jeune Christophe lui écrivait. Le génie maoïste ne lui répondait pas. Ils se croisèrent un jour de 1983 dans un restaurant des Champs-Élysées et se dirent à peine bonjour. Entre-temps, l’adolescent avait été l’inoubliable Lucien en duffel-coat d’Un éléphant ça trompe énormément qui disait à Danièle Delorme: «J’aime vos seins, surtout le gauche.» Il y a autre chose.



Christophe Bourseiller vient de publier 
En cherchant Parvulesco, aux Éditions de la Table ronde. Patrice Normand/Leextra via LEEMAGE/La Table ronde

« Godard séduisait le monde entier, tandis que Parvulesco peinait à faire entendre une parole au mieux irriguée par le rêve »

Dans À bout de souffle, Jean-Pierre Melville prononce sur une terrasse d’Orly la formule d’anthologie: «Devenir immortel, et mourir.» Il incarne un célèbre écrivain baptisé Parvulesco. Il existait un vrai Jean Parvulesco. Ami de Godard et de Rohmer, ce Roumain avait fui son pays en traversant le Danube à la nage. En 1960, il prétendait dans des revues espagnoles que la Nouvelle Vague était d’essence «fasciste». C’était pour s’en féliciter. Ce proche de l’OAS cultivait le mystère et les amitiés. La renommée le fuyait comme la peste. Une cinquantaine de titres parurent chez des éditeurs confidentiels, Traité de la chasse au faucon (1984), La Spirale prophétique (1986), Le Soleil rouge de Raymond Abellio(1987). Il fréquentait Pascal Jardin et Maurice Ronet, apparaissait dans une scène avec François-Marie Banier chez Lipp dans L’arbre, le maire et la médiathèque (1993).


Génie ésotérique ou mythomane? Le musicien Bertrand Burgalat, qui lui avait rendu visite dans son minuscule appartement du 16e arrondissement, concluait: «Si ça se trouve, il était né à Cachan.» Invité par Bourseiller à «Ce soir (ou jamais)!», de Frédéric Taddeï, Parvulesco resta muet pendant toute l’émission avant de lâcher en guise de conclusion: «C’est technique.» Ce phénomène de l’ombre disparut quelques mois plus tard en 2010.


Godard-Parvulesco, ces silhouettes tutélaires planent sur ce récit d’une douce mélancolie, cette enquête en points de suspension. «L’un séduisait le monde entier, tandis que l’autre peinait à faire entendre une parole au mieux irriguée par le rêve.»

«En cherchant Parvulesco», de Christophe Bourseiller, Table ronde, 126 p., 14 €.


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