lundi 30 novembre 2020

George Orwell: Covid1984


L’auteur de 1984 et de La Ferme des animaux fait son entrée dans la Pléiade, dans une période où son œuvre se révèle particulièrement éclairante…

Soixante-dix ans après sa mort, George Orwell intègre la prestigieuse collection des Éditions Gallimard. Le timing est bien choisi. Car, si l’écrivain britannique a été qualifié de visionnaire, son œuvre n’a jamais paru si actuelle tant l’année 2020 a de faux airs de 1984. Déjà, après l’annonce du premier confinement, en mars dernier, les recherches liées à la célèbre dystopie avaient explosé sur Google tandis que sur Twitter apparaissait le hashtag #Covid1984. Aujourd’hui, l’adjectif «orwellien» continue à être convoqué pour dénoncer les privations de liberté.


George Orwell . ©Rue des Archives /SPPS


Publié en 1949, écrit pendant la guerre, 1984 se lit comme un roman d’anticipation, mais aussi comme une critique des régimes soviétique et nazi. Le lecteur est plongé dans un monde totalitaire gouverné par un «Big Brother» qui s’insinue dans les consciences. Le crime de la pensée est passible de mort, et la réalité est dictée par la novlangue d’un parti unique et par son ministère de la Vérité. But: créer un homme nouveau docile et malléable.

Nous n’en sommes pas là. Aussi discutables qu’elles soient, les mesures sanitaires se présentent comme temporaires et ont avant tout pour objectif de protéger du virus. Mais leur accumulation et leur application autoritaire font réfléchir. Et certains thèmes abordés par Orwell renvoient à notre présent. De la République des attestations et du traçage à la société de surveillance de masse, il n’y a qu’un pas, que la Chine a déjà franchi avec ses caméras à reconnaissance faciale. Quant aux Gafa, dont la toute-puissance devrait s’affirmer à l’issue de cette pandémie, ne sont-ils pas les «Big Brother» sans visage du XXIe siècle?

Au-delà de la situation créée par la crise sanitaire, les parallèles avec notre époque interpellent et nous sur un possible retour du totalitarisme sous une nouvelle forme. L’omniprésence des «télécrans» semble préfigurer nos tablettes et smartphones. «Les minutes de la haine», qui consistent à vilipender quotidiennement un bouc émissaire, peuvent être rapprochées du fonctionnement des réseaux sociaux. L’effacement et la réécriture de l’Histoire, pour coller aux intérêts et à l’idéologie du Parti, annoncent le déboulonnage des statues et, plus largement, lacancel culture à l’œuvre dans les facs américaines. Enfin, l’oligarchie décrite dans 1984 ressemble à s’y méprendre aux «élites» dirigeantes contemporaines: «Une nouvelle aristocratie constituée de bureaucrates, de savants, d’organisateurs de syndicats, d’experts en publicité, de sociologues, de journalistes et politiciens professionnels»...


Mais si 1984 occupe une place à part dans l’œuvre d’Orwell, l’un des mérites de ce volume, dirigé par Philippe Jaworski, est de faire découvrir au néophyte des textes plus méconnus: En Birmanie, son premier roman, s’inspirant de son expérience d’officier des forces de l’ordre dans ce pays, et où il fustige le colonialisme britannique ; Le Quai de Wigan, formidable reportage où il partage le quotidien des mineurs du nord de l’Angleterre ; Hommage à la Catalogne, récit de son engagement dans la guerre civile espagnole au cours de laquelle il se bat contre les franquistes, avant de prendre ses distances avec la gauche marxiste. Ce qui frappe, malgré l’apparente diversité des sujets, c’est la cohérence de son œuvre et de son parcours. Anticolonialiste dans les années 1920, puis antifasciste et anticommuniste dans les années 1930 et 1940, Orwell n’a eu de cesse de combattre les orthodoxies et les dogmatismes et de se placer du côté des opprimés. 1984, son dernier livre, est l’aboutissement d’une longue réflexion sur le totalitarisme. Méfiant à l’égard des intellectuels et de leurs théories, Orwell s’est tenu au plus près des hommes ordinaires dont il voyait dans les valeurs simples, ce qu’il appelait «la décence commune»: le meilleur antidote aux folies idéologiques.

Œuvres, de George Orwell, Bibliothèque de la Pléiade, sous la direction Philippe Jaworski, 1 600 p., 66 €.

Par Alexandre Devecchio

Le Figaro

vendredi 27 novembre 2020

Brice Couturier : Fini le culte du winner, célébrons l'échec

 Les échecs sont-ils des jalons nécessaires sur le chemin d’un succès final qui nous en rembourserait ? Après avoir célébré la figure du winner, une avalanche d'essais anglo-saxons tendent à envisager l'échec comme une épreuve positive. L’échec, sujet vendeur outre-Atlantique, un signe des temps ?

Les échecs peuvent-ils être considérés comme des "datas qu’on accumule", des informations dont il conviendrait de faire bon usage, dans la perspective de prochaines épreuves ? Crédits :  Adie Bush - Getty

L’échec serait-il devenu un sujet vendeur ? Dans une série de podcasts hebdomadaires, la journaliste et romancière britannique Elizabeth Day interviewait des personnalités, en axant ces entretiens sur leurs échecs. Gros succès. Elle publie à présent une espèce de manuel de l’échec réussi, Failosophy : A Handbook For When Things Go Wrong. Intraduisible, si ce n'est par un approximatif Plantageosophie : Manuel pour quand ça tourne mal. L’an dernier, elle avait déjà publié How to Fail (Comment échouer). Voilà quelqu’un qui fait carrière sur l’échec. Signe des temps ?

Comme le remarque Megan Nolan dans le New Statesman, on a assisté, ces dernières années, à une véritable avalanche de livres consacrés au thème de l’échec. Et c’est troublant. 

Le dessinateur de bandes dessinées américain Scott Adams, créateur de la fameuse série Gilbert consacrée au monde de l’entreprise, a ainsi publié en 2013 un livre intitulé How To Fail At Almost Everything and Still Win Big (Comment échouer dans presque tout et cependant gagner le gros lot). Depuis, un nombre incalculable de bouquins prétendent apprendre aux Américains à "gérer leurs échecs". Le plus souvent dans l’idée de les transformer en succès, mais pas nécessairement. Les Américains seraient-ils en train de prendre conscience de l’échec que leur propre pays est en train de subir ? Par exemple dans sa rivalité avec la Chine pour le leadership mondial ?

On dira que la culture américaine a constamment célébré le "winner". Que le milliardaire Donald Trump est probablement parvenu à se faire élire président du pays, en 2016, malgré ses frasques et son incompétence, précisément parce qu’il incarnait ce rêve américain : devenir riche et puissant, pouvoir "s’en payer". Et que son incapacité à assumer, cette année, son échec électoral, démontre combien le fait de perdre est insupportable aux Américains. 

Pourtant, leur littérature, le cinéma hollywoodien ne manquent pas de très beaux portraits de "losers magnifiques" : Barry Lindon, Taxi Driver, Macadam cow-boy, Vol au-dessus d’un nid de coucou… . Et cela ne date pas des années soixante : les romans de Scott Fitzgerald sont tous consacrés à de tels personnages. 

France Inter - Pascal Picq : Au commencement était aussi la femme !

 On ne parle jamais des femmes dans la Grande histoire. Mais les paléontologues Pascal Picq et Marylène Patou-Mathis, qui publient respectivement "Et l'évolution créa la femme" (Odile Jacob) et "L'homme préhistorique est aussi une femme" (Allary), corrigent l'erreur.


Pétroglyphes d'Aliya la déesse de la fertilité, province de Najran, à Thar, Arabie saoudite. © Getty / Eric Lafforgue / Art in All of Us / Corbis


La domination masculine ne date pas d'hier... Elle prend racine à la préhistoire mais n'en est pas pour autant un fait naturel, mais bien le produit de la culture. 

C'est ce que démontrent dans leurs ouvrages respectifs Pascal Picq et Marylène Patou-Mathis.

Paléo-anthropologue et maître de conférence au Collège de France, Pascal Picq tente dans "Et l'évolution créa la femme"  de comprendre, dans une perspective évolutionniste, le développement de comportements coercitifs et violents chez les hommes envers les femmes. 

En étudiant les rapports entre les sexes dans différentes espèces animales, en particulier chez les singes, il dresse un constat accablant : chez les hominidés, ces rapports sont beaucoup plus agressifs que dans la plupart des autres espèces, les mâles pouvant en venir même à tuer les femelles. Néanmoins, Pascal Picq a toujours existé des cultures humaines où prévalait un équilibre des pouvoirs entre hommes et femmes, mettant à mal les théories naturalisant la domination masculine.  

Cette entreprise de déconstruction des préjugés sur les rapports de genre à la préhistoire suppose également de faire évoluer le regard sur la femme préhistorique. 

Marylène Patou-Mathis, préhistorienne et directrice de recherche au CNRS, dans "L'homme préhistorique est aussi une femme" souligne comment nos représentations de la femme préhistorique comme soumise à l'homme, uniquement en charge des aspects domestiques de la vie quotidienne ont été en réalité calquées sur les préjugés sexistes des fondateurs de la discipline historique consacrée à la préhistoire au XIXe siècle. 

La mise en concordance des époques et la réintégration de l'homme dans l'histoire globale des espèces animales permettent ainsi de réfléchir aux sources d'inspiration que représente la préhistoire pour réinventer les rapports entre les genres au temps présent. 

https://podcasts.apple.com/fr/podcast/lheure-bleue/id1151022824

jeudi 26 novembre 2020

Luc Ferry: «Une mondialisation salvatrice?»


CHRONIQUE - Un vaccin eût été radicalement impossible à tester comme à développer en moins d’un an hors d’un système capitaliste mondialisé.

Par Luc Ferry


N’en déplaise aux contempteurs de la mondialisation libérale et de la société de consommation, qu’ils viennent de l’extrême gauche, du fondamentalisme vert ou de la droite souverainiste, ce n’est nullement la mondialisation qui fut à l’origine du Covid-19 mais des marchés chinois traditionnels abrités par un régime communiste.


«La diabolisation rituelle de ce symbole de la mondialisation qu’est Amazon n’est guère sensée», estime Luc Ferry. Jean-Christophe MARMARA/Le Figaro


Qui plus est, c’est bel et bien grâce à cette mondialisation pourtant honnie par une majorité de Français que nous allons sortir de la crise. Pour éviter un malentendu prévisible dès qu’on s’aventure sur ce sujet désormais radioactif, je rappellerai que j’ai longuement analysé dans mes livres les défauts de ce que j’ai appelé la «deuxième mondialisation», celle qui est aujourd’hui portée par le net et qui n’est plus maîtrisée par personne. Les menaces qu’elle fait peser sur les petites nations sont incontestables et je serai le dernier à les nier: perte de contrôle sur le cours du monde, régulation de l’économie difficile, voire impossible, perte du sens d’une histoire qui échappe de toute part à la volonté des Hommes.

Je sais aussi combien certains courants de pensée, à gauche comme à droite, chez les laïques comme chez les croyants, abhorrent la logique consumériste qui caractérise la modernité libérale. Au plus profond, c’est affaire, sinon de goût, du moins de valeurs et comme tel, cela relève davantage de la subjectivité que de l’objectivité: certains adorent voyager, consommer, dépenser et vivre dans la société de la mode et de l’innovation permanente, d’autres au contraire détestent ce monde moderne qui érode sans cesse les valeurs et les autorités traditionnelles.

Force est de reconnaître que le vaccin signe indiscutablement le succès de la mondialisation libérale

Il y a sur ce terrain davantage de liens entre un communiste antilibéral et un catholique, au sens propre et légitime du terme, «conservateur», qu’avec quelqu’un qui aime le monde moderne à cause des libertés qu’il nous offre par-delà tous les défauts qu’on pourra, à tort et à raison, lui trouver. Il n’y a aucune chance que dans cette «guerre des dieux», pour parler comme Max Weber, les uns et les autres puissent se convaincre.

Pour autant, si l’on veut bien se situer un instant sur un plan plus objectif, force est de reconnaître que le vaccin signe indiscutablement le succès de la mondialisation libérale. Il eût été radicalement impossible à tester comme à développer en moins d’un an hors d’un système capitaliste mondialisé. Comme l’écrit excellemment Luc de Barochez dans Le Point de cette semaine, «le vaccin est fondé sur les recherches d’une scientifique hongroise émigrée aux États-Unis. Il a été mis au point à Mayence par la PME allemande BioNTech par deux médecins originaires de Turquie. Il a été testé simultanément aux États-Unis, en Chine et en Allemagne, au Brésil, en Afrique du Sud et en Turquie, tandis qu’il est produit en Belgique, en Allemagne et aux États-Unis par une multinationale dirigée par un Grec d’origine juive…» Bref, l’horreur pour un altermondialiste! Du reste, sans le secours de l’intelligence artificielle, ici omniprésente, nous aurions, comme ce fut le cas pour le sida, attendu dix ans avant de trouver une parade à la maladie.

Amazon réalise en effet 58 % de ses ventes sur le sol français via des vendeurs tiers. Ce sont plus de 11.000 PME et TPE qui, en France même, vendent sur cette plateforme

J’ajouterai pour faire bonne mesure que la diabolisation rituelle de ce symbole de la mondialisation qu’est Amazon n’est guère sensée. En dehors du fait que cette plateforme nous rend des services insignes en nous évitant de nous déplacer pour acheter des objets ordinaires qui ne nécessitent en rien notre présence, elle est une aide précieuse pour des milliers de petits commerces. Amazon réalise en effet 58 % de ses ventes sur le sol français via des vendeurs tiers. Ce sont plus de 11.000 PME et TPE qui, en France même, vendent sur cette plateforme, de sorte que la fermer, outre le fait que c’est impossible dans une démocratie, mettrait en difficulté des milliers de petits commerces (ce qui n’empêche en rien de plaider pour une compétition plus juste et d’exiger que la plateforme paye ses impôts là où elle gagne de l’argent).

SOURCE : LE FIGARO

Pierre-Henri Tavoillot et Jean-Michel Fauvergue : Gouverner en démocratie : entre l’ordre et la morale

 Quelle place pour l'ordre et la sécurité en démocratie ?


Des voix s’élèvent pour dénoncer une dérive sécuritaire du gouvernement et les manifestations ne se tarissent en cette période de confinement… mais la loi sur la sécurité globale a été largement votée en première lecture à l’assemblée nationale, et le Président de la République et le gouvernement affichent un record de popularité… Faut-il y voir l’installation d’une fracture entre d’un côté une France désireuse de sécurité et d’un autre une rejetant les limitations des libertés ? Comment la morale peut-elle nous guider en ces temps incertains ? Et si la crise rendait plus gouvernable la démocratie ? 

Comment gouverner un peuple roi ? : Traité nouveau d'art politique

De Pierre-Henri Tavoillot - Ed Odile Jacob


« Sommes-nous entrés dans l’ère du déclin démocratique, voire dans un âge post démocratique ? Admettons au moins l’existence d’une triple déception : la démocratie libérale souffre d’une terrible crise de la représentation, d’une grave impuissance publique et d’un profond déficit de sens. Autrement dit, elle aurait perdu, en cours de route, à la fois le peuple qui la fonde, le gouvernement qui la maintient et l’horizon qui la guide. » P.-H. T.


Pour Pierre-Henri Tavoillot, ce que nous avions pris pour un progrès acquis – la démocratie – se révèle en réalité un vertigineux chantier. Avec ce livre qui renoue avec la tradition oubliée des traités d’art politique, il nous invite à réfléchir à ce qui fait le secret de l’obéissance volontaire. Car, en démocratie, l’art de gouverner est surtout un art d’être gouverné. Comment l’envisager aujourd’hui ? 


Entre le cauchemar de l’impuissance publique et le spectre de l’autoritarisme, comment réconcilier la liberté du peuple et l’efficacité du pouvoir ? -Présentation de l'éditeur-


mercredi 25 novembre 2020

Philippe Croizon bientôt dans l’espace ? « Je veux montrer que tout est possible »


Amputé des quatre membres depuis 1994 après un accident, Philippe Croizon ne cesse depuis de multiplier les aventures et les défis sportifs. Cet aventurier pourrait même se retrouver bientôt dans l’espace, après des échanges sur Twitter avec Elon Musk, le patron de SpaceX. Entretien.



Après avoir traversé la Manche à la nage, rallié les cinq continents en nageant et participé au Paris-Dakar, le prochain défi de Philippe Croizon pourrait être d’aller dans l’espace… Partie d’une blague, son interpellation sur Twitter du patron de SpaceX, le milliardaire Elon Musk, pourrait bien rendre son rêve réel. Il raconte.

Comment vous est venue l’idée d’interpeller Elon Musk pour aller dans l’espace ?

Je suis un personnage qui ose tout en permanence. J’aime bien me lancer des défis fous, interpeller les gens… J’ai arrêté d’attendre que les gens viennent vers moi sinon, on peut attendre longtemps.

Alors, un peu par blague, j’ai fait un tweet annonçant que si j’atteignais 50 000 abonnés sur Twitter avant Noël, j’enverrai un message à Elon Musk pour lui demander d’aller dans l’espace. Sauf que le tweet est devenu viral, j’ai été pris à mon propre jeu et j’ai eu 54 000 abonnés en 2 heures ! J’ai donc écrit et envoyé mon tweet en mentionnant le patron de SpaceX.

C’est alors qu’il vous a répondu ?

Oui, je ne m’y attendais pas, mais Elon Musk m’a répondu OK, en me disant que je volerai dans l’espace un jour. Comme je suis culotté, je lui ai signalé que mes messages privés Twitter étaient ouverts. Il m’en a alors envoyé un, en répétant qu’il m’enverrait un jour dans l’espace… J’ai un peu insisté, en disant que j’étais très motivé. Je me suis présenté, en racontant mes précédents défis et je lui ai donné mon mail.

Le lendemain, il m’a envoyé un message, en me disant qu’il me recontacterait bientôt. Tout ça est complètement délirant. Et puis, là où je suis le plus fier, c’est qu’Elon Musk est passé deuxième fortune mondiale juste après notre échange. Je me demande si ça n’a pas un lien [il rit].

Pourquoi souhaitez-vous tant vous rendre dans l’espace ?

J’ai toujours déconné avec ça. Quand j’ai fini la traversée des cinq continents à la nage en 2012, j’ai toujours rigolé avec cette idée d’aller dans l’espace. Je disais que la prochaine mer qu’il me restait à traverser était la mer de la Tranquillité sur la Lune. Pareil après le Dakar en 2017, où je répondais aux journalistes que mon prochain défi était l’espace. Ça a toujours été un rêve, une volonté forte. La technologie avance tellement vite, il y a des inventions sans arrêt, je me dis que c’est possible.

Le défi paraît un peu fou. Mais vous vous y connaissez, en défis fous…

Je me dis que la technologie n’est peut-être pas encore au point pour pouvoir m’envoyer dans l’espace. Mais le tourisme spatial se développe beaucoup, il est peut-être là dans les cinq ans qui viennent. Aujourd’hui, je ne sais pas si c’est possible de m’y faire partir, mais les innovations technologiques vont tellement vite… Peut-être que ça sera encore jouable pour moi.

À chaque fois que je lance un défi, 99 % des personnes n’y croient pas. On me dit que je ne peux pas traverser la Manche à la nage, que je ne peux pas faire Paris-Dakar en étant amputé des quatre membres. Pourtant si, avec l’équipe, on a réussi à chaque fois ! Quand j’ai travaillé pour la Manche à la nage, il y a dix ans, des ingénieurs ont mis au point des prothèses et on a rendu tout ça possible. Et si on faisait pareil pour l’espace ?

En dehors de l’espace, quelles sont vos prochaines aventures ?

J’ai un one-man-show en préparation. Il était prévu pour 2021, mais il y aura de nombreux spectacles… Vu que tout a été décalé avec le Covid-19, on craint un embouteillage. Le projet, actuellement en écriture, a donc été reporté en 2022.

Sinon, mon prochain défi sportif est de refaire la course Paris-Dakar, comme en 2017, mais avec une voiture hydrogène non-polluante. Nous travaillons dessus avec mon équipe pour y retourner en 2022. Je lance d’ailleurs un appel à partenaires pour nous aider dans la réalisation de ce projet car c’est toujours difficile à mettre en place.

Comment gérez-vous les financements, la création d’une équipe derrière vous ?

Trouver les partenaires est la partie la plus compliquée à chaque fois, davantage que la préparation physique et sportive. Pour chaque nouveau projet, je repars de zéro et je monte une nouvelle équipe. Beaucoup de gens me disent non, en affirmant que c’est impossible, et quelques-uns disent oui, et acceptent de travailler avec moi. On travaille énormément et, à la fin, on se regarde en étant très fiers et en se disant : « Putain, on l’a fait ! »

D’où vous vient cette volonté de faire autant d’aventures sportives ?

Tout a commencé sur mon lit d’hôpital. Quand je me suis réveillé après mon accident qui m’a amputé des quatre membres, j’ai vu depuis mon lit qu’une femme venait d’être la deuxième Française à avoir traversé la Manche à la nage. J’ai décidé de faire pareil. Ce que j’ai réussi en 2010, il y a tout juste dix ans.


Vous êtes aussi conférencier et avez donné plus de 1 000 conférences jusqu’ici. Quel message souhaitez-vous adresser, à travers toutes ces aventures ?

Je veux montrer que tout est possible. Aujourd’hui, j’ai été amputé, j’ai eu un terrible accident et j’ai traversé beaucoup de moments difficiles, mais je suis fier de mon parcours de vie, j’aime ma vie. Il y a une phrase de l’écrivain Mark Twain que j’aime beaucoup : « Ils ne savaient pas que c’était impossible alors ils l’ont fait. » C’est un peu ce qui m’arrive à chaque fois : je ne sais pas que quelque chose est impossible alors je me lance à fond dedans et fait en sorte de rendre ça possible.

Et puis, j’ai toujours pleins de projets. Quand on me demande quel est mon meilleur souvenir, je réponds souvent que c’est demain, car il me reste encore plein de choses à vivre et je n’ai pas de limites. Si mon parcours de vie prouve une chose, c’est que les seules limites sont celles que l’on se met. C’est un message de rebond et d’espoir dont on a besoin aujourd’hui, en ces temps parfois compliqués.


Ouest-France

Propos recueillis par Paul GRATIAN

André Comte-Sponville : "Évitons que la peur de la mort l'emporte sur l'amour de la vie"

 Tel serait le premier conseil que nous adresserait, d'après le philosophe André Comte-Sponville, le célèbre penseur du XVIe siècle, Michel de Montaigne, s'il vivait à l'heure de la pandémie de la Covid-19. Ses "Essais" sont d'autant plus actuels qu'il nous rappelle de ne jamais céder à la peur de la mort.

André Comte-Sponville est philosophe et auteur du Petit traité des grandes vertus. Il a récemment publié, chez Plon, un Dictionnaire amoureux de Montaigne. Invité de l'émission Grand Bien vous fasse, il a tenu à rappeler combien la lecture de Montaigne et de ses réflexions en ces temps troublés par la crise sanitaire, peut être d'un grand réconfort pour apprendre à dépasser nos propres peurs, et en particulier, celle de la mort. 

Le philosophe André Comte-Sponville recommande de lire Montaigne en ces temps troublés suscités par la crise sanitaire du Covid-19 © AFP / Joel Saget


C'est un formidable maître de sagesse qui offre un art de vivre d'autant plus précieux qu'il pense, lui aussi, sur fond de catastrophes historiques et intimes.


Rappelons que Montaigne appartient à l'école du scepticisme si tant est qu'il ait appartenu à une école philosophique car c'était un penseur éclectique qui n'aimait pas la certitude et ne croyait pas en une seule vérité. Pour lui, toute opinion avait une légitimité. Comme l'affirme André Comte-Sponville, "c'était d'abord un penseur et non un philosophe car il n'a jamais voulu être un donneur de leçons de sagesse, démystifiant le discours moralisateur que prétendaient inculquer nombre de philosophes". C'est un écrivain qui, plus que de vouloir éclairer les hommes, nous invite à des exercices de réflexion affranchis de toute prescription moralisatrice. Un peu comme l'était Nietzsche. 


C'est toute la modernité de la pensée de Montaigne. Il écrit au plus près de lui-même et des autres. C'est pourquoi Montaigne est d'autant plus réconfortant, en partageant une forme de philosophie amicale, littéraire.

Aimer la vie dans son imperfection 

Montaigne a vécu autant de catastrophes historiques qu'intimes. C'est en cela qu'il reste extrêmement pertinent aujourd'hui avec ce qui nous arrive. Toute sa vie, il a souffert. De crises de goutte, de coliques néphrétiques, de poussées de mélancolie, il a perdu cinq de ses six enfants en bas âge ; il a perdu son meilleur ami, Étienne de La Boétie (à qui l'on doit le fameux Discours de la servitude volontaire, 1576) à qui il se confiait et qu'il aimait passionnément ; tout en assistant aux terribles et sanglantes guerres de religion entre catholiques et protestants. C'est pourtant un immense maître de vie et de joie.

Comte-Sponville : "Quelque difficile que soit la vie de Montaigne, lui n'avait pas de médicaments, il n'avait pas d'antalgiques pour soulager ses terribles épreuves psychologiques. Il a vécu pendant des semaines, à répétitions, ces atroces souffrances. La sagesse de Montaigne se résume en un mot à la fin de ses Essais : 

J'aime la vie.

Cet amour de la vie, c'est le secret de sa sagesse. La sagesse, ce n'est pas l'amour du bonheur. Pas besoin d'être sage pour aimer le bonheur. La sagesse n'est même pas l'amour de la sagesse ni l'amour du bonheur, c'est l'amour de la vie. Heureuse ou malheureuse, qu'elle soit sage ou non (car aucune vie n'est jamais heureuse ou sage dans son entier), Montaigne nous aide à aimer la vie dans son imperfection.

Le jardin imparfait, c'est la vie elle-même, c'est la condition humaine. Il faut accepter son imperfection. La sagesse de Montaigne peut se résumer dans l'un des titres d'un livre de Christophe André : Heureux, libre et imparfait. Montaigne est peut-être le premier dans l'Occident moderne qui nous apprend cette philosophie d'un bonheur et d'une vie imparfaits". 

Comment aurait-il vécu le confinement ? 

Comment aurait-il vécu cette absence de libertés de mouvements ? Lui qui a vécu plusieurs poussées d'épidémies de peste ? André Comte-Sponville explique que Montaigne nous aurait invité à agir au milieu des périls avec discernement sans se laisser aller à des émotions primaires : 

"Il se serait vraisemblablement confiné dans sa tour dans le château de Montaigne, qui a brûlé, et où il vivait et écrivait ses œuvres. Il aurait feuilleté ses livres, il aurait fait comme nous. 

Il nous aurait conseillé les uns aux autres de vivre un confinement à la fois nonchalant et actif.

Sans excès d'angoisses parce qu'il considère que l'excès de peur est toujours néfaste, puis de manière active dans le meilleur des possibles. 

Montaigne aurait respecté le confinement. À tel point d'ailleurs que, quand la peste est arrivée à Bordeaux, il a appliqué un geste barrière tout à fait radical, en faisant preuve d'une distanciation sociale extrême puisqu'il a foutu le camp ! Si Montaigne tient beaucoup à la santé, il n'en fit pas toute une religion, en mettant au contraire la sagesse, la vérité, l'amitié à un degré de considération plus haut que la santé car ce sont peut-être, d'après lui, les plus précieux de tous les biens. 

Il ne se serait jamais laissé emporter par la peur comme certains de nos contemporains le font aujourd'hui un peu exagérément. D'ailleurs il le résume très bien dans Les Essais : 

Ce dont j'ai le plus peur, c'est la peur.

Effectivement, notre société aujourd'hui est atteinte d'une peur, certes justifiée mais parfois aussi un petit peu exagérée, et plus paralysante qu'autre chose. Je pense que Montaigne nous dirait ceci : 

Soyez prudents, respectez les gestes barrières mais ne nous laissons pas collectivement emporter par la peur, ne faisons pas en sorte que la peur de la mort l'emporte sur l'amour de la vie.

La mort n'est rien, elle fait juste partie de la vie

Montaigne ne cache pas que la mort est quelque chose qui doit être interrogé et considéré pour mieux apprendre à savourer ses propres plaisirs. À quoi bon autant se préoccuper de contourner absolument le sujet de la mort puisqu'on est certain d'y arriver ? Il faut apprendre à l'ignorer pour mieux s'affranchir des sentiments négatifs qu'elle sous-entend : 

La mort c'est, selon lui, le seul examen que personne n'ait jamais raté. Mais au fond, ce n'est pas la mort qui compte, c'est la vie et l'amour de la vie.

André Comte-Sponville : "Il faut commencer par accepter d'être mortel, accepter la finitude, ça fait partie, selon lui, de l'apprentissage de vivre. Montaigne s'installe dans la perspective du pire. S'il y a une vie après la mort, tant mieux, mais s'il n'y en a pas, vivons la vie le plus intensément possible !

Montaigne nous fait prendre conscience que la béatitude, la félicité, la joie constante et permanente sont impossible. Il faut accepter que notre bonheur soit toujours imparfait pour ne pas se laisser surprendre par les aléas de la vie dont l'idée de la mort".