vendredi 22 janvier 2021

Frédéric Lenoir : « Sages, mystiques et maîtres spirituels ».

Frédéric Lenoir, conférencier Sense Agency, publie chez Bayard « Sages, mystiques et maîtres spirituels ». 

Cette nouvelle édition compacte reprend l’ouvrage « Le livre des sagesses » paru en 2002, que j’avais dirigé avec Ysé Tardan-Masquelier. Il parcourt de manière chronologique l’aventure spirituelle de l’humanité du IVe millénaire av. J-C. jusqu’à nos jours, à travers des figures mystiques du monde entier et une anthologie de textes”. Frédéric https://www.fredericlenoir.com/…/sages-mystiques-et…/

Livre : Avec Jean-Claude Guillebaud, du cynisme à la douceur


ISTOCK

Entrer dans la douceur, telle est la proposition du journaliste et essayiste Jean-Claude Guillebaud dans son nouvel ouvrage (l'Iconoclaste). Comme un antidote à la folie du monde.

De l'aveu même de son auteur, ce nouvel essai est la suite naturelle - pour ne pas dire le complément ou le chapitre échappé - de son précédent ouvrage, Sauver la beauté du monde (l'Iconoclaste, 2019). C'est donc avec le plaisir d'une conversation réengagée que l'on se plonge dans ces pages écrites entre mars et septembre 2020, au coeur de la crise sanitaire mondiale liée au Covid-19.

Or, cet imprévu historique fait davantage résonner le propos du livre. Après une année 2020 durant laquelle nous aurons été plus que jamais bousculés par les cahots et les chaos du monde, notre propre sidération pourrait laisser place à une certaine résignation.

Souffle court, incrédule, qui ne s'est jamais laissé tenter par une forme de démission, tant il semble plus facile de se replier sur soi que de vouloir encore faire plier tous ceux qui imposent leurs idées, leurs fonctionnements, leur loi ? Jean-Claude Guillebaud dresse un diagnostic sans concession de ces folies confortablement installées aujourd'hui au coeur même de nos sociétés, de nos conversations et nos mentalités : esprit de compétition permanente, égoïsme triomphant, consentement aux inégalités et à la souffrance, paroles creuses ou expressions tellement usées qu'on en a perdu la saveur, cynisme satisfait de certaines élites politiques et médiatiques, nihilisme sourd...

Autant de maux que les lecteurs de La Vie ont l'habitude de voir épingler dans le Bloc-notes de notre hebdomadaire par le journaliste et essayiste chaque semaine. C'est donc en familiers que nous nous laissons guider par lui dans les pages d'écrivains et poètes qu'il affectionne, où il nous rappelle l'exemple de figures historiques, et même nous entraîne sur les chemins de Charente chers à son coeur, à la recherche d'un trésor perdu qui, seul, semble pouvoir réenchanter le monde.

« Voilà très longtemps que nous, Occidentaux, raisonnons à l'envers, écrit-il. Nous n'avons pas seulement oublié la douceur, nous l'avons congédiée. » Qu'est-ce, au fond, que la douceur ? De prime abord, le terme peut surprendre, et l'auteur s'en explique bien, jusqu'à justifier pourquoi il le préfère dans toute sa simplicité au mot de « tendresse » qu'affectionnait son ami le théologien Maurice Bellet. Car la douceur va au-delà du sentiment et de son expression ; elle irrigue tout l'être de celui qui l'accueille. Si elle est fragilité, elle n'est jamais faiblesse.

À travers l'exemple de deux Jeanne - Jeanne d'Arc et Joan Baez -, nous redécouvrons qu'elle demande plus de force que la violence, car elle est une force qui se contient elle-même. Jusqu'à - peut-être ? - se concentrer, comme on concentrerait une essence, dans l'expression même d'une forme extrême de délicatesse.

De page en page, Jean-Claude Guillebaud révèle à quel point cette idée peut nous renouveler, personnellement comme collectivement, en réveillant le meilleur de chacune et de chacun, ainsi que l'esprit d'entraide entre créatures qui est la seule vraie loi de la Création. Car tel est, sans doute, l'ultime secret que cet essai nous fait toucher - ou plutôt précautionneusement effleurer : avant toute chose, la douceur est relation.'


jeudi 21 janvier 2021

Comment dépasser son ego pour mieux vivre ? Idriss Aberkane répond



Essayiste et brillant conférencier, Idriss Aberkane est de ceux qui marquent les esprits et ne laissent pas indifférent. Nous l’avons interviewé à l’occasion de la sortie de son nouveau livre, "i".


Ses premiers essais, "Libérez votre cerveau !" (2016) et "L’âge de la connaissance" (2018) ont propulsé en pleine lumière ce trentenaire de génie, titulaire de trois doctorats, consultant international, éditorialiste au Point et président de la fondation Bioniria. Le voilà qui revient avec "i", un objet littéraire non identifié, qui mêle poésies et théories, avec "pour but de produire des effets qui s’auto-organisent en conscience". Un ouvrage à la fois très personnel et universel qui, une fois de plus, suscite curiosité et questionnements.

"Quand j’entre dans un domaine, j’essaie de ne pas le voir comme mes pairs. Cela m’a valu de l’admiration mais du mépris aussi. Mon mentor Serge Soudoplatoff, un grand spécialiste d’Internet et qui a beaucoup déterminé mon identité professionnelle, m’avait dit que dans ce monde, on est coincé entre les orthodoxes, les bons élèves et les hétérodoxes, les mauvais élèves et qu’il faut essayer d’être hyperdoxe pour dépasser les deux premières catégories. C’est pour ça que j’ai marqué "hyperdoctor" sur mon compte twitter. Personne ne le sait mais ça n’est pas parce que j’ai plusieurs doctorats : mon approche, c’est d’essayer d’être hyperdoxe. Mais ça fait un peu pédant dit comme ça : je préfère citer des exemples humains, comme Diogène, qui est un sacrée référence pour moi !


La conscience revient souvent au fil des pages. Quelle en est votre définition ?

Et il se trouve qu’entre le moment où j’ai commencé ce recueil et le moment où je l’ai publié, j’ai fait une cérémonie de l’ayahuasca*. Et sous ayahuasca, on est projeté très spécifiquement dans la réponse à la question de la conscience et de ce qu’il se passe après la mort. Puisque l’Ayahuasca, c’est peut-être le plus puissant des dissociatifs. En neurosciences, je crois qu’on ne connaît pas de dissociatif plus puissant. Cela nous sépare complètement de notre corps, nous fait perdre toute notion de temps et d’espace et surtout toute notion de soi et de non-soi.

Cela devient très difficile, sous Ayahuasca, de déterminer qui est moi et qui est l’autre. C’est un peu comme si on prenait une théière et qu’on versait deux verres de thé : on obtient deux individus, deux egos. Et si on remet les deux verres dans la théière, on ne peut plus définir les individus. Sous Ayahuasca, c’est un peu la même chose. La conscience incarnée, que les soufis appellent la Nafs-i-Ammara, la conscience dans le corps, qu’on appelle aussi l’âme charnelle, ou encore le "monkey mind" c’est la tasse de thé. Et puis, quand on meurt, vraisemblablement et en tout cas c’est l’impression que donne l’Ayahuasca, on repart dans la théière. Cela devient très difficile de déterminer qui est qui, mais la conscience demeure. Sous Ayahuasca, on a cette conscience qui est beaucoup moins limitée dans le temps et dans l’espace et dans la définition du Soi. Cette vision du thé et de la théière, je l’ai eu en 2010 en passant une soirée avec les peules au Sénégal. Je suis citoyen d’honneur de plusieurs villages peules et représentant d’un mouvement peule, le mouvement du 22 septembre, qui demande réparation à la Suisse, et c’est avec ces peules que j’ai eu l’idée de la théière.


D’après cette idée, et vous l’évoquez dans votre livre, la réincarnation serait donc possible ?

Les religions abrahamiques et même le judaïsme ne nient absolument pas la possibilité de la réincarnation. J’en ai parlé à tout un tas de rabbins même conservateurs. En fait, le vrai débat c’est : "est-ce intéressant de s’en préoccuper de son vivant ?". Alors il y a des traditions spirituelles pour lesquelles la réponse est oui, comme les bouddhismes tibétains ou zen. Et il y a des traditions spirituelles pour lesquelles il ne vaut mieux pas. En ce qui me concerne, je trouve que la transmigration a une puissance poétique majeure.

Mais que c’est très souvent dans l’intérêt des personnes de ne pas trop y penser. D’abord parce que justement, si on est croyant, c’est dans la volonté de Dieu qu’on ne connaisse pas et c’est pour notre bien. Ensuite, je suis tout à fait d’accord avec ce fameux gourou en ligne très connu, Sadhguru, dont je trouve les conférences tout à fait brillantes, qui dit que le karma cesse avec l’ego. Dès qu’on retourne dans la théière, on n’a plus de karma (et il ne s’agit pas forcément de la mort, d’ailleurs).

On peut mourir en ayant un ego, et selon les soufis ou les indous ou les hassidim ou encore les franciscains, c’est la définition exacte de l’enfer. Mourir en n’ayant pas tué son ego, ce n’est pas agréable. Et c’est ce qu’on est en droit d’appeler un lieu déplaisant de la conscience comme l’enfer. Pour les bouddhistes en tout cas, c’est clair et net. Le Nirvana, c’est la dissolution de l’ego, que les juifs appellent Echad (l’unité) Bitul (l’extinction). Pour les mystiques juifs, par le Bitul on arrive à l’Echad. L’Echad, c’est le Nirvana. Et évidemment, tous recommandent de l’atteindre de son vivant, quand on est encore dans le corps. Pour les bouddhistes, ce n’est pas impossible de l’atteindre mais c’est réputé beaucoup plus dur. Le problème étant que si on se focalise trop sur les réincarnations, on finit par se focaliser trop sur le "moi je". Si on se focalise trop sur le "moi je", nécessairement, on régresse.

Pourquoi votre livre s’intitule-t-il "i" ?

C’est un titre que mon éditrice a recommandé. J’ai trouvé ça génial d’abord parce que la lettre ressemble à un aleph pour les arabes, c’est la première lettre de l’alphabet hébreu. C’est aussi la première lettre de mon prénom. Mais mon interprétation préférée, c’est que c’est un nombre en maths : i, c’est le nombre imaginaire, qui est égal à la racine de -1 et c’est un nombre ultra intéressant en mathématique. Parce que i à la puissance i donne un nombre réel. C’est fabuleux ! L’imaginaire à la puissance de l’imaginaire, c’est du réel. Ça donne matière à méditer… Je pense que Walt Disney et Jules Vernes n’auraient pas été contre ça. Pour les yogis, ce son "i" a une vibration très précise qui correspond au chakra du plexus solaire, manipura. Mais ce titre est aussi l’occasion de mettre les points sur les i.

Qui est ce personnage de Quichotte le Noir avec lequel votre livre s’achève ?

Quichotte Le Noir, c’est l’antépoète. Ce poème arrive à la fin du livre parce que ce personnage de l’antépoète me hante. Il me hante parce que mon "Saint Patron" qui s’appelle Idris Shah (un écrivain britannique soufi dont je recommande les livres dont son roman "Kara Kush") a dit, ce qui est terrifiant quand on y pense, "L’être humain a une capacité infinie au développement de soi mais il a une capacité tout aussi infinie à l’auto-destruction." Et l’antépoète, dans ce personnage que j’ai inventé, c’est l’ego éternel. C’est un truc qui ne peut pas mourir, en tout cas qui est convaincu qu’il ne peut pas mourir. C’est pour ça qu’il ressuscite. Il représente quelque chose qui est aussi décrit par Sadhguru dans une magnifique conférence qui parle d’"Alexandre le Grand Idiot" parce qu’il a utilisé sa vie pour tuer des gens, ce qui n’est pas la bonne façon de faire. Il dit surtout que la seule bonne décision qu’il aura prise selon la tradition indienne, c’est de ne pas boire à la fontaine d’immortalité. Alexandre Le Grand était parti chercher en Inde la fontaine d’immortalité et une fois face à cette fontaine, prêt à en boire, il voit un corbeau tout déplumé qui lui dit "Oh, malheureux, ne fait surtout pas ça ! Moi, j’en ai bu et ça fait des millions d’années que j’ère, tout déplumé. Je ne peux pas mourir et c’est la pire punition qui soit. Ne fais pas la même erreur que moi." Alexandre Le Grand ne boit pas à la fontaine d’immortalité, et Sadhguru dit que c’est la meilleure décision qu’il ait prise de toute sa vie. Ce jour-là, il a battu son antépoète.


L’antépoète, c’est cet ego éternel qui va dans la voie de la destruction plutôt que dans la voie du développement. C’est Quichotte Le Noir. Aberkan veut dire "Noir" en kabyle. Ce poème, "Quichotte le Noir", est optimistico-pessimiste ou l’inverse. Il y a le côté pessimiste qui reconnaît que l’être humain a une capacité infinie à l’autodestruction. Mais il y a aussi le côté optimiste qui dit qu’il ne peut pas gagner. Essayer de résister à l’union divine, c’est, sur le long terme, impossible. Pour les soufis comme pour les juifs, il n’y a qu’un seul éternel. C’est aussi simple que ça. Le monothéisme spirituel profond pose qu’il ne peut y avoir qu’un seul éternel. Donc, que l’enfer éternel n’existe pas. Cela ferait un deuxième éternel et pour le dogme des religions monothéistes, ce n’est pas possible. Donc en conséquence, puisque l’enfer et l’ego c’est la même chose, il ne peut pas y avoir d’ego éternel.

Et c’est pour ça que Quichotte Le Noir est noir, c’est parce que c’est l’ego. Mais c’est aussi un Quichotte. Il ne peut pas gagner. Il va perdre à la fin. Le livre se termine là-dessus parce que c’est à la fois vertigineux de pessimisme, en reconnaissant que l’être humain a une capacité infinie à la destruction, et en même temps, il n’y a qu’un seul éternel et l’ego ne peut pas durer éternellement donc l’enfer non plus. Et l’espoir est là."


**L’ayahuasca, ou yagé, est une plante psychotrope ainsi qu’une décoction de cette plante et d’une autre liane, employée par les chamans amérindiens lors de cérémonies de visions et de guérisons. Elle est interdite en France

Henri-Pena Ruiz : Chronique intempstive



"Promouvoir le respect des principes de la République", par Henri Pena-Ruiz
Chronique intempestive


Par Henri Peña-Ruiz




Henri Pena-Ruiz, auteur du "Dictionnaire amoureux de la laïcité" (Plon), rappelle les principes généraux qui fondent la République et la laïcité.

Conforter les principes républicains

Parlons donc de ces principes, qui sont aussi des valeurs. Un principe, du latin princeps, est une règle première de la pensée ou de l'action. Il devient valeur, c'est-à-dire ce qui vaut, dès qu'on en reconnaît le bien-fondé et qu'on s'efforce de le défendre. Par exemple le principe de la liberté d'expression s'est imposé comme un marqueur essentiel du débat démocratique. Et il a de la valeur en ce qu'il permet à tous les points de vue de s’exprimer, donc de nourrir au mieux de l'intérêt général la prise de décision. Il intègre aussi une limite, qui est le respect des personnes comme telles, mais pas nécessairement de leurs croyances. Telle est bien la ligne de démarcation au sujet du racisme. Rejeter et caricaturer une croyance est permis. Mais rejeter la personne du croyant ne l'est pas. Il en va de même pour les athées et les agnostiques. Montesquieu, dans L'Esprit des lois, affirme que la force de la République ne lui vient que de la vertu civique des citoyens, ressort de leur volonté de la défendre. Il définit cette vertu par l'amour des lois et de l'égalité. C'est dans cet esprit que j'envisage le projet de loi en discussion pour fonder mes remarques.

Je me permets d'expliciter brièvement les principes et les valeurs que nous lègue notre histoire. En 1789, l'essence de la nation française change radicalement. Les particularismes coutumiers et religieux n'y font plus la loi. La France n’est plus la fille aînée de l'Église. L'Assemblée Constituante promeut un nouveau fondement: les droits de l'homme, bons pour les divers croyants et les humanistes athées ou agnostiques, consignés dans la belle déclaration du 26 août 1789. J'aime en citer d'abord le préambule qui en fait une référence critique pour juger les pouvoirs: "Les Représentants du Peuple Français, constitués en Assemblée Nationale (...) ont résolu d'exposer, dans une Déclaration solennelle, les droits naturels, inaliénables et sacrés de l'Homme (...) afin que les actes du pouvoir législatif, et ceux du pouvoir exécutif, pouvant être à chaque instant comparés avec le but de toute institution politique, en soient plus respectés". Vient alors l'article premier, en droite ligne de l'humanisme du droit naturel (jus naturalis) : "Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l'utilité commune". Et plus loin l'article dix fonde l'émancipation laïque: "Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l'ordre public établi par la Loi." À l’évidence ces droits ont été conquis à rebours des oppressions. Ils ont donc une portée universelle pour l'émancipation des opprimés.

Le triptyque républicain définit les principes de l'ordre public. Liberté et égalité valent boussoles au sens où ils sont à la fois des buts de la vie commune et des fondements de l'organisation des rapports entre les personnes. La diversité des convictions spirituelles est prise en compte dans un cadre commun unique. La fraternité, sentiment collectif, devra jouer un rôle de charnière entre la liberté et l’égalité, afin qu'émerge un monde commun à tous. Victor Hugo le souligne dans son commentaire où il insiste sur le rôle de la fraternité, "âme de la formule". Lisons-le : « La formule républicaine a su admirablement ce qu’elle disait et ce qu’elle faisait : la gradation de l’axiome social est irréprochable. Liberté-Égalité-Fraternité. Rien à ajouter, rien à retrancher. Ce sont les trois marches du perron suprême. La liberté, c’est le droit, l’égalité, c’est le fait, la fraternité, c’est le devoir. Tout l’homme est là. » Le Droit et la loi (1875). L'historien Gérard Noiriel parle du "creuset français" pour souligner l'importance d'un cadre juridique et politique capable de faire vivre ensemble des personnes de toutes origines. L'unité ne doit pas opprimer la diversité, mais la diversité ne doit pas briser l'unité. Tel est le défi qu'a su relever la République Française grâce à la laïcité. Les trois principes de notre devise permettent de définir la laïcité de façon simple et limpide. La laïcité est l'union de tout le peuple (en ancien: laos) par un cadre juridique construit sur trois principes indissociables : liberté de conscience, égalité de droits, universalité des buts de la puissance publique.

 Pédagogie des principes : le rôle des élus et des journalistes

Avis aux élus et aux journalistes contre tout obscurantisme dans le langage employé. Un point parmi d'autres: un langage universaliste est nécessaire pour faire comprendre les principes. Ceux-ci fondent des règles qui s'appliquent à tous. Ils n'ont donc rien de stigmatisant. Voici des exemples de la nécessité de dire les choses avec rigueur. Il ne faut pas parler de la "loi sur le voile" à propos de la loi de 2004, mais de la loi sur les signes religieux, ni de "mamans voilées", mais de personnes encadrant les sorties scolaires etc. La rigueur dans les termes relève ici du principe de responsabilité: il  s'agit d'éviter toute stigmatisation du fait de formulations inexactes. Le point de vue universaliste, et le langage qui lui correspond, sont essentiels pour contrer tout différencialisme. Tant celui de l'idéologie du Rassemblement National, qui tend à opposer le "nous" catholique au "eux" musulman, que celui de la mouvance décoloniale, qui ose qualifier la laïcité de "racisme d'État" alors que la loi de 2004 interdit tous les signes religieux, et non pas un seul. Résumons. Trois boussoles permettent de prendre position sur les cas concrets : universalisme, égalité de droits, intérêt général.

L'État n'a pas à s'occuper de théologie

L'État laïque ne peut se comporter comme un mécène des religions, même pour les contrôler. L'égalité de droits des divers croyants et des athées, mais aussi le financement prioritaire de services publics d'intérêt général, commun à tous, ne doivent pas être bafoués. Dans un état de droit républicain, c'est par la loi que l'on contrôle et non par la subvention. Payer l'orchestre pour dicter la musique n'est pas digne d'une république, qui prétendrait ainsi acheter l'obéissance à ses lois. La République n'a pas à se mêler de théologie mais simplement à faire appliquer des lois communes capables de dissuader les religieux de toute tentation de transgression de l'ordre public. C'est aux fidèles des différentes religions de veiller à ce que la pratique de leurs cultes respectifs s'inscrive dans les limites fixées par l'état de droit.
Rappelons que les religions qui ont sacralisé le patriarcat et les pratiques machistes qui en découlent ont dû ou doivent faire leur aggiornamiento pour s'en déprendre et renoncer à élever la loi religieuse au-dessus de la loi de l'État. Dans leur dimension émancipatrice, les principes laïques se heurtent frontalement aux préjugés sacralisés par les intégristes, mais mis à distance par la raison critique de nombreux fidèles. La puissance publique ne doit pas s'effacer, mais rester intransigeante sur l'unité de loi du pays. Le refus du multiculturalisme qui enferme dans la différence n'est pas liberticide. Il renforce la dimension émancipatrice des principes républicains. Que ceux-ci soient rejetés par les tenants de traditions rétrogrades et les religieux nostalgiques de leurs privilèges perdus n’a rien de surprenant.
Bref écartons la tentation néo-gallicane de s'immiscer dans la définition des doctrines théologiques et confions à la loi commune le soin de prévenir toute mise en cause de l'ordre public entendu comme codification des droits fondamentaux de l'être humain. L'État laïque ne doit pas se mêler de théologie, mais  définir a priori, par les lois communes, le cahier des charges que doit respecter toute conviction spirituelle dans la façon dont elle se manifeste dans la société. Fondée sur le respect des droits et un projet d'émancipation universaliste, cette exigence n'a rien de liberticide.

4 - Quelles réformes ?

- Il est bien d'interdire la polygamie et les certificats de virginité, comme d'ailleurs l'excision du clitoris. Il faut veiller à le faire non au nom d'une culture particulière qui rejetterait les pratiques d'une autre culture, mais au nom de droits humains universels, comme l'égalité des sexes et l'intégrité physique de la personne. Il est bien également d'assortir tout financement public d'une exigence de conformité aux lois de la République et de respect des règles qui en découlent.

- Il n'est pas acceptable de permettre aux associations cultuelles d'avoir des immeubles de rapport. Ce financement indirect viole la loi de 1905 qui assigne à ces associations le seul culte, et rien d'autre. C'est aux fidèles et à eux seuls de financer leur culte. On n'achète pas le civisme. On le suscite à la fois par l'instruction comme fondement du jugement autonome et par des exigences promues par des lois. Quand l'imam Bouziane, au cours d'un prêche dans  la mosquée de Lyon, recommande aux fidèles de battre les femmes adultères, il commet un délit d’incitation à la violence que la loi permet de réprimer comme il le mérite.

- Le souci de soustraire les enfants à l'emprise de l'intégrisme religieux est louable. Mais le fait de rendre obligatoire la scolarisation dans les établissements scolaires risque de se heurter au principe constitutionnel de la liberté d'enseignement. Il serait préférable de renforcer le caractère national des programmes et des examens afin qu'ils soient des normes incontournables, donc des obstacles efficaces aux inculcations de croyances en lieu et place d'une authentique instruction.

- Il faut abroger le concordat d'Alsace-Moselle, qui maintient des privilèges pour les religions avec l'argent des contribuables de toute la France. Les familles athées sont obligées de demander une dérogation pour dispenser leurs enfants du cours de religion. Et l'argent public consacré aux salaires des ecclésiastiques constitue un privilège anachronique, attentatoire au principe républicain d'égalité.

- La neutralité des personnes qui encadrent les sorties scolaires est une urgence. Pourquoi? Le Code de l'éducation précise que ces sorties ont une finalité pédagogique et éducative. Elles relèvent donc de la déontologie laïque. Pour en parler, il faut veiller là encore à son langage. Pas de "mamans voilées" ou de "papa à kipa". Le lien de parenté ne fait rien à l'affaire. parlons de collaborateurs du service public, remplissant une fonction d'encadrement. L'enfant devenu élève se voit offrir ainsi une deuxième vie, qui élargit son horizon. L’École publique accueille des êtres mineurs donc vulnérables, et se propose de les instruire pour en faire des citoyens libres, maîtres de leur jugement. Elle doit donc les protéger contre tout type de prosélytisme et aussi contre toute atmosphère conflictuelle qui pourrait surgir entre des manifestations de sens contraire. Le respect de leur liberté comme de la diversité des convictions de leurs familles exige donc la neutralité des personnels d’encadrement, qu’ils encadrent ou qu’ils enseignent. Une telle règle n’a rien de discriminatoire car elle s’appliquerait uniformément à des personnes qui prétendraient encadrer des voyages scolaires avec une kippa, un voile, une grande croix ou un tee-shirt mentionnant « ni Dieu ni maître ». La France est une terre d’accueil, ouverte à la diversité des traditions et des convictions. Avec la laïcité elle n’a pas voulu combattre la religion, mais promouvoir par la neutralité un égal respect de toutes les convictions. Elle fournit ainsi une double garantie : pour les enfants mineurs, dont la liberté de conscience est sauvegardée, et pour les familles qui confient leurs enfants à l’institution scolaire, en ayant l’assurance qu’ils ne subiront aucune manifestation prosélyte

Qu'on me permette ici une anecdote personnelle pour montrer que l'exigence de neutralité, dans des cas délimités et bien définis, n'a rien de raciste ni de hors-sol. Il y a trois ans, à Bagnolet (93), j'ai présenté un exposé sur le sens de la laïcité. J'y ai évoqué le sens de la déontologie laïque, qui fait obligation à tous les personnels d'encadrement des élèves de respecter la neutralité dans leur tenue vestimentaire non par brimade arbitraire, mais parce que c'est le seul moyen de ne pas blesser un élève attaché à une conviction spirituelle distincte de celle qui serait mise en avant par la personne qui encadre. Une mère de confession musulmane me demande alors quel inconvénient il y a à manifester sa religion par un voile. Voici ma réponse. "Accepteriez-vous que votre enfant, après avoir été élevé dans la religion musulmane, soit encadré par un homme qui porte une kippa, ou un tee-shirt stipulant "ni dieu ni maître" ? "Non! " La réponse est vive et je la comprends. Je fais alors observer à la mère de confession musulmane qu'elle vient de découvrir elle-même, par son refus, ce qu'on éviterait à tous les enfants-élèves par le respect de la neutralité vestimentaire, qui ne vise aucune conviction particulière. La personne a esquissé un sourire, puis m'a dit qu'elle comprenait et approuvait la règle laïque…N'inflige pas à autrui ce que tu ne voudrais pas subir.

- Il faut réactiver la République sociale, à rebours d'un néolibéralisme obsédé par la réduction de la dépense publique. Les services publics qui rendent accessibles à tous les biens de première nécessité rendent crédibles les principes républicains en leur donnant chair et vie. Je rejette toute culture de l'excuse mais chacun peut comprendre que la déshérence des services publics dans certaines banlieues affaiblit l'image de notre République. Jaurès le soulignait avec force en liant la République sociale et la République laïque. Autant dire que la politique néo libérale qui conjugue la destruction des services publics et le creusement abyssal des inégalités doit être abandonnée si l'on veut vraiment susciter le respect des principes républicains.

Marianne : Henri Pena Ruiz - 19.01.21
#laïcité

mercredi 20 janvier 2021

Cynthia Fleury - Etienne Klein : Panser 2020, Penser 2021 quel monde préparons-nous ?

 


L’Institut de France, les académies et les partenaires des Rencontres Capitales ont invité à dialoguer, mardi 12 janvier 2021 de 18h00 à 20h00, sur le thème : Panser 2020, Penser 2021 quel monde préparons-nous ? Cynthia Fleury, psychanalyste et philosophe et Etienne Klein, physicien et philosophe des sciences. Cette rencontre a été animée par Denis Lafay, journaliste, directeur de collection chez Editions de l’Aube.


"Les mouvements à l'origine de l'arrivée de Trump demeurent", juge le politologue Dominique Reynié


INTERVIEW - Le politologue et ex-élu régional LR, était l'invité de LCI mercredi 20 janvier. Il est revenu sur la crise qui secoue les États-Unis au jour de l’investiture de Joe Biden.



Jour-J aux États-Unis, avec l’investiture de Joe Biden. Mercredi 20 janvier, à midi heure locale, Donald Trump ne sera officiellement plus le 45e président américain, passant le flambeau à son adversaire démocrate. Une transition qui a été secouée ces derniers mois par les accusations de fraude et qui s’est soldée par une invasion sans précédent du Capitole, le Congrès américain, par des partisans radicaux du président sortant. 


"C'est une situation inédite qui témoigne avec éclat de la fragilité de la plus puissante des démocraties", souligne le politologue Dominique Reynié, invité de LCI. "Quelque chose de très grave s'est passé dans laquelle Donald Trump a une grande responsabilité, morale, historique. On peut d’ailleurs espérer qu’il rendra des comptes à ce sujet." Si l’on a beaucoup imputé les récents événements aux frasques du milliardaire, cette crise qui ébranle la démocratie américaine ne peut s'expliquer uniquement "par la personnalité de Donald Trump", selon le directeur de la Fondation pour l’innovation politique : "Il y a des mouvements historiques qui sont eux-mêmes à l'origine de l'arrivée de Trump au pouvoir et qui demeurent. Nous sommes dans une époque de grands bouleversements". 

D’après Dominique Reynié, la victoire de Joe Biden en novembre dernier est due à "un vote protestataire". Alors, à quoi vont ressembler les prochains mois de l’Amérique trumpiste, sans son leader à la Maison Blanche ? "On peut considérer que cette base (de soutien à Trump, ndlr) va à nouveau prospérer sur les difficultés qu’il y a à gouverner dans un monde démocratique", imagine le politologue. Le président sortant fait en ce moment l’objet d’une procédure de destitution (impeachment), visant à de se représenter en 2024. Mais elle doit passer par l'approbation d'une majorité des deux tiers au Sénat pour qu’elle soit actée. 

https://www.lci.fr/international/etats-unis-les-mouvements-a-l-origine-de-l-arrivee-de-trump-demeurent-juge-le-politologue-dominique-reynie-2176043.html


# Dominique Reynié #géopolitique #Etats-Unis




Gérald Bronner, le mousquetaire de la raison


Face aux fake news et multiples dérèglements induits pas les réseaux sociaux, ce spécialiste de la sociologie cognitive ne propose rien moins que la création d'une instance pour réguler le marché des idées. Un livre choc par l'un des meilleurs chroniqueurs de notre époque.



Il y a quelques années, j'ai vu Gérald Bronner monter à Paris, comme on le disait encore de nous autres, provinciaux, rejoignant la capitale comme ces métaux attirés par l'attraction d'un aimant à la puissance irrésistible. Tel le jeune d'Artagnan dans le roman de Dumas, il débarquait, avec ses yeux gourmands mais sincères, qu'il n'a du reste jamais perdus, et sa drôle de monture. Si celle du gascon faisait rire aux éclats tant sa couleur jaune « bouton d'or » était « fort connue en botanique, mais jusqu'à présent fort rare chez les chevaux », la sienne portait un nom à coucher dehors : la sociologie cognitive.

Sociologie cognitive. J'accordais à l'époque un regard sévère sur la sociologie en général. Puis j'ai découvert qu'il existait une déclinaison très rigoureuse de cette discipline à côté de la « sociologie bla-bla », dont parlait Raymond Boudon, ce pape (car il était bien plus qu'un cardinal) de la sociologie enracinée dans la science et la défense de la raison, avec qui j'avais la chance, pourtant tout jeune, de discuter régulièrement.

La sociologie cognitive, c'est ce pan de la sociologie qui s'est marié avec ce que la science ne cesse de découvrir du fonctionnement du cerveau humain. Gérald Bronner avance en compagnie d'autres mousquetaires. Ils s'appellent Laurent Cordonnier, Florian Cafiero, Robert Leroux, Elena Pasquinelli, Nicolas Gauvrit et Sylvain Delouvée.

La comparaison n'est pas surfaite. Il suffit d'entendre Gérald Bronner, de le lire, d'échanger avec lui pour mesurer combien sa lame est aiguisée. Il faut observer avec qui il ose croiser le fer pour mesurer le courage de son engagement universitaire. Ses opposants académiques, qui lisent tout phénomène du côté de l'ensemble, de la globalité, de l'excuse et de la justification sociétale, en faisant fi de l'individu, de la rationalité et de la responsabilité, sont coriaces et organisés.

Son nouvel essai, « Apocalypse cognitive », vaut évidemment d'être lu. D'abord parce que celui qui s'est fait un nom en usant de sa maîtrise des nombreux biais qui illusionnent nos cerveaux au point de nous induire en erreur, faisant de lui un traqueur d'illusions mentales aussi variées que l'extrémisme, le radicalisme islamiste, le « précautionnisme » ou la peur irrationnelle des vaccins ou de la 5G, est l'un des meilleurs chroniqueurs de nos temps troublés. Ensuite parce qu'il soulève des questions complexes et difficiles à trancher.

Dans cet opus, Bronner devient un mousquetaire sombre. Son siège de La Rochelle à lui, c'est la dérégulation du marché cognitif, cet espace où l'on échange des idées. Le constat est sévère : avec la montée en puissance des réseaux sociaux, l'information est partout mais elle n'est plus hiérarchisée, et nous nous égarons. Nous vivons le plein triomphe du relativisme. Tout se vaut : la parole d'un professeur d'université et celle d'un youtubeur, celle d'un président élu et celle d'un « gilet jaune ». Dans un enchaînement presque dystopique, il nous donne à voir un monde aux allures de « Black Mirror ».

« Prévenir la radicalisation, c'est possible », par Gérald Bronner

Car, nous dit Bronner, les produits cognitifs qui connaissant le plus de succès ne sont pas nécessairement - tant s'en faut - les plus rationnels. C'est lié à la nature même de nos cerveaux, qui mémorisent davantage des informations contre-intuitives, qui sélectionnent les informations pour confirmer nos vues, qui installent des oeillères mentales pour nous permettre de camper sur nos positions. C'est ainsi que, happés par nos écrans, délestés du filtre de médias raisonnables, notre attention se trouve pieds et poings liés, comme envoûtée par des idées objectivement fausses. Notre civilisation en serait menacée.çdxComment enrayer ce qui semble impossible à maîtriser ? Le coeur de notre gascon contemporain, né en réalité à Nancy, ne cède en rien au défaitisme. Il tranche en revanche avec son maître Boudon. Pour lui, le problème est devenu à ce point considérable - la prise du Capitole par des clowns fascisants va dans son sens - qu'il faut imaginer réguler le marché des idées : une instance internationale qui ne devrait pas chercher à ordonner ce qui relève du beau ou du bien mais seulement ce qui relève du vrai en s'appuyant sur le consensus scientifique. On sent bien que la tâche est complexe. Si je préfère à cette espèce d'ONU de la vérité l'apprentissage de l'esprit critique, la bataille des idées et l'apparition algorithmique de contre-propositions aux fake news (trois outils chers à Bronner), il me dit que j'ai tort de jouer le temps long, que le risque est trop grand, qu'il faut agir vite. Thomas Jefferson affirmait que « seule l'erreur a besoin du soutien du gouvernement. La vérité peut se débrouiller toute seule ». Etait-il lui-même dans l'erreur ?

Gérald Bronner. Apocalypse cognitive. Editions PUF.396 pages. 19 euros

Mathieu Laine est chroniqueur aux « Echos ».

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