mardi 31 mars 2020

Isabelle Autissier sur France Inter : en quoi l'homme est-il responsable de la pandémie ?


https://www.franceinter.fr/environnement/il-n-y-a-pas-d-homme-en-bonne-sante-sur-une-planete-malade-le-cri-d-alarme-du-wwf-sur-le-coronavirus

"Il n'y a pas d'homme en bonne santé sur une planète malade" : le cri d’alarme du WWF sur le coronavirus



Et si l’on prenait le temps en cette période de confinement de comprendre en quoi l’homme est responsable de la pandémie ? Pour Isabelle Autissier, présidente du WWF, le fonds mondial pour la nature, les atteintes à la biodiversité sont à l’origine de cette crise. Elle espère que les États sauront en tirer les leçons.



FRANCE INTER : En quoi le rapport de l’homme à la nature est-il responsable de cette pandémie ?

ISABELLE AUTISSIER : "Pour nous, au WWF, le message qui s’impose, c’est que le rapport des hommes à la nature est fondamental. Or il n’y a pas d’homme en bonne santé sur une planète malade, que ce soit à cause du réchauffement, de la pollution ou de l’écroulement de la biodiversité. Les scientifiques le disent. Quand on regarde les pandémies des dizaines d’années qui viennent de s’écouler, Ebola, le SRAS, le VIH et vraisemblablement ce coronavirus, on voit bien que des milieux naturels ont été détruits par nos modes de consommation et de production. Et surtout on a laissé faire le braconnage d’espèces sauvages. De ce fait, on a rapproché les hommes d’une nature et d’animaux qui en étaient très éloignés. Avec ce rapprochement, on a favorisé le passage de micro-organismes des animaux vers les hommes et inversement. C’est le cas avec les pangolins ou les chauves-souris. On le sait déjà, la destruction de la nature favorise l’apparition de pandémies nouvelles."

Justement, l’année 2020 devait être une année cruciale pour la biodiversité, avec la COP15 prévue en Chine fin octobre. Or cette conférence mondiale, aussi importante que les COP sur le climat, est reportée. Le regrettez-vous ?

"Non, car je pense que cette COP 15 se tiendra en 2021 sur  une toute autre base. Il faut que les décideurs, les gouvernements en comprennent l’enjeu. En tout cas, nous, au WWF, on sera très attaché à faire en sorte que toute la relance de l’économie- on va mettre des centaines de milliards sur la table - ne permette pas de revenir au 'business as usual', ce système basé sur l’économie des profits qui nous a enfoncé dans la crise. Nous allons donc réfléchir à des propositions pour favoriser certains comportements vertueux et imposer des conditions à certains secteurs de l’économie. Le but est de la faire évoluer vers un modèle plus stable plus résilient et plus sûr pour les êtres humains. Car la destruction de la nature ne peut qu’être nocive. Cette nature abîmée, détruite, nous porte moins bien et nous en subissons les conséquences."

Qu’attendez-vous alors des États ?

"Qu’ils saisissent cette opportunité ! Essayons de tirer le meilleur du pire pour changer de modèle. Sinon, nous allons repayer d’une manière ou d’une autre, que ce soit avec une pandémie ou des événements extrêmes.

Durant cette COP 15, qui aura lieu de toutes façons, il y aura des décisions à prendre pour les 10 prochaines années. Nous attendons des engagements des collectivités, des États des citoyens. La décennie qui s’ouvre est cruciale.

Le WWF mesure tous les deux an l’empreinte de l’homme. On a détruit en 40 ans 60% des vertébrés sauvages de la planète. Nous en perdons 2 ou 3% par an ! Ce n’est pas possible de continuer ainsi. Cette COP est décalée, ce n’est pas gravissime, mais il faut que cette crise agisse comme un révélateur.

En attendant, les internautes peuvent aller sur le site "Earthhour.fr" pour se documenter sur la nature, voir des vidéos, ou participer à un débat public sur l’agriculture de demain. Il s'agit de la plus grande mobilisation citoyenne pour la planète organisée par le WWF. Elle avait lieu samedi soir dans une vingtaine de pays."

par Célia Quilleret publié le 30 mars 2020 à 19h30 - France Inter











mercredi 25 mars 2020

Corine Pelluchon : "L'épidémie doit nous conduire à habiter autrement le monde"



« L'épidémie doit nous conduire à habiter autrement le monde»

Corine Pelluchon Propos recueillis par Claire Legros - 24 mars 2020


le dessin est de Yann Legendre

La pandémie nous renvoie à la fragilité humaine dans une société mondialisée où l'on valorise la puissance, estime la philosophe. Selon elle, cette crise doit être l'occasion d' « une transformation individuelle et collective »


ENTRETIEN

Corine Pelluchon est professeure de philosophie à l'université Gustave-Eiffel (Loire-Atlantique) et membre du conseil scientifique de la Fondation Nicolas Hulot pour la  nature et l'homme.  Elle a écrit Ethique de la considération (Seuil, 2018) et publie bientôt Réparons Je monde. Humains, animaux, nature (Rivages poche, 288 pages, 8,80 euros).

Frontières fermées, services de santé débordés, économies à l'arrêt... Face à la propagation du coronavirus, notre société mondialisée se découvre profondément fragile. Que peut nous apprendre cette vulnérabilité ?

L'épidémie de Covid-19 peut nous enseigner beaucoup sur nous-mêmes et sur notre civilisation. Elle nous rappelle, en premier lieu, la profonde vulnérabilité humaine dans un monde qui a tout fait pour l'oublier. Nos modes de vie et tout notre système économique sont fondés sur une forme de démesure, de toute­ puissance, consécutive à l'oubli de notre corporéité. Celle-ci n'est pas seulement le fait d'avoir un corps et d'être mortel, mais elle désigne la prise en compte de la matérialité de notre existence et de notre dépendance à l'égard des conditions biologiques, environnementales et sociales de notre existence : la santé est la condition de notre liberté. Nous qui nous pensions définis surtout par notre volonté et nos choix, nous sommes arrêtés par cette passivité essentielle, par notre vulnérabilité (de vulnus, qui signifie «blessure» en latin), c'est-à-dire par l'altération possible du corps, par son exposition aux maladies et son besoin de soin et des autres.

Que peut nous apporter la prise de conscience de cette dépendance ?

Cela peut sembler paradoxal, mais la conscience de cette vulnérabilité est une force. La vulnérabilité est une fragilité, mais reconnaître que nous sommes dépendants les uns des autres conditionne aussi notre responsabilité. Seule l'expérience de nos limites, de notre vulnérabilité et de notre interdépendance peut nous conduire à nous sentir concernés par ce qui arrive à autrui, et donc responsables du monde dans lequel nous vivons.

Un être qui se croit invulnérable ne peut pas se sentir responsable ni agir en conséquence. L'autonomie, ce n'est pas le fantasme d'une indépendance absolue, hors sol, mais reconfigurée à la lumière de la vulnérabilité, elle devient la résolution de prendre sa part dans les épreuves communes.

En nous rappelant brutalement notre fragilité, cette crise est aussi l'occasion de se poser la question de sa responsabilité. Il est devenu impératif de modifier les modes de production, de consommation et d'échanges, bref d'opérer la transition vers un autre modèle de développement et de réorganiser la société. Chacun est-il prêt à se réformer pour faire sa part dans cette œuvre commune qui n'est pas forcément un fardeau, mais peut être un projet stimulant ?

Lors des premiers appels au confinement, on a vu une partie de la population continuer à se regrouper, dans une forme de déni du risque. Comment expliquer ce phénomène ?

Les mauvaises nouvelles se sont accumulées ces derniers temps, et souvent elles étaient présentées de manière seulement culpabilisante. Quand on annonce une crise, qu'elle soit sanitaire ou écologique, les individus se sentent souvent impuissants. Alors ils fuient ou ont l'impression que cela ne touchera que les autres. Ils ne veulent pas croire ce que pourtant ils savent , et s'enferment dans le déni ou le présentisme. C'est un réflexe psychologique de défense qu'il importe de lever en apprenant à traverser ses émotions négatives, afin de regarder les choses en face sans perdre sa capacité d'agir.

Il existe aussi une dichotomie  entre la raison et les émotions, entre le fait de savoir et  celui de comprendre. On peut être très intelligent, connaître les modes de circulation d'un virus, si l'on ne se sent pas vulnérable , si l'on n'a pas cette capacité à être concerné par autrui, on peut faire preuve d'irresponsabilité et continuer à s'embrasser aux terrasses des cafés. Le philosophe Günther Anders, qui travaillait sur la perception du risque nucléaire, a montré ce décalage : on sait d'un point de vue rationnel que la bombe atomique est catastrophique , mais on ne l'assimile pas. Cela peut s'appliquer aussi à ce que nous vivons aujourd'hui, à ces risques liés à la mondialisation que l'on a su créer et dont les conséquences nous échappent.

A l'inverse, on assiste aussi à des scènes de panique dans les magasins ou d'exode vers des régions jusque-là préservées, au risque de diffuser plus massivement le virus. Comment passer d'une peur pour soi à un sentiment de responsabilité vis-à-vis des autres ?

La peur peut générer un comportement d'irrationalité et conduire à la panique ou au repli comme on voit à travers certaines réactions à cette crise. Elle peut aussi conduire à la colère, à l'indignation, comme c'est le cas d'une partie de la population, souvent je une, face à la crise climatique. Mais la peur est aussi le seul moyen de se confronter à ses propres limites. Sans cette confrontation, il n'existe pas de sagesse.

Toutefois, pour que notre prise de conscience des risques et de notre responsabilité soit un savoir vécu, incorporé, la peur ne suffit pas. Il faut la transformer, avoir l'intelligence de sa peur, afin que cette expérience du négatif se commue en une réflexion sur nos limites et que l'angoisse ouvre à la résolution d'agir de manière responsable.
Apprendre à avoir peur, c'est prendre la mesure d'une réalité difficile, voire effrayante, pour répondre à la situation en tenant compte de ce  que  l'on  peut  faire  ici  et  maintenant.  C'est  aussi  appuyer  son entendement sur celui d'autrui, avoir confiance  dans  les  experts  qui  consacrent  leur  vie à  ces  sujets,  au lieu d'écouter le premier venu. L'humain doit être éclairé pour se transformer. Il faut du courage , dont (( Je courage d'avoir peur », comme dit Günther Anders. Le courage n'est pas la témérité, car il ne détruit pas la peur. Il ne se laisse pas non plus anéantir par elle, mais la surmonte.

Certains affirment que l'épidémie représente un« rappel à l'ordre », un signal d'alarme pour éveiller nos consciences à d'autres modèles de société, de production et de développement. 
Qu'en pensez­ vous?

Je n'aime pas la formule de rappel à l'ordre qui renvoie à l'idée d'une punition divine. Ce qui est sûr , c'est que l'épidémie souligne la démesure et l'irrationalité de notre système de production et de consommation. Il existe une convergence des crises écologique et sanitaire. On constate que les nouveaux virus sont souvent d'origine animale, car, à force d'occuper toutes les terres , nous détruisons l'habitat des animaux sauvages et les condamnons à se rapprocher de nous.

Par ailleurs, dans une économie mondialisée, les virus circulent. Nous ne maîtrisons plus les effets de cette multiplicité des échanges. Les conséquences en termes de mortalité et pour l'économie seront terribles. Nous sommes les victimes d'un système économique que nous avons créé et qui est fondé sur l'aveuglement face aux limites planétaires et aux conséquences sanitaires de l'obsession du profit et du primat de la quantité sur la qualité.

Quelles leçons peut-on en tirer, selon vous ?

Cette crise nous oblige à mûrir. Il importe de combler l'écart entre la conscience et l'action, et de réduire le décalage entre ce que nous faisons et ce que nous savons. La clé est de travailler sur le lien entre nos représentations (notre manière de nous penser et de penser  notre rapport  au vivant),  nos  évaluations (liées aux biens que l'on chérit), nos émotions et nos comportements . Il s'agit de repenser notre manière d'habiter la Terre - et de cohabiter  avec les autres vivants, notamment  les animaux -  en revenant  à plus de tempérance et de bon sens.

Oui, notre modèle de développement génère des risques sanitaires colossaux et des contre-productivités sociales, environnementales , psychiques. Non , le soin, la protection des plus fragiles, l'éducation , l'agriculture et l'élevage ne peuvent pas être subordonnés au diktat du rendement maximal. Il importe d'organiser le travail en fonction du sens des activités et de la valeur des êtres impliqués.

Cette pandémie peut être l'occasion de réfléchir à une transition , progressive, adaptée, qui n'est pas seulement liée à la réduction de nos gaz à effet de serre, mais représente un vrai projet de civilisation. Nous avons déjà commencé : j'ai été heureuse que le président de la République évoque des « décisions de rupture» dans son allocution télévisée du 12 mars. J'attends la suite.

Ne risque-t-on pas d'oublier le risque dès que cette pandémie sera terminée, et de relancer le système?

Malheureusement, ce n'est pas l'épidémie elle-même qui nous mènera à cette transformation. Comme l'expérience de la maladie ou des guerres, la crise que nous traversons peut être oubliée. Il serait terrible que chacun revienne, après cette crise, à la vie d'avant, ou que l'on s'en remette à la technique , comme on le voit aussi avec ceux qui croient en la géo-ingénierie pour lutter contre le réchauffement climatique.

Bien sûr, comme tout le monde, je souhaite que l'on trouve rapidement un vaccin contre le Covid-19. Mais la science et la technique ne suffisent pas.

Le vrai défi, aujourd'hui, c'est de faire de cette crise l'occasion d'une transformation individuelle et collective, afin que la conscience de notre vulnérabilité , de notre appartenance à un monde plus vaste que soi, de notre lien au vivant, devienne un savoir incarné et vécu qui transforme notre comportement. Pour contrer la tentation de la démesure, de la toute-puissance - ce que les Anciens appelaient l'hubris -, c'est à nous de prendre le temps individuellement et collectivement de réfléchir à la société dans laquelle nous voulons vivre.

Comment cette prise de conscience peut-elle s'organiser?

Avec le confinement , nous faisons l'expérience d'un rétrécissement de notre vie sociale et d'une diminution de nos activités. La solitude peut faire souffrir, mais aussi donner ou redonner envie de l'autre et des autres. Elle peut aussi nous confronter à la question du sens. C'est l'occasion, par exemple, de réfléchir à ce qui, pour chacun de nous, est vraiment important , de distinguer ce dont on ne peut pas se passer et ce qui relève de la distraction au sens pascalien du terme, au sens où cela nous détourne de nous-mêmes ou relève d'une fuite en avant.

Ceux qui ont fait l'expérience de la maladie savent qu'elle ralentit et rétrécit la vie, et qu'elle révèle aussi ce qui est essentiel. Cette épidémie peut être l'occasion de se demander ce qui a du sens dans une vie humaine: est-ce prendre l'avion pour un séjour de quelques jours ou pour une conférence plus ou moins utile à l'autre bout du monde ? Acheter du miel qui vient du Brésil, tolérer que la viande ait traversé huit pays avant d'atterrir dans son assiette et qu'elle ait coûté autant de souffrances aux animaux? Comment faire mieux avec moins ?

Quel peut être le rôle du philosophe en temps de pandémie ?

Le travail du philosophe, c'est d'ouvrir un  horizon d'espérance, de donner des outils pour réparer le monde, mais aussi préparer l'avenir, en permettant à chacun de se les approprier et de faire sa part. Nous ne sommes pas condamnés au chaos. On peut opérer une transition. Il ne s'agit pas de réparer le monde pour qu'il soit comme avant, mais de proposer des alternatives et d'innover. L'espérance, dit Bernanos, n'a rien à voir avec l'optimisme, qui n'est souvent qu'un ersatz d'espérance, voire l'expression du déni.

L'espérance, dit-il, c'est du désespoir surmonté. Il me semble que, face à une telle catastrophe, nous devons collectivement redessiner des manières d'habiter la Terre qui soient sages, et accueillent la pluralité du monde et des formes de vie. C'e st le sens de l'écologie: la sagesse del'oikos (le« foyer » des Terriens), la sagesse de notre habitation du monde qui est un monde commun.

Corine Pelluchon : Réparons le monde

Notre capacité à relever le défi climatique et à promouvoir plus de justice envers les autres, y compris envers les animaux, suppose un remaniement profond de nos représentations sur la place de l’humain dans la nature. Dès que nous prenons au sérieux notre vulnérabilité et notre dépendance à l’égard des écosystèmes, nous comprenons que notre habitation de la Terre est toujours une cohabitation avec les autres. Ainsi, l’écologie, la cause animale et le respect dû aux personnes vulnérables ne peuvent être séparés. De plus, la conscience du lien qui nous unit aux autres vivants fait naître en nous le désir de réparer le monde et de transmettre une planète habitable. C’est à cette éthique qui n’a rien à voir avec des injonctions moralisatrices et culpabilisantes que ce recueil ouvre la voie.

Corine Pelluchon : "Il faut avoir le courage d'avoir peur"




                                                                                                        





Corine Pelluchon: 
"Il faut avoir le courage d'avoir peur"

23/03/20 11h00

Aujourd'hui, la philosophe Corine Pelluchon interprète la pandémie comme un symptôme de la crise écologique, et enjoint à "avoir le courage d'avoir peur" pour "passer du savoir à la sagesse .

#OnResteOuvert:Fermons nos portes, pas nos esprits !

La philosophe Corine Pelluchon, dont les travaux sont au carrefour de ll!..Q animale, de la santé environnementale et de la vulnérabilité, fera bientôt paraître un livre au titre prémonitoire: Réparons le monde (éd. Rivages/Poche). Dans cet entretien, la professeure à l'université Gustave Eiffel met en lien la pandémie actuelle avec la crise écologique, met en garde contre le "risque majeur du  repli sur soi nationaliste et autoritaire, et appelle à "passer du savoir à la sagesse" en matière de crises environnementales et sanitaires.

Avez-vous l'impression de vivre un moment tout à fait inédit?

Corine Pelluchon - C'est inédit parce que cela frappe chacune. Mais les causes de cette crise ne sont pas une surprise: de nombreuses crises sanitaires et environnementales sont liées au fait que nous détruisons l'habitat des animaux sauvages, qui se rapprochent de nous, et nous transmettent les Virus dont ils sont1es hôtes. Ces crises soulignent la responsabilité individuelle et collective des humains, et pointent l'aberration de nos modes de consommation et de production.
Elles témoignent de la nécessité d'un changement profond de notre modèle de développement.

Quelles sont les responsabilités profondes de cette crise? Y a-t-il un lien entre destruction des écosystèmes et pandémies?

Oui. Je fais partie du Conseil scientifique de la fondation pour la Nature et l'homme, et nous n'arrêtons pas de le dire. Exploiter comme nous le faisons les forêts, détruire la biodiversité , élever dans des fer mes- usines des animaux, cela a un coût environnemental et sanitaire. Quant aux animaux sauvages, il faut les laisser vivre selon leurs normes propres dans leurs territoires' C'est pourquoi la cause majeure de cette crise réside dans l'aberration de certains modes de consommation, de production et d'échanges. La mondialisation a atteint un degré délirant. On a fait de la nature un déchet et transformé les animaux en simples ressources . Tout cela nous revient en pleine figure. Il importe d'adopter une approche globale combinant le respect de l'environnement, la santé, la justice sociale, le bien-être animal. La transition écologique est au cœur d'un projet de civilisation répondant à ces quatre objectifs et nous permettant de reprendre en main notre destin pour éviter la déshumanisation et la destruction.

On est tous frappés par notre vulnérabilité face à ce virus. Comme si soudain, nous découvrions que nous sommes bien mortels...

Ce qui est pointé à travers cette crise, c'est notre vulnérabilité universelle, la vulnérabilité de l'humain exposé à des agents pouvant le blesser. On l'avait oubliée , car on n'a pas pris assez au sérieux la corporéité, le fait que nous sommes faits de chair et de sang, et qu'habiter, c'est cohabiter avec les autres, partager la Terre avec les humains et les non-humains. Actuellement , notre modèle repose sur une habitation irrationnelle et injuste de la Terre. Cette crise nous sidère, mais elle n'est pas née de rien. On ne savait pas comment ni quand elle allait éclater , mais il était évident qu'il y aurait des crises sanitaires graves. Il y a dix ans déjà, nous avions publié sous la direction d'Emmanuel Hirsch, directeur de l'Espace éthique AP-HP, un livre collectif sur les pandémies.

» A lire aussi: Daniel Cohen: "Cette crise peut être un accélérateur du capitalisme numérique "

Pourtant, beaucoup sous-estimaient la menace que représentait le Coronavirus, lorsqu'il est apparu en Chine...

C'est comme pour le réchauffement climatique : les individus mettent en œuvre des stratégies de défense psychologiques pour ne pas  croire  ce  que,  pourtant,  ils savent. Ils fuient. C'est toujours l'autre qui meurt , ou qui est malade. On n'a pas le courage de voir en face le danger. Dans le recueil Hiroshima est partout: journal d'Hiroshima et de Nagasaki, Günther Anders évoque les vertus à développer à l'âge atomique pour éviter l'extinction. Il pointait déjà notre aveuglement face à l'apocalypse. L'humanité vit avec des dangers majeurs - comme le nucléaire - mais elle nie la réalité, s'enferme dans le présent , sépare sa raison et ses émotions. A l'âge des grandes crises sanitaires et environnementales , il faut pourtant avoir le courage d'avoir peur, et surtout passer du savoir à la sagesse.

Savoir, c'est avoir une information. Comprendre, c'est en prendre la mesure , incorporer une connaissance. Günther Anders essayait par ses écrits, y compris par la fiction, de créer les affects permettant aux gens de prendre conscience des menaces qui pèsent sur eux, non pas pour qu'ils se sentent impuissants, mais pour qu'ils agissent de manière responsable. Cela vaut aussi pour l'usage des technologies. Car nous ne savons pas ce que nous faisons et agissons comme des robots. D'autres crises vont sans doute survenir, on ne sait pas d'où ni comment, mais elles viendront. Il faut anticiper et faire les efforts , individuellement et collectivement, pour consommer moins, réorganiser la société, en re-territorialisant la production , afin de limiter les transports inutiles, d'avoir une certaine autarcie alimentaire et économique en période de confinement , et ne pas tout bloquer.

Cette catastrophe peut-elle être un porte-voix pour toutes celles et ceux, minoritaires, qui défendent depuis longtemps un tel changement de paradigme?

J'aimerais bien vous dire que oui, mais ce n'est pas sûr. Regardez après Auschwitz ,
croyez- vous que l'humanité soit devenue plus sage? Regardez Fukushima, c'était en 2011, et on n'a pas arrêté le nucléaire! Cette catastrophe peut aussi pousser les gens
à reprendre leurs vieilles habitudes et à se jeter dans la consommation pour oublier. Il est donc important de prendre le temps de réfléchir à ce qui est essentiel, à la manière dont on peut vivre mieux, avec moins. Cela demande un remaniement profond de ses valeurs, afin de prendre conscience du monde qu'on veut transmettre , et cela nécessite de se réconcilier avec sa vulnérabilité. Or les gens fuient souvent leur vulnérabilité, surtout dans notre monde où beaucoup n'ont jamais con nu de privations et n'ont pas été confrontés aux limites de leur pouvoir. Beaucoup n'ont jamais vu de cadavres. Ce n'est pas mon cas, car mon frère est mort quand j'avais vingt ans et j'ai aussi travaillé sur la fin de vie. La fragilité de la vie et des choses humaines et la réalité du mal, du mal qui est fait, y compris aux animaux, sont constamment présentes à mon esprit...

Nous ne sommes pas démunis cependant. Comme j'ai essayé de le montrer dans Ethique de la considération , on peut arriver à se transformer profondément et voir naître en soi de nouveaux désirs, comme la sobriété. Mais surtout , il est important d'apprendre à traverser les émotions négatives que sont la peur, l'angoisse, la colère.

On peut et même on doit transformer sa souffrance en engagement en faveur du monde et des autres. Sinon c'est stérile et destructeur. Il est aussi indispensable de négocier avec celles et ceux qui ne pensent pas comme soi pour dégager des pistes sur lesquelles il est possible de s'entendre. On peut ainsi mettre en place des solutions concrètes et constructives sur la transition écologique, énergétique, sur l'alimentation, l'élevage, etc. C'est fondamental dans une démocratie pluraliste. Cela implique d'apprendre à faire un pas de côté pour sortir de l'entre soi et penser à ce qui peut avoir du sens à l'échelle de la communauté . Les vertus dialogiques, civiles et civiques, ne sont pas innées, mais il nous appartient de les cultiver. Sinon, la démocratie n'est qu'une coquille vide.

Au niveau individuel, cela passe par l'humilité, qui n'est pas une vertu, mais une méthode. "Humilité" vient d'humus en latin, qui signifie terre , sol. Rappe lons - nous que nous sommes engendrés, charnels, interdépendants, et que nous sommes opaques à nous-mêmes , faillibles, e n proie à la démesure et à la toute-puissance. Ce rappel permet de conserver la mesure, qui est l'autre nom de l'éthique.

Emmanuel Macron a donné plusieurs allocations dans lesquelles il remet en avant l'importance du service public. Faites-vous confiance à l'Etat pour pallier notre vulnérabilité?

Il est essentiel que, comme Emmanuel Macron l'a dit le 12 mars, certains biens et services - comme l'éducation, la santé, les transports - soient soustraits à la règle du rendement maximal. On n'éduque pas, on ne soigne pas et on n'élève pas des vivants comme on fabrique des boîtes de conserve. Il faut réorganiser le travail en fonction du sens des activités. Je l'attends sur ce sujet et sur la transformation du modèle de développement qui exige une rupture avec le néo-libéralisme et le productivisme.
Maintenant , je voudrais dire que si nous n'avons pas confiance dans les personnes qui nous représentent, nous sommes perdus. La confiance dans les politiques, même si on n'est pas toujours d'accord avec leur ligne politique, est cruciale et , en ce moment, ils se donnent du mal. Il faut aussi le reconnaître, et ne pas voir seulement ce qui ne va pas. Sinon c'est le chaos et, avec lui, ce sera la tyrannie.

Cette crise aura-t-elle des effets àl ong terme sur la manière dont on fera de la
politique à l'avenir ?

Rien n'est sûr. Au niveau théorique, ceux qu'on avait du mal à convaincre de
la nécessité de la transition écologique et de l'approche globale associant santé, environnement, rapport aux animaux, justice, vont peut-être davantage nous écouter ! Mais au niveau de la manière de faire, cette crise comporte un risque majeur: celui du repli sur soi, du nationalisme et de l'autoritarisme. Cette crise peut hélas renforcer certains partis de droite extrémistes ou autoritaires . Il ne faut pas minimiser cette possibilité, qui serait une deuxième catastrophe, démocratique cette fois. Il faudra être très vigilant. Si les souffrances , les épreuves, les guerres rendaient les gens beaucoup intelligents et vertueux, cela se saurait!

Les médias auront donc une responsabilité majeure, celle de faire passer des messages justes et de faire entendre la voix de personnes qui sont constructives et ne cherchent pas à diviser la société. Ces derniers temps, on a surtout entendu, sur un tas de sujets, de personnalités narcissiques et dominatrices, dont les compétences étaient bien floues, mais qui faisaient le buzz. Vous journalistes , vous pouvez, par les choix que vous ferez, encourager soit le clash, soit la réflexion critique. Vous, femmes et hommes de médias, avez l'occasion de rappeler que vous êtes essentiel-les à la
santé de la démocratie, c'est- à- dire que vous êtes les garantes de l'expression de la conflictualité et de son encadrement. La conflictualité et le pluralisme , ce n'est pas le clash permanent, le dogmatisme et le machisme discursif. li faut aussi faire entendre la voix de ceux qui réparent le monde sans bruit, car ils donnent envie d'innover.

Comment imaginez-vous le monde d'après ? Qu'en espérez-vous ?

Je voudrais moins de paroles en l'air, mais des discours vrais suivis d'actes. Donc je voudrais de la fiabilité , source de confiance . Et de la profondeur . Enfin, sans pragmatisme au sens banal comme au sens philosophique du terme, on n'arrivera à aucun résultat. Il import e de se donner les moyens d'expérimenter et d'instituer progressivement le bien commun. Il faudra, à l'avenir, arrêter de camper sur des positions idéologiques et développer une réflexion critique sur le présent. Et chacun doit déjà pense r à la manière dont il peut être, à son niveau, un acteur de la transition écologique et solidaire.

Propos recueillis par Mathieu Dejean

Dernier ouvrage paru: Pour comprendre Levinas. Un philosophe pour notre temps,
Seuil, 2020.




lundi 16 mars 2020

TATIANA DE ROSNAY : LES FLEURS DE L'OMBRE

Une résidence pour artistes flambant neuve. Un appartement ultramoderne, au 8e étage, avec vue sur tout Paris. Un rêve pour une romancière en quête de tranquillité. Rêve, ou cauchemar ? Depuis qu'elle a emménagé, Clarissa Katsef éprouve un malaise diffus, le sentiment d'être observée. Et le doute s'immisce. Qui se cache derrière CASA ? Clarissa a-t-elle raison de se méfier ou cède-t-elle à la paranoïa, victime d'une imagination trop fertile ?
Fidèle à ses thèmes de prédilection – l'empreinte des lieux, le poids des secrets –, Tatiana de Rosnay tisse une intrigue au suspense diabolique pour explorer les menaces qui pèsent sur ce bien si précieux, notre intimité.

« Ce livre est une invitation à la réflexion sur un futur qui nous angoisse, dit Tatiana. Il est né des conversations que j'ai eues avec mon père (NDLR : Joël de Rosnay, 82 ans, scientifique et futurologue) à qui je l'ai dédié".

vendredi 13 mars 2020

Guiseppe Penone : l'émerveillement pour la nature

Guiseppe Penone est le dernier arrivé  au sein du mouvement Arte Povera. Son œuvre se singularise par son questionnement sur la relation Homme-Nature et exprime son émerveillement pour cette dernière et pour les saisons sans cesse renouvelées mais toujours différentes.

mercredi 11 mars 2020

Yves Coppens : le savant, le fossile et le prince

En plus de soixante-cinq ans de carrière, des fouilles d’Éthiopie à celles du Tchad, de ses laboratoires du musée de l’Homme et du Collège de France aux palais présidentiels et princiers, le spécialiste de la préhistoire a rencontré les chefs d’État du monde entier.
Le fossile devient prétexte à des échanges privilégiés avec ceux qui font l’histoire d’aujourd’hui.
Yves Coppens, conférencier Sense Agency, nous dresse dans ce livre cinquante portraits intimes des présidents Pompidou, Giscard, Mitterrand, Chirac, Sarkozy, Hollande, de la reine Elizabeth II, de l’empereur Haïlé Sélassié, de Nelson Mandela, des papes ... et de bien d’autres… autour des questions fondamentales de l’origine et du devenir de l’espèce humain

jeudi 5 mars 2020

Alexandre Adler : "Quand le Tibet s'éveillere"

Dans son dernier ouvrage "Quand le Tibet s'éveillera" , Alexandre Adler nous éclaire sur la crise tibétaine : « et si la lecture occidentale du conflit entre le Tibet et la Chine était complètement erronée ? Et si, au contraire des apparences, l’Empire du milieu avait pour ambition de faire du Royaume des temples un des fers de lance de son développement ? Et si, à rebours de l’histoire, le pouvoir chinois comptait sur une restauration du Dalaï-Lama? » « En fin connaisseur des arcanes de la diplomatie, après des années d’investigation, Adler s’attaque avec habileté à un des sujets les plus inflammables des relations internationales. Et nous ouvre les yeux sur le monde de demain », a écrit Les éditions du Cerf. Ecrivain, historien, journaliste, spécialiste des relations internationales, Alexandre Adler est également un conférencier Sense Agency.

lundi 2 mars 2020

Gaspard Koenig : sur les traces de Montaigne

2 500 km à cheval sur les traces de Montaigne

En mai 2020, l’écrivain et philosophe Gaspard Koenig se lance dans une nouvelle aventure.

En autonomie sur sa jument Destinada, il traversera l’Europe de Bordeaux à Rome en suivant l’itinéraire de Michel de Montaigne. Il entend ainsi  raviver l’humanisme européen !

En juin 1580, l'auteur des Essais avait quitté sa « tour » d'érudit bordelaise et avait pris les routes de l'Europe, traversant l'Île-de-France, les Vosges, la Suisse, la Bavière et la Vénétie, pour parvenir à Rome.

Son voyage est prévu pour durer cinq à six mois