vendredi 22 janvier 2021

Frédéric Lenoir : « Sages, mystiques et maîtres spirituels ».

Frédéric Lenoir, conférencier Sense Agency, publie chez Bayard « Sages, mystiques et maîtres spirituels ». 

Cette nouvelle édition compacte reprend l’ouvrage « Le livre des sagesses » paru en 2002, que j’avais dirigé avec Ysé Tardan-Masquelier. Il parcourt de manière chronologique l’aventure spirituelle de l’humanité du IVe millénaire av. J-C. jusqu’à nos jours, à travers des figures mystiques du monde entier et une anthologie de textes”. Frédéric https://www.fredericlenoir.com/…/sages-mystiques-et…/

Livre : Avec Jean-Claude Guillebaud, du cynisme à la douceur


ISTOCK

Entrer dans la douceur, telle est la proposition du journaliste et essayiste Jean-Claude Guillebaud dans son nouvel ouvrage (l'Iconoclaste). Comme un antidote à la folie du monde.

De l'aveu même de son auteur, ce nouvel essai est la suite naturelle - pour ne pas dire le complément ou le chapitre échappé - de son précédent ouvrage, Sauver la beauté du monde (l'Iconoclaste, 2019). C'est donc avec le plaisir d'une conversation réengagée que l'on se plonge dans ces pages écrites entre mars et septembre 2020, au coeur de la crise sanitaire mondiale liée au Covid-19.

Or, cet imprévu historique fait davantage résonner le propos du livre. Après une année 2020 durant laquelle nous aurons été plus que jamais bousculés par les cahots et les chaos du monde, notre propre sidération pourrait laisser place à une certaine résignation.

Souffle court, incrédule, qui ne s'est jamais laissé tenter par une forme de démission, tant il semble plus facile de se replier sur soi que de vouloir encore faire plier tous ceux qui imposent leurs idées, leurs fonctionnements, leur loi ? Jean-Claude Guillebaud dresse un diagnostic sans concession de ces folies confortablement installées aujourd'hui au coeur même de nos sociétés, de nos conversations et nos mentalités : esprit de compétition permanente, égoïsme triomphant, consentement aux inégalités et à la souffrance, paroles creuses ou expressions tellement usées qu'on en a perdu la saveur, cynisme satisfait de certaines élites politiques et médiatiques, nihilisme sourd...

Autant de maux que les lecteurs de La Vie ont l'habitude de voir épingler dans le Bloc-notes de notre hebdomadaire par le journaliste et essayiste chaque semaine. C'est donc en familiers que nous nous laissons guider par lui dans les pages d'écrivains et poètes qu'il affectionne, où il nous rappelle l'exemple de figures historiques, et même nous entraîne sur les chemins de Charente chers à son coeur, à la recherche d'un trésor perdu qui, seul, semble pouvoir réenchanter le monde.

« Voilà très longtemps que nous, Occidentaux, raisonnons à l'envers, écrit-il. Nous n'avons pas seulement oublié la douceur, nous l'avons congédiée. » Qu'est-ce, au fond, que la douceur ? De prime abord, le terme peut surprendre, et l'auteur s'en explique bien, jusqu'à justifier pourquoi il le préfère dans toute sa simplicité au mot de « tendresse » qu'affectionnait son ami le théologien Maurice Bellet. Car la douceur va au-delà du sentiment et de son expression ; elle irrigue tout l'être de celui qui l'accueille. Si elle est fragilité, elle n'est jamais faiblesse.

À travers l'exemple de deux Jeanne - Jeanne d'Arc et Joan Baez -, nous redécouvrons qu'elle demande plus de force que la violence, car elle est une force qui se contient elle-même. Jusqu'à - peut-être ? - se concentrer, comme on concentrerait une essence, dans l'expression même d'une forme extrême de délicatesse.

De page en page, Jean-Claude Guillebaud révèle à quel point cette idée peut nous renouveler, personnellement comme collectivement, en réveillant le meilleur de chacune et de chacun, ainsi que l'esprit d'entraide entre créatures qui est la seule vraie loi de la Création. Car tel est, sans doute, l'ultime secret que cet essai nous fait toucher - ou plutôt précautionneusement effleurer : avant toute chose, la douceur est relation.'


jeudi 21 janvier 2021

Comment dépasser son ego pour mieux vivre ? Idriss Aberkane répond



Essayiste et brillant conférencier, Idriss Aberkane est de ceux qui marquent les esprits et ne laissent pas indifférent. Nous l’avons interviewé à l’occasion de la sortie de son nouveau livre, "i".


Ses premiers essais, "Libérez votre cerveau !" (2016) et "L’âge de la connaissance" (2018) ont propulsé en pleine lumière ce trentenaire de génie, titulaire de trois doctorats, consultant international, éditorialiste au Point et président de la fondation Bioniria. Le voilà qui revient avec "i", un objet littéraire non identifié, qui mêle poésies et théories, avec "pour but de produire des effets qui s’auto-organisent en conscience". Un ouvrage à la fois très personnel et universel qui, une fois de plus, suscite curiosité et questionnements.

"Quand j’entre dans un domaine, j’essaie de ne pas le voir comme mes pairs. Cela m’a valu de l’admiration mais du mépris aussi. Mon mentor Serge Soudoplatoff, un grand spécialiste d’Internet et qui a beaucoup déterminé mon identité professionnelle, m’avait dit que dans ce monde, on est coincé entre les orthodoxes, les bons élèves et les hétérodoxes, les mauvais élèves et qu’il faut essayer d’être hyperdoxe pour dépasser les deux premières catégories. C’est pour ça que j’ai marqué "hyperdoctor" sur mon compte twitter. Personne ne le sait mais ça n’est pas parce que j’ai plusieurs doctorats : mon approche, c’est d’essayer d’être hyperdoxe. Mais ça fait un peu pédant dit comme ça : je préfère citer des exemples humains, comme Diogène, qui est un sacrée référence pour moi !


La conscience revient souvent au fil des pages. Quelle en est votre définition ?

Et il se trouve qu’entre le moment où j’ai commencé ce recueil et le moment où je l’ai publié, j’ai fait une cérémonie de l’ayahuasca*. Et sous ayahuasca, on est projeté très spécifiquement dans la réponse à la question de la conscience et de ce qu’il se passe après la mort. Puisque l’Ayahuasca, c’est peut-être le plus puissant des dissociatifs. En neurosciences, je crois qu’on ne connaît pas de dissociatif plus puissant. Cela nous sépare complètement de notre corps, nous fait perdre toute notion de temps et d’espace et surtout toute notion de soi et de non-soi.

Cela devient très difficile, sous Ayahuasca, de déterminer qui est moi et qui est l’autre. C’est un peu comme si on prenait une théière et qu’on versait deux verres de thé : on obtient deux individus, deux egos. Et si on remet les deux verres dans la théière, on ne peut plus définir les individus. Sous Ayahuasca, c’est un peu la même chose. La conscience incarnée, que les soufis appellent la Nafs-i-Ammara, la conscience dans le corps, qu’on appelle aussi l’âme charnelle, ou encore le "monkey mind" c’est la tasse de thé. Et puis, quand on meurt, vraisemblablement et en tout cas c’est l’impression que donne l’Ayahuasca, on repart dans la théière. Cela devient très difficile de déterminer qui est qui, mais la conscience demeure. Sous Ayahuasca, on a cette conscience qui est beaucoup moins limitée dans le temps et dans l’espace et dans la définition du Soi. Cette vision du thé et de la théière, je l’ai eu en 2010 en passant une soirée avec les peules au Sénégal. Je suis citoyen d’honneur de plusieurs villages peules et représentant d’un mouvement peule, le mouvement du 22 septembre, qui demande réparation à la Suisse, et c’est avec ces peules que j’ai eu l’idée de la théière.


D’après cette idée, et vous l’évoquez dans votre livre, la réincarnation serait donc possible ?

Les religions abrahamiques et même le judaïsme ne nient absolument pas la possibilité de la réincarnation. J’en ai parlé à tout un tas de rabbins même conservateurs. En fait, le vrai débat c’est : "est-ce intéressant de s’en préoccuper de son vivant ?". Alors il y a des traditions spirituelles pour lesquelles la réponse est oui, comme les bouddhismes tibétains ou zen. Et il y a des traditions spirituelles pour lesquelles il ne vaut mieux pas. En ce qui me concerne, je trouve que la transmigration a une puissance poétique majeure.

Mais que c’est très souvent dans l’intérêt des personnes de ne pas trop y penser. D’abord parce que justement, si on est croyant, c’est dans la volonté de Dieu qu’on ne connaisse pas et c’est pour notre bien. Ensuite, je suis tout à fait d’accord avec ce fameux gourou en ligne très connu, Sadhguru, dont je trouve les conférences tout à fait brillantes, qui dit que le karma cesse avec l’ego. Dès qu’on retourne dans la théière, on n’a plus de karma (et il ne s’agit pas forcément de la mort, d’ailleurs).

On peut mourir en ayant un ego, et selon les soufis ou les indous ou les hassidim ou encore les franciscains, c’est la définition exacte de l’enfer. Mourir en n’ayant pas tué son ego, ce n’est pas agréable. Et c’est ce qu’on est en droit d’appeler un lieu déplaisant de la conscience comme l’enfer. Pour les bouddhistes en tout cas, c’est clair et net. Le Nirvana, c’est la dissolution de l’ego, que les juifs appellent Echad (l’unité) Bitul (l’extinction). Pour les mystiques juifs, par le Bitul on arrive à l’Echad. L’Echad, c’est le Nirvana. Et évidemment, tous recommandent de l’atteindre de son vivant, quand on est encore dans le corps. Pour les bouddhistes, ce n’est pas impossible de l’atteindre mais c’est réputé beaucoup plus dur. Le problème étant que si on se focalise trop sur les réincarnations, on finit par se focaliser trop sur le "moi je". Si on se focalise trop sur le "moi je", nécessairement, on régresse.

Pourquoi votre livre s’intitule-t-il "i" ?

C’est un titre que mon éditrice a recommandé. J’ai trouvé ça génial d’abord parce que la lettre ressemble à un aleph pour les arabes, c’est la première lettre de l’alphabet hébreu. C’est aussi la première lettre de mon prénom. Mais mon interprétation préférée, c’est que c’est un nombre en maths : i, c’est le nombre imaginaire, qui est égal à la racine de -1 et c’est un nombre ultra intéressant en mathématique. Parce que i à la puissance i donne un nombre réel. C’est fabuleux ! L’imaginaire à la puissance de l’imaginaire, c’est du réel. Ça donne matière à méditer… Je pense que Walt Disney et Jules Vernes n’auraient pas été contre ça. Pour les yogis, ce son "i" a une vibration très précise qui correspond au chakra du plexus solaire, manipura. Mais ce titre est aussi l’occasion de mettre les points sur les i.

Qui est ce personnage de Quichotte le Noir avec lequel votre livre s’achève ?

Quichotte Le Noir, c’est l’antépoète. Ce poème arrive à la fin du livre parce que ce personnage de l’antépoète me hante. Il me hante parce que mon "Saint Patron" qui s’appelle Idris Shah (un écrivain britannique soufi dont je recommande les livres dont son roman "Kara Kush") a dit, ce qui est terrifiant quand on y pense, "L’être humain a une capacité infinie au développement de soi mais il a une capacité tout aussi infinie à l’auto-destruction." Et l’antépoète, dans ce personnage que j’ai inventé, c’est l’ego éternel. C’est un truc qui ne peut pas mourir, en tout cas qui est convaincu qu’il ne peut pas mourir. C’est pour ça qu’il ressuscite. Il représente quelque chose qui est aussi décrit par Sadhguru dans une magnifique conférence qui parle d’"Alexandre le Grand Idiot" parce qu’il a utilisé sa vie pour tuer des gens, ce qui n’est pas la bonne façon de faire. Il dit surtout que la seule bonne décision qu’il aura prise selon la tradition indienne, c’est de ne pas boire à la fontaine d’immortalité. Alexandre Le Grand était parti chercher en Inde la fontaine d’immortalité et une fois face à cette fontaine, prêt à en boire, il voit un corbeau tout déplumé qui lui dit "Oh, malheureux, ne fait surtout pas ça ! Moi, j’en ai bu et ça fait des millions d’années que j’ère, tout déplumé. Je ne peux pas mourir et c’est la pire punition qui soit. Ne fais pas la même erreur que moi." Alexandre Le Grand ne boit pas à la fontaine d’immortalité, et Sadhguru dit que c’est la meilleure décision qu’il ait prise de toute sa vie. Ce jour-là, il a battu son antépoète.


L’antépoète, c’est cet ego éternel qui va dans la voie de la destruction plutôt que dans la voie du développement. C’est Quichotte Le Noir. Aberkan veut dire "Noir" en kabyle. Ce poème, "Quichotte le Noir", est optimistico-pessimiste ou l’inverse. Il y a le côté pessimiste qui reconnaît que l’être humain a une capacité infinie à l’autodestruction. Mais il y a aussi le côté optimiste qui dit qu’il ne peut pas gagner. Essayer de résister à l’union divine, c’est, sur le long terme, impossible. Pour les soufis comme pour les juifs, il n’y a qu’un seul éternel. C’est aussi simple que ça. Le monothéisme spirituel profond pose qu’il ne peut y avoir qu’un seul éternel. Donc, que l’enfer éternel n’existe pas. Cela ferait un deuxième éternel et pour le dogme des religions monothéistes, ce n’est pas possible. Donc en conséquence, puisque l’enfer et l’ego c’est la même chose, il ne peut pas y avoir d’ego éternel.

Et c’est pour ça que Quichotte Le Noir est noir, c’est parce que c’est l’ego. Mais c’est aussi un Quichotte. Il ne peut pas gagner. Il va perdre à la fin. Le livre se termine là-dessus parce que c’est à la fois vertigineux de pessimisme, en reconnaissant que l’être humain a une capacité infinie à la destruction, et en même temps, il n’y a qu’un seul éternel et l’ego ne peut pas durer éternellement donc l’enfer non plus. Et l’espoir est là."


**L’ayahuasca, ou yagé, est une plante psychotrope ainsi qu’une décoction de cette plante et d’une autre liane, employée par les chamans amérindiens lors de cérémonies de visions et de guérisons. Elle est interdite en France

Henri-Pena Ruiz : Chronique intempstive



"Promouvoir le respect des principes de la République", par Henri Pena-Ruiz
Chronique intempestive


Par Henri Peña-Ruiz




Henri Pena-Ruiz, auteur du "Dictionnaire amoureux de la laïcité" (Plon), rappelle les principes généraux qui fondent la République et la laïcité.

Conforter les principes républicains

Parlons donc de ces principes, qui sont aussi des valeurs. Un principe, du latin princeps, est une règle première de la pensée ou de l'action. Il devient valeur, c'est-à-dire ce qui vaut, dès qu'on en reconnaît le bien-fondé et qu'on s'efforce de le défendre. Par exemple le principe de la liberté d'expression s'est imposé comme un marqueur essentiel du débat démocratique. Et il a de la valeur en ce qu'il permet à tous les points de vue de s’exprimer, donc de nourrir au mieux de l'intérêt général la prise de décision. Il intègre aussi une limite, qui est le respect des personnes comme telles, mais pas nécessairement de leurs croyances. Telle est bien la ligne de démarcation au sujet du racisme. Rejeter et caricaturer une croyance est permis. Mais rejeter la personne du croyant ne l'est pas. Il en va de même pour les athées et les agnostiques. Montesquieu, dans L'Esprit des lois, affirme que la force de la République ne lui vient que de la vertu civique des citoyens, ressort de leur volonté de la défendre. Il définit cette vertu par l'amour des lois et de l'égalité. C'est dans cet esprit que j'envisage le projet de loi en discussion pour fonder mes remarques.

Je me permets d'expliciter brièvement les principes et les valeurs que nous lègue notre histoire. En 1789, l'essence de la nation française change radicalement. Les particularismes coutumiers et religieux n'y font plus la loi. La France n’est plus la fille aînée de l'Église. L'Assemblée Constituante promeut un nouveau fondement: les droits de l'homme, bons pour les divers croyants et les humanistes athées ou agnostiques, consignés dans la belle déclaration du 26 août 1789. J'aime en citer d'abord le préambule qui en fait une référence critique pour juger les pouvoirs: "Les Représentants du Peuple Français, constitués en Assemblée Nationale (...) ont résolu d'exposer, dans une Déclaration solennelle, les droits naturels, inaliénables et sacrés de l'Homme (...) afin que les actes du pouvoir législatif, et ceux du pouvoir exécutif, pouvant être à chaque instant comparés avec le but de toute institution politique, en soient plus respectés". Vient alors l'article premier, en droite ligne de l'humanisme du droit naturel (jus naturalis) : "Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l'utilité commune". Et plus loin l'article dix fonde l'émancipation laïque: "Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l'ordre public établi par la Loi." À l’évidence ces droits ont été conquis à rebours des oppressions. Ils ont donc une portée universelle pour l'émancipation des opprimés.

Le triptyque républicain définit les principes de l'ordre public. Liberté et égalité valent boussoles au sens où ils sont à la fois des buts de la vie commune et des fondements de l'organisation des rapports entre les personnes. La diversité des convictions spirituelles est prise en compte dans un cadre commun unique. La fraternité, sentiment collectif, devra jouer un rôle de charnière entre la liberté et l’égalité, afin qu'émerge un monde commun à tous. Victor Hugo le souligne dans son commentaire où il insiste sur le rôle de la fraternité, "âme de la formule". Lisons-le : « La formule républicaine a su admirablement ce qu’elle disait et ce qu’elle faisait : la gradation de l’axiome social est irréprochable. Liberté-Égalité-Fraternité. Rien à ajouter, rien à retrancher. Ce sont les trois marches du perron suprême. La liberté, c’est le droit, l’égalité, c’est le fait, la fraternité, c’est le devoir. Tout l’homme est là. » Le Droit et la loi (1875). L'historien Gérard Noiriel parle du "creuset français" pour souligner l'importance d'un cadre juridique et politique capable de faire vivre ensemble des personnes de toutes origines. L'unité ne doit pas opprimer la diversité, mais la diversité ne doit pas briser l'unité. Tel est le défi qu'a su relever la République Française grâce à la laïcité. Les trois principes de notre devise permettent de définir la laïcité de façon simple et limpide. La laïcité est l'union de tout le peuple (en ancien: laos) par un cadre juridique construit sur trois principes indissociables : liberté de conscience, égalité de droits, universalité des buts de la puissance publique.

 Pédagogie des principes : le rôle des élus et des journalistes

Avis aux élus et aux journalistes contre tout obscurantisme dans le langage employé. Un point parmi d'autres: un langage universaliste est nécessaire pour faire comprendre les principes. Ceux-ci fondent des règles qui s'appliquent à tous. Ils n'ont donc rien de stigmatisant. Voici des exemples de la nécessité de dire les choses avec rigueur. Il ne faut pas parler de la "loi sur le voile" à propos de la loi de 2004, mais de la loi sur les signes religieux, ni de "mamans voilées", mais de personnes encadrant les sorties scolaires etc. La rigueur dans les termes relève ici du principe de responsabilité: il  s'agit d'éviter toute stigmatisation du fait de formulations inexactes. Le point de vue universaliste, et le langage qui lui correspond, sont essentiels pour contrer tout différencialisme. Tant celui de l'idéologie du Rassemblement National, qui tend à opposer le "nous" catholique au "eux" musulman, que celui de la mouvance décoloniale, qui ose qualifier la laïcité de "racisme d'État" alors que la loi de 2004 interdit tous les signes religieux, et non pas un seul. Résumons. Trois boussoles permettent de prendre position sur les cas concrets : universalisme, égalité de droits, intérêt général.

L'État n'a pas à s'occuper de théologie

L'État laïque ne peut se comporter comme un mécène des religions, même pour les contrôler. L'égalité de droits des divers croyants et des athées, mais aussi le financement prioritaire de services publics d'intérêt général, commun à tous, ne doivent pas être bafoués. Dans un état de droit républicain, c'est par la loi que l'on contrôle et non par la subvention. Payer l'orchestre pour dicter la musique n'est pas digne d'une république, qui prétendrait ainsi acheter l'obéissance à ses lois. La République n'a pas à se mêler de théologie mais simplement à faire appliquer des lois communes capables de dissuader les religieux de toute tentation de transgression de l'ordre public. C'est aux fidèles des différentes religions de veiller à ce que la pratique de leurs cultes respectifs s'inscrive dans les limites fixées par l'état de droit.
Rappelons que les religions qui ont sacralisé le patriarcat et les pratiques machistes qui en découlent ont dû ou doivent faire leur aggiornamiento pour s'en déprendre et renoncer à élever la loi religieuse au-dessus de la loi de l'État. Dans leur dimension émancipatrice, les principes laïques se heurtent frontalement aux préjugés sacralisés par les intégristes, mais mis à distance par la raison critique de nombreux fidèles. La puissance publique ne doit pas s'effacer, mais rester intransigeante sur l'unité de loi du pays. Le refus du multiculturalisme qui enferme dans la différence n'est pas liberticide. Il renforce la dimension émancipatrice des principes républicains. Que ceux-ci soient rejetés par les tenants de traditions rétrogrades et les religieux nostalgiques de leurs privilèges perdus n’a rien de surprenant.
Bref écartons la tentation néo-gallicane de s'immiscer dans la définition des doctrines théologiques et confions à la loi commune le soin de prévenir toute mise en cause de l'ordre public entendu comme codification des droits fondamentaux de l'être humain. L'État laïque ne doit pas se mêler de théologie, mais  définir a priori, par les lois communes, le cahier des charges que doit respecter toute conviction spirituelle dans la façon dont elle se manifeste dans la société. Fondée sur le respect des droits et un projet d'émancipation universaliste, cette exigence n'a rien de liberticide.

4 - Quelles réformes ?

- Il est bien d'interdire la polygamie et les certificats de virginité, comme d'ailleurs l'excision du clitoris. Il faut veiller à le faire non au nom d'une culture particulière qui rejetterait les pratiques d'une autre culture, mais au nom de droits humains universels, comme l'égalité des sexes et l'intégrité physique de la personne. Il est bien également d'assortir tout financement public d'une exigence de conformité aux lois de la République et de respect des règles qui en découlent.

- Il n'est pas acceptable de permettre aux associations cultuelles d'avoir des immeubles de rapport. Ce financement indirect viole la loi de 1905 qui assigne à ces associations le seul culte, et rien d'autre. C'est aux fidèles et à eux seuls de financer leur culte. On n'achète pas le civisme. On le suscite à la fois par l'instruction comme fondement du jugement autonome et par des exigences promues par des lois. Quand l'imam Bouziane, au cours d'un prêche dans  la mosquée de Lyon, recommande aux fidèles de battre les femmes adultères, il commet un délit d’incitation à la violence que la loi permet de réprimer comme il le mérite.

- Le souci de soustraire les enfants à l'emprise de l'intégrisme religieux est louable. Mais le fait de rendre obligatoire la scolarisation dans les établissements scolaires risque de se heurter au principe constitutionnel de la liberté d'enseignement. Il serait préférable de renforcer le caractère national des programmes et des examens afin qu'ils soient des normes incontournables, donc des obstacles efficaces aux inculcations de croyances en lieu et place d'une authentique instruction.

- Il faut abroger le concordat d'Alsace-Moselle, qui maintient des privilèges pour les religions avec l'argent des contribuables de toute la France. Les familles athées sont obligées de demander une dérogation pour dispenser leurs enfants du cours de religion. Et l'argent public consacré aux salaires des ecclésiastiques constitue un privilège anachronique, attentatoire au principe républicain d'égalité.

- La neutralité des personnes qui encadrent les sorties scolaires est une urgence. Pourquoi? Le Code de l'éducation précise que ces sorties ont une finalité pédagogique et éducative. Elles relèvent donc de la déontologie laïque. Pour en parler, il faut veiller là encore à son langage. Pas de "mamans voilées" ou de "papa à kipa". Le lien de parenté ne fait rien à l'affaire. parlons de collaborateurs du service public, remplissant une fonction d'encadrement. L'enfant devenu élève se voit offrir ainsi une deuxième vie, qui élargit son horizon. L’École publique accueille des êtres mineurs donc vulnérables, et se propose de les instruire pour en faire des citoyens libres, maîtres de leur jugement. Elle doit donc les protéger contre tout type de prosélytisme et aussi contre toute atmosphère conflictuelle qui pourrait surgir entre des manifestations de sens contraire. Le respect de leur liberté comme de la diversité des convictions de leurs familles exige donc la neutralité des personnels d’encadrement, qu’ils encadrent ou qu’ils enseignent. Une telle règle n’a rien de discriminatoire car elle s’appliquerait uniformément à des personnes qui prétendraient encadrer des voyages scolaires avec une kippa, un voile, une grande croix ou un tee-shirt mentionnant « ni Dieu ni maître ». La France est une terre d’accueil, ouverte à la diversité des traditions et des convictions. Avec la laïcité elle n’a pas voulu combattre la religion, mais promouvoir par la neutralité un égal respect de toutes les convictions. Elle fournit ainsi une double garantie : pour les enfants mineurs, dont la liberté de conscience est sauvegardée, et pour les familles qui confient leurs enfants à l’institution scolaire, en ayant l’assurance qu’ils ne subiront aucune manifestation prosélyte

Qu'on me permette ici une anecdote personnelle pour montrer que l'exigence de neutralité, dans des cas délimités et bien définis, n'a rien de raciste ni de hors-sol. Il y a trois ans, à Bagnolet (93), j'ai présenté un exposé sur le sens de la laïcité. J'y ai évoqué le sens de la déontologie laïque, qui fait obligation à tous les personnels d'encadrement des élèves de respecter la neutralité dans leur tenue vestimentaire non par brimade arbitraire, mais parce que c'est le seul moyen de ne pas blesser un élève attaché à une conviction spirituelle distincte de celle qui serait mise en avant par la personne qui encadre. Une mère de confession musulmane me demande alors quel inconvénient il y a à manifester sa religion par un voile. Voici ma réponse. "Accepteriez-vous que votre enfant, après avoir été élevé dans la religion musulmane, soit encadré par un homme qui porte une kippa, ou un tee-shirt stipulant "ni dieu ni maître" ? "Non! " La réponse est vive et je la comprends. Je fais alors observer à la mère de confession musulmane qu'elle vient de découvrir elle-même, par son refus, ce qu'on éviterait à tous les enfants-élèves par le respect de la neutralité vestimentaire, qui ne vise aucune conviction particulière. La personne a esquissé un sourire, puis m'a dit qu'elle comprenait et approuvait la règle laïque…N'inflige pas à autrui ce que tu ne voudrais pas subir.

- Il faut réactiver la République sociale, à rebours d'un néolibéralisme obsédé par la réduction de la dépense publique. Les services publics qui rendent accessibles à tous les biens de première nécessité rendent crédibles les principes républicains en leur donnant chair et vie. Je rejette toute culture de l'excuse mais chacun peut comprendre que la déshérence des services publics dans certaines banlieues affaiblit l'image de notre République. Jaurès le soulignait avec force en liant la République sociale et la République laïque. Autant dire que la politique néo libérale qui conjugue la destruction des services publics et le creusement abyssal des inégalités doit être abandonnée si l'on veut vraiment susciter le respect des principes républicains.

Marianne : Henri Pena Ruiz - 19.01.21
#laïcité

mercredi 20 janvier 2021

Cynthia Fleury - Etienne Klein : Panser 2020, Penser 2021 quel monde préparons-nous ?

 


L’Institut de France, les académies et les partenaires des Rencontres Capitales ont invité à dialoguer, mardi 12 janvier 2021 de 18h00 à 20h00, sur le thème : Panser 2020, Penser 2021 quel monde préparons-nous ? Cynthia Fleury, psychanalyste et philosophe et Etienne Klein, physicien et philosophe des sciences. Cette rencontre a été animée par Denis Lafay, journaliste, directeur de collection chez Editions de l’Aube.


"Les mouvements à l'origine de l'arrivée de Trump demeurent", juge le politologue Dominique Reynié


INTERVIEW - Le politologue et ex-élu régional LR, était l'invité de LCI mercredi 20 janvier. Il est revenu sur la crise qui secoue les États-Unis au jour de l’investiture de Joe Biden.



Jour-J aux États-Unis, avec l’investiture de Joe Biden. Mercredi 20 janvier, à midi heure locale, Donald Trump ne sera officiellement plus le 45e président américain, passant le flambeau à son adversaire démocrate. Une transition qui a été secouée ces derniers mois par les accusations de fraude et qui s’est soldée par une invasion sans précédent du Capitole, le Congrès américain, par des partisans radicaux du président sortant. 


"C'est une situation inédite qui témoigne avec éclat de la fragilité de la plus puissante des démocraties", souligne le politologue Dominique Reynié, invité de LCI. "Quelque chose de très grave s'est passé dans laquelle Donald Trump a une grande responsabilité, morale, historique. On peut d’ailleurs espérer qu’il rendra des comptes à ce sujet." Si l’on a beaucoup imputé les récents événements aux frasques du milliardaire, cette crise qui ébranle la démocratie américaine ne peut s'expliquer uniquement "par la personnalité de Donald Trump", selon le directeur de la Fondation pour l’innovation politique : "Il y a des mouvements historiques qui sont eux-mêmes à l'origine de l'arrivée de Trump au pouvoir et qui demeurent. Nous sommes dans une époque de grands bouleversements". 

D’après Dominique Reynié, la victoire de Joe Biden en novembre dernier est due à "un vote protestataire". Alors, à quoi vont ressembler les prochains mois de l’Amérique trumpiste, sans son leader à la Maison Blanche ? "On peut considérer que cette base (de soutien à Trump, ndlr) va à nouveau prospérer sur les difficultés qu’il y a à gouverner dans un monde démocratique", imagine le politologue. Le président sortant fait en ce moment l’objet d’une procédure de destitution (impeachment), visant à de se représenter en 2024. Mais elle doit passer par l'approbation d'une majorité des deux tiers au Sénat pour qu’elle soit actée. 

https://www.lci.fr/international/etats-unis-les-mouvements-a-l-origine-de-l-arrivee-de-trump-demeurent-juge-le-politologue-dominique-reynie-2176043.html


# Dominique Reynié #géopolitique #Etats-Unis




Gérald Bronner, le mousquetaire de la raison


Face aux fake news et multiples dérèglements induits pas les réseaux sociaux, ce spécialiste de la sociologie cognitive ne propose rien moins que la création d'une instance pour réguler le marché des idées. Un livre choc par l'un des meilleurs chroniqueurs de notre époque.



Il y a quelques années, j'ai vu Gérald Bronner monter à Paris, comme on le disait encore de nous autres, provinciaux, rejoignant la capitale comme ces métaux attirés par l'attraction d'un aimant à la puissance irrésistible. Tel le jeune d'Artagnan dans le roman de Dumas, il débarquait, avec ses yeux gourmands mais sincères, qu'il n'a du reste jamais perdus, et sa drôle de monture. Si celle du gascon faisait rire aux éclats tant sa couleur jaune « bouton d'or » était « fort connue en botanique, mais jusqu'à présent fort rare chez les chevaux », la sienne portait un nom à coucher dehors : la sociologie cognitive.

Sociologie cognitive. J'accordais à l'époque un regard sévère sur la sociologie en général. Puis j'ai découvert qu'il existait une déclinaison très rigoureuse de cette discipline à côté de la « sociologie bla-bla », dont parlait Raymond Boudon, ce pape (car il était bien plus qu'un cardinal) de la sociologie enracinée dans la science et la défense de la raison, avec qui j'avais la chance, pourtant tout jeune, de discuter régulièrement.

La sociologie cognitive, c'est ce pan de la sociologie qui s'est marié avec ce que la science ne cesse de découvrir du fonctionnement du cerveau humain. Gérald Bronner avance en compagnie d'autres mousquetaires. Ils s'appellent Laurent Cordonnier, Florian Cafiero, Robert Leroux, Elena Pasquinelli, Nicolas Gauvrit et Sylvain Delouvée.

La comparaison n'est pas surfaite. Il suffit d'entendre Gérald Bronner, de le lire, d'échanger avec lui pour mesurer combien sa lame est aiguisée. Il faut observer avec qui il ose croiser le fer pour mesurer le courage de son engagement universitaire. Ses opposants académiques, qui lisent tout phénomène du côté de l'ensemble, de la globalité, de l'excuse et de la justification sociétale, en faisant fi de l'individu, de la rationalité et de la responsabilité, sont coriaces et organisés.

Son nouvel essai, « Apocalypse cognitive », vaut évidemment d'être lu. D'abord parce que celui qui s'est fait un nom en usant de sa maîtrise des nombreux biais qui illusionnent nos cerveaux au point de nous induire en erreur, faisant de lui un traqueur d'illusions mentales aussi variées que l'extrémisme, le radicalisme islamiste, le « précautionnisme » ou la peur irrationnelle des vaccins ou de la 5G, est l'un des meilleurs chroniqueurs de nos temps troublés. Ensuite parce qu'il soulève des questions complexes et difficiles à trancher.

Dans cet opus, Bronner devient un mousquetaire sombre. Son siège de La Rochelle à lui, c'est la dérégulation du marché cognitif, cet espace où l'on échange des idées. Le constat est sévère : avec la montée en puissance des réseaux sociaux, l'information est partout mais elle n'est plus hiérarchisée, et nous nous égarons. Nous vivons le plein triomphe du relativisme. Tout se vaut : la parole d'un professeur d'université et celle d'un youtubeur, celle d'un président élu et celle d'un « gilet jaune ». Dans un enchaînement presque dystopique, il nous donne à voir un monde aux allures de « Black Mirror ».

« Prévenir la radicalisation, c'est possible », par Gérald Bronner

Car, nous dit Bronner, les produits cognitifs qui connaissant le plus de succès ne sont pas nécessairement - tant s'en faut - les plus rationnels. C'est lié à la nature même de nos cerveaux, qui mémorisent davantage des informations contre-intuitives, qui sélectionnent les informations pour confirmer nos vues, qui installent des oeillères mentales pour nous permettre de camper sur nos positions. C'est ainsi que, happés par nos écrans, délestés du filtre de médias raisonnables, notre attention se trouve pieds et poings liés, comme envoûtée par des idées objectivement fausses. Notre civilisation en serait menacée.çdxComment enrayer ce qui semble impossible à maîtriser ? Le coeur de notre gascon contemporain, né en réalité à Nancy, ne cède en rien au défaitisme. Il tranche en revanche avec son maître Boudon. Pour lui, le problème est devenu à ce point considérable - la prise du Capitole par des clowns fascisants va dans son sens - qu'il faut imaginer réguler le marché des idées : une instance internationale qui ne devrait pas chercher à ordonner ce qui relève du beau ou du bien mais seulement ce qui relève du vrai en s'appuyant sur le consensus scientifique. On sent bien que la tâche est complexe. Si je préfère à cette espèce d'ONU de la vérité l'apprentissage de l'esprit critique, la bataille des idées et l'apparition algorithmique de contre-propositions aux fake news (trois outils chers à Bronner), il me dit que j'ai tort de jouer le temps long, que le risque est trop grand, qu'il faut agir vite. Thomas Jefferson affirmait que « seule l'erreur a besoin du soutien du gouvernement. La vérité peut se débrouiller toute seule ». Etait-il lui-même dans l'erreur ?

Gérald Bronner. Apocalypse cognitive. Editions PUF.396 pages. 19 euros

Mathieu Laine est chroniqueur aux « Echos ».

#Gérald Bronner #sociologie


 





Julia de Funès: «Sale temps pour la liberté»


HUMEUR - La philosophe et essayiste juge que nous vivons une époque d’un conformisme étouffant.



Le projet thérapeutique et hygiéniste triomphe. De la santé physique à la santé morale, tout ce qui ne correspond pas au Bien se trouve masqué et confiné. Des bombardements de moraline se multiplient. Les grands auteurs sont à guillotiner, Céline, Heidegger, Sade. Carmen jugé féminicide et Le Lac des cygnes ne défendant pas assez la mixité, les opéras et ballets sont à reconstruire. Les philosophes actuels, peu enclins à servir la soupe bien-pensante sont à liquider: hier M. Onfray de France Culture, aujourd’hui A. Finkielkraut de LCI. On préfère aux esprits virulents et divergents de la culture la bien-pensance débitant des packs de niaiseries démagogiques en série, dans une phraséologie truffée de clichés plus stéréotypés les uns que les autres et de bienveillance empathique de surface. Il ne doit plus y avoir de «malaise dans la civilisation», la horde de desservants moralisateurs et sentimentalistes n’en finit pas de vanter avec une sympathie solaire mêlée d’une sottise satisfaite, l’empire du politiquement correct, noyant tous les poissons de la contestation dans une harmonie radieuse.

Sous des atours progressistes et vertueux, l’esprit démagogique du temps aux couleurs cocon camoufle pourtant une sauvagerie primitive, celle du vieux jeu sacrificiel que l’on entend gronder des profondeurs humaines les plus archaïques. Tout ce qui est réprimable doit l’être, non pas parce que les propos d’un philosophe, d’une œuvre, d’un opéra, représentent une menace véritable, mais parce que réprimer moralement est une jouissance collective, un plaisir tribun des plus délectables. On le savoure avec d’autant plus de ferveur, d’allégresse et de bonne conscience que le prétexte est indiscutable et la cause acquise! Aucune culpabilité ne vient entacher ce plaisir, bien au contraire. Soudainement rehaussés en militants, en justiciers de vertu, en procureurs moraux, les bien-pensants incarneraient la conscience du monde. Aussi, la conciergerie du politiquement correct ne connaît plus aucune limite, sans cesse aux aguets d’une destruction moralisatrice de l’autre pour une augmentation vertueuse du moi.

Trop souvent cette destruction muselle les nuances, les ajustements, les précisions, les remises en question, qui pourraient estomper la blancheur immaculée du Bien, que la démagogie préfère sans rature. La nuance d’un propos apparaît vite déloyale, l’ajustement d’un raisonnement, un manquement. La bien-pensance se montre monolithique, aucune place n’est laissée pour le juste dans le Mal ou l’injuste dans le Bien. Tout équilibrage de pensée, toute pondération argumentative est à étouffer. L’offense d’un propos ou d’un dessin éventuellement ressentie est aussitôt assimilée à un préjudice entraînant immédiatement la condamnation et la mise à mort médiatique. La valeur d’un raisonnement n’est plus liée à sa complexité ni à la subtilité d’un auteur, mais à sa conformité au credo moral du moment et à son accréditation collective.

Bouffon et sinistre, le politiquement correct est un terrorisme de la pensée nous menant droit au consensus mortifère et au cimetière de l’intelligence.

# juliadefunes #liberté

Gaspard Koenig : L'Enfer

 « C’est là que je réalisai toute mon erreur : je n’étais pas au Paradis, mais en Enfer. La torture éternelle, ce n’était pas la chaux et les pinces, mais un salon d’attente avec sièges inclinables. »

Un conte philosophique pour notre époque.



#Gaspard Koening #Littérature #Enfer

Gaspard Koenig: «La vraie liberté, ce n’est pas la maximisation des possibles»


GRAND ENTRETIEN - Le philosophe libéral publie un conte philosophique décrivant l’enfer comme un réseau d’aéroports connectés où les damnés sont forcés à errer et à consommer sans cesse. Une fable savoureuse où il critique en creux notre époque utilitaire, matérialiste et précautionniste.



LE FIGARO. - Dans votre conte philosophique, vous décrivez l’enfer comme un réseau d’aéroports connectés où les individus sont poussés au mouvement et à la consommation perpétuels. Comment vous est venue cette idée?

Gaspard KOENIG. - En passant moi-même trop de temps dans les aéroports et en me disant: «C’est l’enfer.» J’ai alors lu L’Enfer, de Dante, qui donne une représentation de la géhenne à la fin du Moyen Âge. C’est le lieu de toutes les souffrances physiques, qui à cette époque constituaient une menace quotidienne. Mais dans un monde qui tend à éliminer la douleur, à quoi ressemble l’enfer? Précisément à un endroit où l’on ne souffre pas mais où, plus vicieusement peut-être, tous nos désirs (matériels, sexuels, culturels…) sont satisfaits sans jamais être vraiment comblés. Un endroit où règnent l’insatiabilité et le mouvement perpétuels, dans un environnement contrôlé et aseptisé. On vit sur un tapis roulant sans fin, en proie à mille sollicitations qui viennent chatouiller les sens, materné par des serviteurs interchangeables aux noms comme des passwords. C’est un conte, avec une morale: mon but était de dénoncer la dystopie (récit de fiction qui décrit un monde utopique sombre, NDLR) à venir, reflet de notre refus du risque, du hasard, de la négativité. Un monde de guichets, de «scans» et de files d’attente, où l’on avance toujours sans jamais arriver nulle part.

L’enfer, c’est donc l’illimitation… Vous, le libertaire, vous plaidez pour les limites!

L’absence de limite empêche l’individu de se constituer. Mon héros possède une carte de crédit illimitée, qui lui permet d’acheter tout ce qu’il veut. Résultat: il perd petit à petit sa personnalité propre qui se dissout dans la myriade des tentations offertes. Il n’a plus de moi, il est réduit à ses impulsions. Je mets en scène à l’extrême ce que nous promettent les biotechnologies ou l’intelligence artificielle: un univers où tout est réglé, où les comportements sont anticipés à l’avance, où les choix sont à la fois multiples et prédictibles. Mais la maximisation des possibles, ça n’est pas la vraie liberté. La liberté comme choix infini est un enfer.

La vraie liberté, c’est pouvoir faire ce que l’on doit faire. Éliminer plutôt qu’ajouter. Sartre a bien montré comment le surgissement des possibles suscite l’angoisse existentielle

Qu’est-ce que la vraie liberté?

Être soi. Je crois à une définition plus stoïcienne de la liberté, que reprend Montaigne, d’ailleurs: «La vraie liberté est de pouvoir toute chose sur soi.» C’est pouvoir faire ce que l’on doit faire. Éliminer plutôt qu’ajouter. Sartre a bien montré comment le surgissement des possibles suscite l’angoisse existentielle. Nous sommes, en tant que société, en plein dans ce moment. Je propose à l’inverse d’évacuer le trop-plein de choix pour se construire une forme de nécessité singulière, une personnalité qui n’appartient qu’à soi et qui déploie sa propre logique.

Votre héros est un économiste qui a plaidé toute sa vie pour le néolibéralisme. Êtes-vous comme lui un repenti?

Mon roman est une critique explicite du néolibéralisme: d’ailleurs, mon héros croise dans l’enfer Milton Friedman, qui rebondit sur un trampoline, convaincu qu’il est au paradis. On vit dans un pays tellement illibéral que les jeunes gens découvrant le libéralisme ont tendance à l’embrasser avec la foi du charbonnier. Mais au sein de cette vieille et riche pensée, il y a mille familles différentes. Le néolibéralisme dominant est à mes yeux un dévoiement. J’ai longtemps refusé d’employer ce terme, n’y voyant qu’une insulte utilisée par les collectivistes de tous poils, mais j’ai admis en lisant Serge Audier qu’il correspondait à un courant très précis, se donnant comme objectif de parvenir au bien-être maximum, pour le plus grand nombre, dans le temps le plus court possible. C’est le règne de l’expertise et le culte de l’utilité. Si les idées gouvernent le monde, il est urgent pour les libéraux eux-mêmes de dresser l’inventaire de ce néolibéralisme qui nous a menés dans une impasse anthropologique. D’autant que le libéralisme est une doctrine qui a la faculté de muter assez régulièrement: le dernier grand moment de renouvellement fut le colloque Lippmann, à la fin des années 1930. Aujourd’hui, de nombreux auteurs proposent des voies nouvelles. Ils sont encouragés par les anciens: Tocqueville aurait détesté la société ultranormée dans laquelle nous vivons ; de même que John Stuart Mill, qui a réfuté Bentham précisément sur la question de l’utilitarisme, en montrant qu’on ne pouvait homogénéiser le calcul de l’utilité. Il est encore temps de sortir de l’aéroport!

Votre enfer est une éternité où se bousculent des gens pressés. Avez-vous voulu dénoncer le rapport au temps contemporain?

L’enfer est un mouvement perpétuel sans temps mort, sans sommeil. J’ai pensé à la nouvelle de Borges, Funes ou la mémoire, l’histoire d’un hypermnésique qui voit tout, qui retient tout et qui donc ne peut pas penser. Au fond, c’est un peu le monde hyperconnecté, où une information chasse l’autre à un rythme frénétique, où un voyage succède à l’autre. Avant le Covid, on avait l’impression que la vie bonne c’était de pouvoir s’envoler au moindre prétexte à l’autre bout du monde, souvent au détriment de la connaissance de son environnement immédiat. Pendant dix ans, j’ai passé ma vie dans des avions et des trains ; aujourd’hui, mon rêve est de pouvoir m’arrêter. L’immobilité serait le paradis…

Un certain nombre de dispositions de l’état d’urgence sanitaire, tout comme celles de l’état d’urgence contre le terrorisme, sont d’ores et déjà entrées dans le droit commun. C’est le reflet d’une société qui ne supporte plus le risque et minore la responsabilité individuelle

Dans votre enfer, le précautionnisme est absolu, et le risque zéro, partout présent. Que vous inspire la réponse des démocraties comme la France à la pandémie de coronavirus?

Le coronavirus a permis d’augmenter considérablement tous les mécanismes de surveillance et mis en valeur dans toutes les démocraties occidentales la folie de la norme. Un certain nombre de dispositions de l’état d’urgence sanitaire, tout comme celles de l’état d’urgence contre le terrorisme, sont d’ores et déjà entrées dans le droit commun. C’est le reflet d’une société qui ne supporte plus le risque et minore la responsabilité individuelle. Au-delà de l’épidémie, le pouvoir est tellement centralisé que la gestion de notre santé, de notre corps, ne relève plus de la décision individuelle mais d’une action autoritaire et disproportionnée de l’État. Comme pour mon héros, qui se fait constamment «réparer» et n’a même plus la liberté… de mourir.

Dans votre aéroport, votre héros croise Louis XVI qui erre depuis des milliers d’années en maudissant les valeurs démocratiques… Êtes-vous aussi inquiet de l’égalitarisme démocratique?

Je me sens un peu comme Tocqueville, qui voit sombrer avec nostalgie les valeurs d’honneur et de panache de l’Ancien Régime tout en sachant leur disparition inexorable et, au fond, souhaitable. Dans un livre peu connu, Quinze jours dans le désert, Tocqueville raconte son séjour dans les endroits vierges de l’Amérique, où il rencontre des tribus primitives et navigue sur des rivières encore intouchées par la civilisation. Il connaît un moment lamartinien d’émerveillement total devant une nature vierge et prédit avec tristesse sa disparition prochaine. À l’origine même de son libéralisme il y a ainsi une sorte de regret. Évidemment, il faut encore et toujours faire confiance à l’innovation que permet la liberté individuelle, et ne pas fantasmer le retour en arrière ou la décroissance. Pour autant, sur le plan social comme écologique, je revendique le droit à la nostalgie face à une perte originelle. Nous devons un adieu respectueux aux belles choses qui ont été emportées par le vent du progrès.

#Gaspard Koenig #Liberté

mardi 19 janvier 2021

Vincent Cespedes sur M6

2021 : le pari de l'humain 


"J'étais l’invité de Laurie Desorgher sur M6 pour évoquer cettte nouvelle année de pandémie. Que nous enseigne cette crise inouïe ? L’humilité et la discipline. Une leçon que les compositeurs de musique de film ont pris malgré eux avec l’arrivée du cinéma parlant – qui leur imposait de calmer leurs ardeurs. Un compositeur que j’adore, Darius Milhaud, émettait cette idée en 1937 : « Le musicien, qui était si fier de déverser les torrents de son inspiration lors de l'accompagnement des derniers films muets ou des premiers films sonores, prend, avec le cinéma parlant, une excellente leçon de discipline et d'humilité. » Une belle leçon d’équilibre, avec la musique ; une urgente leçon de vie, avec le coronavirus. En 2021, soyons à la hauteur !"

lundi 18 janvier 2021

Dominique Reynié: «Sans réaction de notre part, les GAFAM imposeront une orthodoxie idéologique»

 
ENTRETIEN - En «débranchant les micros» de l’hôte de la Maison-Blanche de leur propre initiative, les grandes plateformes apportent la démonstration éclatante de leur pouvoir exorbitant sur nos vies, s’inquiète le directeur général de la Fondation pour l’innovation politique (Fondapol)*.


LE FIGARO.- Jugeant que Donald Trump a appelé ses partisans à une insurrection, Twitter, Facebook, YouTube et d’autres plateformes ont suspendu ses comptes et certaines de ses vidéos. Quelle appréciation portez-vous sur leur décision et sur la polémique très virulente qu’elle a provoquée?

DOMINIQUE REYNIÉ. - Donald Trump a terminé son mandat de président des États-Unis par des fautes d’une extrême gravité. Il serait bon qu’il en réponde devant la justice de son pays. Pour autant, le rôle de censeur en dernière instance que se sont attribué à cette occasion les Gafam est démesuré. Hélas, la crainte de voir ce pays sombrer dans le chaos, la détestation par Trump - cultivée par lui-même - d’une partie des Américains et de l’intelligentsia planétaire, a permis aux big techs de faire valider leur acte inouï de censure par une cascade d’approbations immédiates, bruyantes et enthousiastes. Or, ces approbateurs ne sont pas moins irresponsables. Ils se sont réjouis de la chute d’un adversaire, mais ils n’ont pas réfléchi aux conséquences de cette censure. Et ce sont pourtant, dans bien des cas, des personnalités exerçant ou ayant exercé des fonctions publiques, parfois éminentes.


Puisqu’il est question d’une passation de pouvoir aux États-Unis, je peux dire que, d’une certaine manière, elle vient d’avoir lieu - en ce qui concerne la régulation de la liberté d’opinion - entre les pouvoirs publics et les puissances privées. On pouvait difficilement imaginer une manière plus spectaculaire de consacrer le rôle hégémonique des plateformes numériques sur nos vies.

Je crois que les dirigeants de ces entreprises n’ont même pas conscience de la puissance qu’ils sont en train d’accumuler. Dans le cas de Trump, ils ont donné le sentiment de gérer une crise de marque depuis leurs sièges sociaux sans comprendre qu’ils étaient en train de bouleverser le cadre historique de nos libertés.

La bienveillance naïve de leurs propos et de leurs justifications à ce sujet est confondante, et très inquiétante. Peut-on savoir qui a décidé cet acte majeur de censure? Dans quel cadre de discussion? Avec qui? Les grandes institutions publiques - juridictionnelles, parlementaires, académiques - ont-elles été sollicitées? Dans cet univers qui contribue si massivement à l’obsession de la transparence, peut-on au moins lire, ne serait-ce qu’un compte rendu de ces débats?

D’après les partisans de Trump, cette décision est arbitraire et illustre la volonté des Gafam de refuser le pluralisme. Que pensez-vous de cette critique?

Sans réaction de notre part, les Gafam imposeront une orthodoxie idéologique. Je peux d’autant plus l’assurer que cela a déjà commencé. C’est dans la nature de ces entités. Nos vies dépendent de plus en plus de ces entreprises planétaires, ultraperformantes, omniscientes et qui ne dorment jamais ; inversement, elles sont de plus en plus sensibles à nos vies qu’elles connaissent de mieux en mieux. Ce lien organique avec leur marché les rend hypersensibles aux sentiments de leurs consommateurs, partout dans le monde. Ceux qui applaudissent aujourd’hui à la censure infligée à Trump pleureront demain lorsque ces machines serviront une tyrannie. Les Gafam qui censurent Trump ne jugent pas nécessaire de censurer Erdogan ou Khamenei.


Accepter la régulation de l’espace public par les Gafam nous engage dans un processus historique, l’avènement d’un gouvernement de nos libertés global et privé

Dominique Reynié

Pour les défenseurs de la décision des plateformes, il appartient aux Gafam de lutter contre «les discours de haine». L’argument vous paraît-il fondé?

Au premier abord, l’idée de censurer les «discours de haine» appelle l’approbation. Pourtant, cet élan initial se heurte aussitôt à la question de savoir comment évaluer le contenu du discours. Qu’est-ce qu’un «discours de haine»? Sous certaines formes, le sens est évident. On songera au racisme, à l’antisémitisme, aux appels à la violence physique contre une personne ou un groupe de personnes. Mais qui sait où commence et s’arrête un discours de haine? Chacun aura ses critères d’évaluation, tracera ses limites, mais les lignes de partage subjectives ne convergeront pas toujours pour former une vision collective en 2.0 ; parfois, elles s’opposeront radicalement. Les unes de Charlie Hebdo sont la manifestation même de la liberté d’expression quand d’autres y voient un discours de haine.

Notre espace public fourmille d’exemples montrant que nous tolérons de moins en moins ces différences, que le point de vue autre est de plus en plus souvent perçu comme une agression, voire l’expression d’une haine. On voit bien comment un groupe, s’estimant insulté par un discours, pourrait, à certaines conditions de mobilisation, d’expression et de contexte, obtenir la requalification dudit discours en «discours de haine». C’est ainsi que peu à peu sera demandée la censure des points de vue différents et des points de vue concurrents.

Voilà une première conséquence dramatique du rôle croissant des plateformes numériques. En ouvrant la porte à des mécanismes de censure offerts aux rapports de force, les plateformes numériques accouchent d’un monde où la notion de «discours de haine» sera l’objet d’une évolution rapide et constante. Voyez aujourd’hui comment se déploient des opérations de requalification des contenus, conduisant à reprocher à ceux qui ont vécu jadis d’avoir franchi des limites qui ont été fixées depuis. C’est l’affaire du déboulonnage des statues. Mais dès lors, qui peut être certain que les propos qu’il a tenus auparavant ne seront pas requalifiés aujourd’hui de «discours de haine»? Qui peut être assuré que les propos qu’il tient aujourd’hui, ceux qu’il tiendra demain, ne seront pas requalifiés de «discours de haine» demain ou après-demain?

Que préconiser pour concilier liberté et responsabilité sur les réseaux sociaux?

Les caractéristiques des Gafam devraient suffire à nous dissuader de leur déléguer ce pouvoir de régulation, et sûrement pas avant qu’ils soient eux-mêmes fermement contrôlés par un régulateur public: ce sont des entreprises, elles exercent un contrôle oligopolistique de l’espace public numérique, lequel est devenu, de fait, le soubassement de tout l’espace public. Ce sont des entreprises étrangères, sauf pour les Américains. Accepter la régulation de l’espace public par les Gafam nous engage dans un processus historique, l’avènement d’un gouvernement de nos libertés global et privé.

Les Gafam ne posent pas seulement le problème de la régulation de nos libertés par des plateformes numériques, elles américanisent la pratique des libertés et elles les façonnent selon un régime planétaire de tolérance dont ils sont les seuls arbitres et juges. On peut admirer ces entreprises, on peut être un admirateur de la démocratie américaine tout en refusant que nos libertés obéissent aux critères américains, a fortiori lorsqu’ils émanent de ces puissances privées.

Les Gafam numérisent et américanisent nos libertés. Le démantèlement de ces oligopoles est devenu nécessaire. Je note avec espoir qu’il en est sérieusement question aux États-Unis. Mais pour nous, cela ne suffira pas. Nous devons voir émerger rapidement des plateformes européennes. Si l’on me dit que c’est impossible, alors c’est la liberté qui, chez nous, va devenir impossible.


jeudi 14 janvier 2021

Joël de Rosnay « Petit éloge du surf »


Rétro 2020 : les livres de l'année



Joël de Rosnay, un des pionniers du surf en France, nous entraîne dans les "spots" du monde entier et nous plonge au coeur de ce qui l'a tant séduit dans le surf et qu'il connaît peut-être mieux que quiconque : l'esprit de la glisse.
Ed. François Bourin, 

Ce livre figure parmi les "tops" des livres de l'année 2020

Chafles Pépin : La rencontre

 Chères amies, chers amis,

 
Des rencontres entre nous il y en a eu beaucoup et elles ont fait ma joie. 
 
Nous nous sommes vus au MK2, en librairies, dans des cadres professionnels aussi, autour de bons dîners, et il y a un an nous étions ensemble au théâtre de la porte Saint-Martin. Ces rencontres ont été intenses, enthousiasmantes, chaleureuses, troublantes également. Elles m’ont fait avancer dans ma réflexion, dans mon questionnement. 
 
Mon nouveau livre La Rencontre, une philosophie, qui sort aujourd’hui en librairie est donc un peu le vôtre, il y a en lui beaucoup de ce que vous m’avez transmis.

Parce que la rencontre des autres n’est pas un simple supplément mais le cœur d’une vie vraiment humaine,

Parce que rencontrer quelqu’un c’est en même temps découvrir un monde et se redécouvrir,

Parce que nous ne pouvons pas nous rencontrer aujourd’hui autant que nous le voudrions, mais que nous pouvons dès maintenant préparer les grandes rencontres de demain, je vous en confie avec émotion la lecture.

Je serai heureux d’en parler avec vous dès que nous le pourrons. 
 
Charles Pépin



mardi 12 janvier 2021

Gérald Bronner - Philo Mag

Apocalypse cognitive

Une recension de Martin Legros, publié le 

Préhistoire de l’attention

Selon le sociologue Gérald Bronner, la révolution numérique révélerait notre nature humaine la plus profonde, qui s’est construite durant la Préhistoire. Une hypothèse stimulante ou simpliste ?

 


Voici un essai aussi passionnant que déroutant. Avec un sens de la dramatisation argumentée, Gérald Bronner propose un diagnostic original sur la crise de notre temps. Elle tient moins à des problèmes objectifs, comme le réchauffement climatique ou la montée en puissance des régimes autoritaires, qu’à un ressort psychique : la bataille de l’attention. Jamais dans l’histoire, l’humanité n’a disposé d’un tel capital attentionnel. Avec la réduction massive du temps éveillé que nous consacrons au travail sur toute une vie – en France, il est passé de 48 % en 1800 à 11 % aujourd’hui –, l’humanité a gagné un temps libre considérable – le fameux « temps de cerveau humain disponible », selon la formule de Patrick Le Lay, le patron de TF1, à propos du capital que la chaîne vendait à ses annonceurs et que Bronner reprend à son compte sans jamais le citer, étrangement. « Ce temps libéré de notre esprit a été multiplié par plus de cinq depuis 1900 et par huit depuis 1800 ! Il représente aujourd’hui dix-sept années, soit près d’un tiers de notre temps éveillé. C’est un fait inédit et significatif dans l’histoire de l’humanité. » 

Toute la question est de savoir ce que nous allons faire de cette précieuse ressource ? Allons-nous la consacrer à traiter collectivement les défis du moment, à base d’inventions scientifiques et technologiques, de partage des connaissances, de délibération démocratique et de régulation internationale ? Ou allons-nous la laisser se faire capturer par le marché dérégulé de l’information qui, à rebours de l’idéal d’émancipation des fondateurs de l’Internet, donne libre cours à nos penchants et favorise les biais cognitifs et le temps court ? À suivre Bronner, la balance penche du mauvais côté. Les informations qui nous captivent sont celles qui entretiennent nos peurs, confondent causalité et corrélation, relaient notre besoin de nous exhiber et de nous comparer, nous désinhibent de la violence et nous incitent à préférer les satisfactions immédiates du virtuel à la rude confrontation avec le réel. 

Selon le sociologue, ce tableau clinique est une véritable « révélation ». D’où le terme d’« apocalypse cognitive » – apocalypse signifiant d’abord révélation d’une vérité cachée. Que révèle donc la dérégulation du marché de l’information ? Ni plus ni moins que… notre nature humaine la plus profonde, constituée par les structures de notre cerveau et les habitus cognitifs acquis durant la Préhistoire. Loin d’avoir « dénaturé » l’homme en le soumettant à des dispositifs aliénants, le capitalisme numérique ferait apparaître les invariants de la nature humaine que nous avons tendance à refouler. L’homme des clashs sur les réseaux sociaux, prêt à adhérer aux infox et aux thèses complotistes, c’est « l’homme préhistorique qui revient sur le devant de la scène ». Un homme à qui il faut réapprendre à « différer la satisfaction de ses désirs immédiats » et à « domestiquer l’empire de ses intuitions erronées ». 

Si l’hypothèse est intéressante, on est stupéfait de l’anthropologie simpliste sur laquelle elle repose. Pour Bronner, l’homme préhistorique est en effet un homme tellement occupé à assurer sa subsistance dans un milieu hostile qu’il ne peut s’expliquer le fonctionnement de la nature qu’en peuplant le ciel de créatures enchantées avec lesquelles il doit négocier en permanence. Jusqu’au jour où surgit la raison qui lui permet de passer d’un rapport de soumission à un rapport de domination avec le monde. Marx ironisait sur les « robinsonnades » par lesquelles les philosophes du XVIIIe siècle se représentaient l’homme préhistorique. On est stupéfait qu’un sociologue français, qui ne peut ignorer les travaux sur la Préhistoire et l’ethnologie moderne, d’André Leroi-Gourhan à Claude Lévi-Strauss en passant par Pierre Clastres ou Philippe Descola, puisse se faire une image aussi rudimentaire de l’homme prémoderne et de ses croyances. Et quand Bronner nous annonce que « l’heure de la confrontation avec notre propre nature va sonner », on est séduits par l’hypothèse, mais on se demande où il a été cherché une image aussi frustre de Robinson.

lundi 11 janvier 2021

Webinar Sense Agency : Joel de Rosnay



L’intelligence artificielle ouvre de nouvelles perspectives pour résoudre les grands défis du XXIème siècle.

Redoutée, décriée, encensée, l’Intelligence artificielle fait partie de notre quotidien, mais est-elle réellement un bien pour l’humanité ? Elle suscite beaucoup d’enthousiasme mais également beaucoup de peurs. Comment faut-il l’appréhender ?

C’est ce que nous découvrirons au cours de ce webinar en présence de Joël de Rosnay qui sera interviewé par Jean-Michel Dardour.

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Joël de Rosnay, Docteur ès Sciences, est conseiller de la Présidence d’Universcience. Entre 1975 et 1984, il a été Directeur des Applications de la Recherche à l'Institut Pasteur. Ancien chercheur et enseignant au Massachusetts Institute of Technology (MIT) dans le domaine de la biologie et de l'informatique, il a été Attaché Scientifique auprès de l'Ambassade de France aux Etats-Unis.
Il s'intéresse particulièrement aux technologies avancées et aux applications de la théorie des systèmes.

Auteur de nombreux ouvrages à succès, comme « Le Macroscope », « Surfer la vie », et « je cherche à comprendre … » où il nous transporte dans sa quête passionnante des codes cachés de la nature et de cette mystérieuse force organisatrice qui régit notre univers. Il a publié en 2019 « La symphonie du vivant » et « Petit éloge du surf » (2020).

Joël de Rosnay est lauréat du Prix de l'Information Scientifique de l'Académie des Sciences et du prix Benjamin Constant des Arts de la Communication de la Société d'Encouragement de l'Industrie Nationale.
L'interview sera suivie d’une séance de questions-réponses


 

Gérald Bronner : Apocalypse cognitive

 La situation est inédite. Jamais, dans l'histoire de l'humanité, nous n'avons disposé d'autant d'informations et jamais nous n'avons eu autant de temps libre pour y puiser loisir et connaissance du monde. Nos prédécesseurs en avaient rêvé : la science et la technologie libéreraient l'humanité. Mais ce rêve risque désormais de tourner au cauchemar. Le déferlement d'informations a entraîné une concurrence généralisée de toutes les idées, une dérégulation du « marché cognitif » qui a une fâcheuse conséquence : capter, souvent pour le pire, le précieux trésor de notre attention. Nos esprits subissent l'envoûtement des écrans et s'abandonnent aux mille visages de la déraison. Victime d'un pillage en règle, notre esprit est au coeur d'un enjeu dont dépend notre avenir. Ce contexte inquiétant dévoile certaines des aspirations profondes de l'humanité. L'heure de la confrontation avec notre propre nature aurait-elle sonné ? De la façon dont nous réagirons dépendront les possibilités d'échapper à ce qu'il faut bien appeler une menace civilisationnelle. C'est le récit de cet enjeu historique que propose le nouveau livre événement de Gérald Bronner.   

Gérald Bronner est professeur de sociologie à l'Université de Paris, membre de l'Académie des technologies et de l'Académie nationale de médecine. Il a publié plusieurs ouvrages couronnés par de nombreux prix. Son dernier ouvrage paru est Cabinet de curiosités sociales (collection « Quadrige », Puf, 2020).

jeudi 7 janvier 2021

Gratte-ciel et voitures volantes, retour vers la ville du futur


Déjà au XIXe siècle, les métropoles du futur s'agitent, se déploient, s'activent sous terre et dans les airs. Dans ces villes fantasmées, il est possible de rouler, de voler, de glisser, ou de se reposer dans des jardins suspendus. Entre rêve et réalité, embarquement pour la ville du futur !


Architectones, Kasimir Malevitch, 1923-1929.


En 1882, c’est au rez-de-chaussée que les lecteurs découvrent le monde du XXe siècle. Le rez-de-chaussée, c’est-à-dire en bas de la page d’un journal, sous forme de feuilleton. Le Vingtième siècle est signé Albert Robida et cette vision futuriste paraît l’année suivante sous forme d’ouvrage, avec des textes et des dessins de Robida : « Le mois de septembre 1952 touchait à sa fin. L’été avait été magnifique ; le soleil, calmant ses ardeurs de messidor, dégageait maintenant ces tièdes et caressantes effluves des belles journées d’automne aux splendeurs dorées ». Il y est question « d’aéronef omnibus », de « train tube ». C’est toujours un plaisir de visiter la manière dont nos ancêtres imaginaient leur propre avenir, qui est notre présent. Xavier Mauduit

Les transformations techniques et sociales, le progrès des communications à la fin du XIXe siècle inspirent une nouvelle génération d’architectes, désireux de penser et de concevoir la ville du futur. Ces métropoles sont toujours le reflet des craintes, des rêves et des besoins des contemporains qui les imaginent. Tour à tour futuristes, fonctionnelles ou bucoliques, ces villes de demain sont au carrefour des innovations artistiques, architecturales et scientifiques de leur temps. Entre voitures volantes et immeubles de verre, elles se présentent tantôt comme un pur produit de l’imagination tantôt comme un projet de réforme des métropoles existantes.

Penser la ville du futur, c’est également imaginer la vie de demain. Les habitations occupent une place centrale dans ces anticipations. Les cuisines intelligentes, les maisons surélevées et les pièces largement ouvertes sur l’extérieur s’imposent bientôt dans les projets des architectes. 

Yona Friedman imagine par exemple des villes spatiales, composées de modules d’habitation modifiables et transportables à l’infini, qui permettraient à leurs habitants de redevenir les maîtres et possesseurs de leur espace. Alors, vivons-nous aujourd’hui dans les villes imaginées pour nous par les hommes du passé et surtout que nous disent ces anticipations sur ceux qui les formulent ?

Avec Jean-Louis Cohen, architecte et historien de l’architecture et de l’urbanisme. Professeur invité au Collège de France depuis 2014 et professeur d'histoire de l'architecture à l'Institute of Fine Arts de la New York University, il a conçu et réalisé plusieurs expositions, parmi lesquelles Scènes de la vie future et Architecture en uniforme, au Centre Canadien d'Architecture de Montréal (1995 et 2011) et  Le Corbusier, An Atlas of Modern Landscapes (2014) à Barcelone et Madrid. Il est par ailleurs l’auteur de nombreux ouvrages, notamment L'Architecture au futur depuis 1889 aux éditions Phaidon (2012) et Construire un nouveau Nouveau Monde, L’amerikanizm dans l’architecture russe (Éditions de la Villette, 2020).

Avec nous aussi, Caroline Cros, conservatrice du patrimoine, spécialisée en art du XXe et du XXIe siècle. Elle enseigne l’histoire de l’art contemporain à l’École du Louvre.  Elle est l’auteure d’une thèse intitulée César, un primitif moderne, nouveaux éclairages sur les années 1960-1975. Elle est commissaire de l’exposition Yona Friedman / Architecture mobile = Architecture vivante à la Cité de l'Architecture en 2016 et co-réalisatrice avec Antoine de Roux du documentaire Animal normal : Conversations avec Yona Friedman 2007-2014 (2014).

1889,c'est la grande exposition qui célèbre à Paris le centenaire de la Révolution française avec la tour Eiffel, la galerie des machines, la féerie de l'électricité... Une exposition qui donne donc l'image de la grande ville transformée par les technologies nouvelles : l'acier, l'électricité, la chimie moderne. C'est cette ville que les architectes perçoivent comme devant irrévocablement se transformer pour entrer dans cet âge industriel. Jean-Louis Cohen

Peu avant le confinement, Yona Friedman a imaginé un nouveau concept, le Meuble Plus, un espace pas très grand dans lequel vous occupez une fonction dédiée. Un espace de vie qui correspond à une maquette de la taille d'une boite à chaussure rectangulaire. Il imaginait que dans le futur, les habitants auraient ce type d'espace, relié à une infrastructure "cloud", "en nuage", qui les connecterai à l'extérieur pour l'électricité, la communication et que la ville peu à peu deviendrait beaucoup plus dispersée, Elle tendrait vers une grande globalité et c'est un peu ce qu'on vit avec la pandémie. Caroline Cros



Source : France-Culture - LE COURS DE L'HISTOIRE par Xavier Mauduit

mardi 5 janvier 2021

Comment les hommes du passé voyaient-ils leur futur

Épisode 1 : Futurs antérieurs, histoire des représentations de l’avenir


Luigi Russolo, La Rivolta (La Révolte), 1911, huile sur toile. Gemeentemuseum, Den Haag, La Haye.


Nous représentons-nous l'avenir de la même manière que nos ancêtres ? Assurément non : notre conception du futur a beaucoup à voir avec notre présent, nos inquiétudes et nos espoirs contemporains, mais aussi avec notre histoire. Alors, quels points communs entre les futurs d'hier et d'aujourd'hui ?

Le poète Georges Brassens nous avait prévenus : «  Il est morne, il est taciturne / Il préside aux choses du temps / Il porte un joli nom, Saturne / Mais c'est dieu fort inquiétant ». Chez les Romains, Saturne est le maître du temps, identifié au titan Cronos, chez les Grecs. Ah ! le temps, quelle chose complexe. Il y a le passé, le présent, le futur, mais nos ancêtres avaient aussi leur passé – qui est aussi le nôtre –, leur présent – qui est notre passé –, et leur propre futur, qui est aussi notre passé. « Il faudra que Saturne en fasse / Des tours d'horloge, de sablier », rappelait avec justesse Brassens. Sans conteste, Saturne est un dieu fort inquiétant.  Xavier Mauduit

Depuis le début de la crise sanitaire, il est devenu difficile de se projeter dans l’avenir : qui peut dire ce qu’il fera dans deux semaines, trois mois ou un an ? À l’aube de l’année 2021, cette suspension du cours habituel du temps et de la vie est aussi le moment propice à une réflexion sur notre rapport à l’avenir.

Le futur tel que le pensaient les Grecs, les premiers chrétiens, les penseurs des Lumières ou nos grands-parents n’a rien à voir avec le futur tel que nous l’envisageons (ou du moins l’envisagions !). Le futur a pu être pensé comme une simple répétition du passé ; comme une fin des temps rédemptrice ; comme un monde meilleur atteignable par le progrès technique ; comme une dystopie cauchemardesque... Il y a donc une histoire de l’avenir, de ses représentations, mais aussi des rapports de force au sein des sociétés pour imposer “sa” vision du futur. 

Nous en parlons avec nos invités :

François Hartog, historien spécialiste de l’Antiquité et des formes historiques de temporalisation, membre fondateur de L'Association des Historiens, 

 François Jarrige, maître de conférences en histoire contemporaine à l’Université de Bourgogne (Centre Georges Chevrier), spécialiste des sociétés industrielles et de l'histoire des techniques.

Ce qui distingue profondément le monde ancien des mondes modernes c'est que le futur n'excédait pas le passé : On était dans un régime d'historicité tel que la catégorie prépondérante était celle du passé. Ce qui veut dire que quand ils imaginaient le futur, quand ils essayaient de le préparer, quand il reprenait une action, ils commençaient par regarder en direction du passé pour y trouver des précédents, des exemples, des instruments pour y conduire leur action (... ) On était dans un univers où les repères demeuraient, c'est ce avec quoi le monde moderne va rompre, mais, dans l'intervalle, il y a eu le surgissement du christianisme. François Hartog

On note deux phénomènes majeurs au tournant du XVIIIe et du XIXe siècle : l'expérience de la révolution politique et l'expérience de la révolution industrielle. Deux transformations fondamentales du rapport au monde qui vont entrainer une transformation du rapport au temps avec l'idée que l'on peut se projeter dans le futur d'une façon enthousiaste, positive et confiante parce que les révolutions politiques entre 1789 jusqu'au milieu du XIXe siècle ont montré aux contemporains que l'ordre social, politique, n'était pas quelque chose d'immuable, de naturel mais était aussi le résultat d'une construction. Il pouvait être modifié, chamboulé par l'intervention des humains. Les révolutions politiques sont parallèles à des périodes de mutations économiques, des transformations des fondements matériel du monde qui vont donner de plus en plus de confiance dans la capacité que les sociétés occidentales ont à modeler leur environnement en contrôlant la nature pour produire de l'abondance qui devient le grand mythe moderne à partir du XIXe siècle. François Jarrige