mercredi 27 mai 2020

Interview de Benjamin Louvet, spécialiste des matières premières

La crise sanitaire du COVID-19 vécue dans le monde entier qui a entrainé une récession économique a également atteint le domaine énergétique. Benjamin Louvet, spécialiste des matières premières aborde l’après-coronavirus dans le domaine des énergies renouvelables, du nucléaire, ….


Franck Ferrand: «Le Puy-du-Fou est un creuset où se transmet l’amour de l’histoire!»

Le parc à thème vendéen est autorisé à rouvrir ses portes à compter du 2 juin. Cette nouvelle, qui a provoqué l’indignation de certains commentateurs sur les réseaux sociaux, est accueillie chaleureusement par le conteur et écrivain d’histoire Franck Ferrand.




«Le secret de la lance» est l’un des spectacles du Puy-du-Fou. JEAN-SEBASTIEN EVRARD/AFP


Franck Ferrand anime des émissions d’histoire à la radio et à la télévision ; il présente aussi sur scène, depuis trois ans, un spectacle intitulé «HistoireS». Son rendez-vous quotidien, «Franck Ferrand raconte» (Radio Classique à 9h et à 14h) est un des plus téléchargés de France. Dernier ouvrage en date: Mon enfance, quelle histoire, entretiens avec Catherine Lalanne (Bayard, 2019).

FIGAROVOX.- Vous faites partie de tous ceux qui, ces dernières semaines, s’étaient mobilisés en faveur du Puy-du-Fou ; l’annonce de la réouverture prochaine du parc a dû vous faire plaisir…

Franck FERRAND.- Oui, c’est un soulagement. Comme le savent des millions de visiteurs français et étrangers qui, plus ou moins régulièrement, fréquentent le parc à thème, comme le vivent des milliers de bénévoles qui, depuis trois générations, donnent vie, soir après soir, à la Cinéscénie, ce qu’il se passe dans ce coin de Vendée est fort, inespéré, en même temps que fragile. Une fermeture trop prolongée aurait pu tuer ou - pire, peut-être - dénaturer ce pôle de tourisme et de culture populaire, plusieurs fois salué et récompensé à l’échelle mondiale.

Si vous deviez décrire le Puy-du-Fou à ceux qui ne le connaissent pas encore, que leur diriez-vous?

Comme toutes les grandes réalisations, celle-ci peut être regardée sous des angles différents: paysager, hôtelier, artistique, événementiel... Certains se contenteront, au sortir d’hôtels évoquant une villa gallo-romaine ou le camp du Drap d’Or, de la résurrection prenante d’un village ancien et du spectacle de rapaces tournoyant au-dessus de leur tribune ; d’autres se laisseront envoûter par la reconstitution d’un cirque antique, de drakkars vikings ou d’une lice de chevalerie, voire par des machineries comparables à celles que propose Las Vegas: ainsi pour le grand spectacle consacrée au général Charette, «Le dernier Panache», c’est une salle de plusieurs centaines de fauteuils qui tourne sur elle-même! Les plus férus d’histoire prendront plaisir à s’immerger dans les univers de Clovis ou de La Pérouse, et pousseront l’expérience jusqu’à circuler dans une tranchée de Verdun… Que voulez-vous, cet endroit est une machine à faire aimer l’histoire! Or, rien de tout cela, probablement, n’aurait vu le jour, sans la grand-messe nocturne que représente, depuis 1979 - avec ses illuminations, ses tableaux vivants, ses effets spéciaux et ses milliers de figurants, humains et animaux - la célèbre cinéscénie. J’ai des amis qui en connaissent le texte par cœur, et se le récitent, à voix basse, pendant la représentation… Le Puy-du-Fou, c’est un peu tout cela, et c’est davantage encore ; tant il est vrai qu’on peut difficilement réduire un tel ensemble à ses diverses composantes.

DIANA FILIPPOVA : TECHNOPOUVOIR

Les technologies ne nous font plus rêver. 
Pan par pan, la mythologie du progrès s'effondre sous nos yeux. Le monde numérique se révèle chaque jour plus matériel, injuste et polluant. Internet lui-même ressemble à une vaste benne où nous venons déposer nos espoirs déçus. Les injonctions à reprendre le pouvoir tombent à l'eau : c'est que nous avons perdu la main. Et si les politiques des technologies n'avaient pas pour but de nous émanciper, mais au contraire de nous empêcher d'exercer notre pouvoir d'agir ? Et si les libertés dont elles font mine de nous gratifier n'étaient qu'un trompe-l'oeil pour mieux nier ce qui fait de nous des animaux politiques, nier notre capacité à critiquer, à contester, à nous rebeller ? Diana Filippova propose de déplacer notre regard et d'aborder les techniques comme un vivier de technologies de pouvoir — le technopouvoir. 

Son mobile : gouverner des êtres qui placent les droits et libertés individuels au-dessus de tout. Sa visée : servir les intérêts de certains aux dépens de nous tous. C'est ainsi qu'une nouvelle frontière électronique nous sépare les uns des autres, nous poussant à devenir des sujets parfaitement prévisibles, flexibles et gouvernables. C'est ainsi que le pouvoir échappe chaque jour davantage au royaume du politique. 

Ce livre est d'utilité publique : en disséquant la genèse et les stratégies du technopouvoir, il entreprend d'ouvrir des boîtes noires — par effraction, s'il le faut. Alors, face à un art de la guerre en temps de paix, nous pourrons regagner une prise sur la marche de nos sociétés. Alors, nous pourrons retrouver l'essence de nos démocraties, et peut-être réapprendre à faire de la politique.

WE DEMAIN : Covid-19 : top 10 des changements dans nos modes de vie

Covid-19 : 

top 10 des changements dans nos modes de vie

Par Armelle Oger / Illustrations : Lolmède 
Publié le 26 Mai 2020






La pandémie a bouleversé nos existences, instaurant certaines habitudes... en éjectant d’autres. Armelle Oger scrute nos quotidiens revisités. Pour combien de temps ?

1. Téléconsultation    
Une multiplication par 10. Début avril, les téléconsultations constituent plus de 11 % de l’ensemble des consultations selon l’Assurance maladie, 

contre moins de 1 % avant la crise. Et sur le site Doctolib, plus de 31 000 médecins la pratiquaient à la mi-avril, alors qu’ils étaient à peine 3 500 un mois plus tôt. Au total, 800 000 patients ont effectué leur première consultation vidéo depuis le début de l’épidémie. Et ce toutes spécialités confondues, avec un engouement particulier des psychiatres, psychologues et psychothérapeutes. 
 
2. Exode urbain
Dans la mouvance de la plateforme "Des bras pour ton assiette", mise en place pour prêter main-forte aux paysans lors des récoltes, les projets de "retour à la terre" se multiplient chez les citadins. Plus largement, explique le géographe américain Joel Kotkin, l’épidémie et le confinement pourraient entrainer une "contre-urbanisation" avec une fuite des grandes villes, devenues malsaines, vers la campagne ou les petites communes. 

3. Télétravail

Alors que la pratique peinait à s’imposer en France (entre 3 % et 15 % des actifs, selon qu’elle est pratiquée officiellement, avec un avenant au contrat de travail, ou informelle), elle a été adoptée par 40 % des Français pendant le confinement (selon l’Association nationale des DRH). L’essayer, c’est l’adopter, selon une étude CSA/Malakoff Humanis du 12 mars, qui fait état d’un taux de satisfaction de 82 % chez les télétravailleurs. Et ce n’est que le début : selon la même étude, 75 % des salariés et 65 % des dirigeants sont convaincus que le télétravail va être amené à se développer. 

4. Stress post-traumatique
Anxiété, trouble du sommeil, hypocondrie, peur des autres, tocs (comme se laver les mains sans arrêt) : ces conséquences du coronavirus pourront être ressenties des semaines, des mois, voire plus, estiment les psys. En hausse aussi, les problèmes de santé liés à des patho­logies non soignées ou non diagnostiquées : mi-avril, les consultations avaient baissé de 44 % chez les généralistes, et de 71 % chez les spécialistes, selon les données du site Doctolib. 

5. Care 
La valorisation des soignants, la solidarité vis-à-vis des plus vulnérables a révélé ce que le sociologue Serge Guérin nomme les "trésors du care", mêlant soin de soi et soin de l’autre. Avec comme implication, espérons-le, l’avènement d’une société reconnaissant la fragilité comme une donnée de notre condition d’humain, la solidarité et l’empathie comme de nouvelles valeurs citoyennes. Et une plus grande reconnaissance pour les 11 millions d’aidants qui s’occupent au quotidien d’une personne malade, handicapée ou dépendante. 

7. Réunionite
Vidéoconférence, réunions sur Zoom ou Slack : les entreprises ont intégré le concept, moins chronophage, des réunions à distance. Et beaucoup décident d’accélérer le mouvement. Ce recul du contact physique au travail touche même les notaires, incités par leur Conseil national à équiper leurs offices d’un système de signature dématérialisée et sécurisée.

8. Indifférence
Finie l’époque où certains semblaient ne pas voir le caissier, la femme de ménage, l’aide à domicile, le conducteur de bus ou le facteur ! Prochaine étape, la revalorisation de leur statut. 

9. Bruit de la ville
Selon Bruitparif, le confinement a généré une diminution de 90 % du bruit dans la capitale : un calme auquel les citadins se sont habitués, qui favorise la survie de


10. Vacances aux antipodes
Les voyagistes en sont persuadés : jusqu’à au moins 2022, les vacances des Français auront lieu le plus souvent en France et en version familiale, pour des raisons de sécurité, de civisme et d’écologie. 
 
 

dimanche 24 mai 2020

Aurélie Jean : «Des vertus de la méthode scientifique pour sortir plus fort de la crise»

«Des vertus de la méthode scientifique pour sortir plus fort de la crise»

CHRONIQUE - Dans son livre,  "L’apprentissage fait la force", Aurélie Jean ouvre des réflexions sur les suites de l’épidémie de coronavirus.

Par Marie Visot
Aurélie Jean. Crédit : Géraldine Aresteanu


Pour penser cet «après», qui n’est encore qu’un horizon inconnu, les éditions de l’Observatoire ont mobilisé leurs auteurs pour lancer, dès le mois d’avril, une collection en format numérique qui stimule les réflexions sur les suites de l’épidémie de Covid-19. Il y a un mois, l’économiste Nicolas Bouzou ouvrait le bal, avec un essai s’intitulant «Réinventons la mondialisation de demain». Ont suivi notamment Pierre Bentata avec «Libérez-vous!», la scientifique Laurence Devillers, qui a partagé sa réflexion sur le numérique, ou encore le philosophe Pierre-André Taguieff sur l’État-nation. Le huitième opus de cette série, qui vient de sortir, l’est sous la plume de la jeune Aurélie Jean, scientifique (et accessoirement entrepreneuse) brillante et branchée. Son titre: «L’apprentissage fait la force». L’une des questions que pose Muriel Beyer, directrice des éditions de l’Observatoire en introduction de l’ouvrage d’une trentaine de pages, a le mérite de la franchise: «Doit-on se méfier ou s’appuyer davantage sur les scientifiques?». On se doute très vite de ce qu’Aurélie Jean, qui navigue depuis 10 ans entre les États-Unis et la France en concevant des algorithmes, va répondre. Car pour elle, la méthode scientifique, «regroupant l’observation, l’expérimentation, le raisonnement logique et l’usage de la théorie, permet de répondre de façon structurée et objective à une question ou à une problématique posée». Ainsi, durant ces semaines de confinement - où nous avons collectivement observé et expérimenté un nouveau quotidien -, la méthode scientifique est-elle devenue «notre meilleure alliée pour sortir plus forts de cette crise et s’engager dans l’après de manière plus éclairée».
«Tout le monde apprend différemment en conditions extraordinaires», confie l’auteur. Nous avons ainsi appris sur nous-mêmes, sur l’organisation de la société, sur le fonctionnement de l’État… Mais aussi, et peut-être surtout, appris que «l’autre» existe davantage. Les médecins ont plus collaboré avec les infirmiers, en contact direct et régulier avec des patients du Covid-19. Les pères et mères de famille ont joué aux enseignants ou aux jardiniers. «Par ce changement de rôles, même s’il est exigeant et difficile, on comprend et valorise davantage les fonctions de l’autre et notre besoin de le savoir à nos côtés», écrit Aurélie Jean.

Garder l’esprit ouvert

Elle anticipe ainsi une redistribution de l’échiquier social, qui pourrait lui-même se traduire par une nouvelle justice sociale et économique. Elle y voit aussi l’opportunité pour tout un chacun de suivre de nouvelles vocations qui n’auraient probablement pas vu le jour dans des conditions ordinaires, dans la mesure où «les chefs d’entreprise réinventent leur modèle économique ; les employés, leurs méthodes de travail ; et nous tous, notre manière de penser».
Quant à notre esprit critique, il faut l’entretenir. Il a été, et est encore, «menacé à cause de notre isolement et notre situation d’anxiété permanente (même légère), qui nous poussent à croire à des solutions simples pour résoudre un problème pourtant complexe et multidimensionnel […] On prend le risque d’affaiblir les études sérieuses qui s’inscrivent dans une temporalité différente, et n’ont pas de vocation spectaculaire». La lecture se termine alors sous forme d’un conseil avisé: garder l’esprit ouvert «afin de sortir plus forts et plus unis» passera «notamment par la construction d’une confiance raisonnée envers les sciences et les scientifiques».

mercredi 20 mai 2020

We Demain : Après le coronavirus, seriez-vous prêt à télétravailler à vie ?

Après le coronavirus, seriez-vous prêt à télétravailler à vie ?

Par Pauline Vallée I Publié le 20 Mai 2020


Le confinement et la crise sanitaire ont fait exploser le travail à distance. Au point que certaines entreprises envisagent désormais de proposer le télétravail à vie à leurs salariés. Mais si la pratique s'est généralisée, elle comporte encore de nombreuses failles.


Bientôt le télétravail à vie ? Les géants de la Silicon Valley réfléchissent à la question. (Crédit : Piqsels)

Un quart des Français ont effectué leurs tâches à distance pendant le confinement, selon le Ministère du Travail. Si le télétravail était déjà une tendance montante, l'épidémie de Covid-19 a accéléré sa généralisation. 


Dans les entreprises de plus de dix personnes, ce sont près de 4 salariés sur 10 qui ont télétravaillé en avril, dont la moitié pour la première fois. Même certains secteurs qui y paraissaient peu enclins, comme la médecine, ont dû, tant bien que mal, l'adopter.  


Ne télétravaille pas qui veut. La pratique concerne encore essentiellement les cadres, le secteur des services, et les personnes vivant en agglomération parisienne, pointe le sondage Odoxa-Adviso publié le 9 avril dernier. "Le Covid-19 a joué comme un facteur multiplicateur des inégalités face au travail”, appuie l’étude. “Alors que les cadres ont pu conserver leur travail et l’exercer confortablement en télétravail, les catégories populaires l’ont, soit perdu, soit se trouvent contraintes de l’exercer en présentiel." 


Malgré son instauration à marche forcée, l'expérience a séduit une majorité de salariés : 73 % indiquent vouloir continuer à travailler depuis chez eux après le confinement, de manière régulière (32 %) ou ponctuelle (41 %), rapporte une enquête menée par Malakoff Humanis. 


Certaines entreprises vont même plus loin. Les géants américains Facebook et Google ont ainsi annoncé que leurs salariés pourront continuer le télétravail jusqu’en 2021. Chez Twitter et Square, les employés sont même autorisés à exercer leur activité à domicile jusqu'à la fin de leur carrière ! 


“Les derniers mois ont prouvé que nous pouvons faire en sorte que cela fonctionne”, confirme la société sur son blog. "Si nos employés sont dans une situation qui leur permet de travailler à domicile, et qu'ils veulent continuer à le faire pour toujours, ce sera possible." Ceux qui préfèrent – ou doivent – travailler sur site seront autorisés à revenir en respectant les règles sanitaires. 



UN MODÈLE ENCORE IMPARFAIT

Ces signaux annoncent-ils l'extinction pure et simple du travail de bureau ? Pas si simple. Massivement adopté, devenu enfin une réalité pour de nombreux salariés, le travail à domicile s'est paradoxalement désacralisé. Résultat, il est moins bien perçu aujourd’hui (note de 7,9 sur 10) qu’il ne l’était fin 2019 (9 sur 10), révèle l’enquête Malakoff Humanis.  


Sa mise en place précipitée, à la mi-mars, n’a pas toujours permis aux structures d’accompagner leurs effectifs, en particulier ceux qui ne l’avaient jamais pratiqué. Un manque de préparation qui se ressent dans les chiffres : plus d’une personne interrogée sur quatre ne disposait pas d’un espace de travail adapté, et près de la moitié aurait été confrontée à des difficultés techniques.  


En dépit d’un gain de temps et d’une flexibilité accrue, ce mode d’organisation souligne en creux l’importance du lien social, et de la présence physique, pour garantir le bien-être en entreprise. Dans une série de témoignages publiés sur Bastamag, des salariés en télétravail racontent leur solitude, l'épuisement face à une charge de travail parfois accrue, et le sentiment d'une perte de sens.  

  

"Je dirais que, pendant trois semaines, j’ai dû faire 55 heures par semaine, peut-être plus. À un moment, j’ai arrêté de compter. Quand je me réveillais la nuit, j’avais mon ordi à côté de moi et je triais mes mails. Je me suis sentie en burn-out chez moi, ce qui est quand même paradoxal", confie Joëlle, juriste en droit social. 

mardi 19 mai 2020

Jacques ATTALI : "De l'économie de la survie à l'économie de la vie"

Qu’ont de commun Caton l’ancien, Voltaire, et Pierre Mendes France ? Tous les trois, comme beaucoup d’autres hommes politiques, ou intellectuels du monde entier, ont compris que, pour qu’une idée fasse son chemin, il fallait la répéter à l’infini. Caton martelait qu’il fallait détruire Cartage ; Voltaire signait toutes ses lettres de sa haine de l’obscurantisme ; et Pierre Mendes France a clamé toute sa vie son obsession de la vérité
Jacques ATTALI - Wikipédia

Et là, ce qu’il faut répéter, sans limite, c’est la nécessité de concentrer tous les efforts de relance sur certains secteurs, que, depuis plus d’un mois, je nomme « l’économie de la vie ».

Elle regroupe tous les secteurs qui, d’une façon ou d’une autre, de près ou de loin, se donnent pour mission, la défense de la vie, et dont on constate tous les jours, très pragmatiquement, l’importance vitale : la santé, la prévention, l’hygiène, la gestion des déchets, la distribution d’eau, le sport, l’alimentation, l’agriculture, la protection des territoires, la distribution, le commerce, l’éducation, la recherche, l’innovation, l’énergie propre, le numérique, le logement, les transports de marchandises, les transports publics, les infrastructures urbaines, l’information, la culture, le fonctionnement de la démocratie, la sécurité, l’assurance, l’épargne et le crédit .

Ces secteurs sont évidemment liés les uns aux autres : la santé utilise l’hygiène et le numérique, qui est aussi utile à l’éducation ; et rien ne se fera, dans aucun de ces domaines sans la recherche, dont dépend la découverte du vaccin et du médicament, nécessaires à la maîtrise de cette pandémie. Cette économie regroupe donc toutes les activités permettant à la fois de vivre pendant la pandémie et de sortir des crises (économique, financière, sociale et écologique) qu’elle nourrit.

Ces secteurs, ne regroupent pas que des activités distanciées ; il faut donc les aménager en conséquence, en apportant tous les moyens de protection à ceux qui y travaillent

Aujourd’hui, ces secteurs représentent, selon les pays, entre 40 et 70% du PIB ; et entre 40% et 70% de l’emploi. Ce sont ces ratios qu’il faut changer : il faut passer à 80%. Les ménages doivent dépenser une part plus importante de leur budget pour se soigner, se nourrir, apprendre ; les employeurs doivent augmenter la rémunération et le statut social de ceux qui y travaillent ; l’Etat doit soutenir les entreprises, grandes ou petites, qui travaillent dans ces secteurs.

C’est aussi vers cette économie de la vie qu’il faut réorienter les entreprises des autres secteurs, qui, aujourd’hui, attendent, en vain à mon sens, le retour de leurs marchés antérieurs : les entreprises automobiles, aéronautiques, celles du textile, de la mode, de la chimie, de la machine-outil, de l’énergie carbonée, du luxe, du tourisme, du spectacle vivant, de l’armement ne reverront pas leurs marchés antérieurs : même si on trouvait maintenant un vaccin et un médicament, il faudra deux ans au moins pour que tout retrouve un équilibre ; d’ici là, bien de ces entreprises mourront. Il ne serait donc pas acceptable de financer, sans limite de temps, des entreprises sans avenir.

Ces entreprises ne sont pourtant pas condamnées : si leurs dirigeants, et les dirigeants politiques et syndicaux, se mobilisent pour trouver des façons de rendre tout autrement le même service, et pour en rendre d’autres, dans les secteurs de l’économie de la vie. Toutes ont des compétences dont elles peuvent réorganiser l’usage. Le secteur du tourisme en donne déjà l’exemple.

Si, jusque très récemment, les secteurs de l’économie de la vie étaient faits principalement de services, et donc ne portaient pas de potentialité de croissance, (qui ne vient qu’avec l’augmentation de la productivité découlant de l’industrialisation d’un service), ces secteurs sont faits, aussi, de plus en plus, d’industries, capables d’augmenter leur productivité, et donc d’améliorer sans cesse leur capacité à remplir leur mission.

C’est en mettant tous les moyens dans l’économie de la vie qu’on évitera la pire récession de tous les temps et qu’on sortira le monde du cauchemar dans lequel il s’enfonce.

Cette idée commence à faire son chemin, dans quelques entreprises, et dans quelques pays. Quelques pays commencent à s’y risquer ; quelques entreprises commencent à comprendre que leur survie passait par leur reconversion dans l’un de ces secteurs.

Mais rien encore de massif, de systématique ; aucun pays n’a encore déclaré qu’il allait se focaliser sur ces secteurs, en leur donnant la priorité dans les crédits, les marchés publics, le financement de l’innovation. Et pourtant, tout passe par là : Il est plus que temps de passer de l’économie de la survie à l’économie de vie.

source : blog de Jacques ATTALI

lundi 18 mai 2020

« Comment réparer l’irréparable », par Thierry Marx

 
Thierry Marx
Thierry Marx @Medef


Le célèbre chef, très engagé pour réduire la fracture sociale, propose de construire l’avenir en créant un véritable fonds de transition à impact social et environnemental.

Par Thierry Marx
Publié le 17 mai 2020 
Nouvel Obs

Des milliards d’individus, confinés, infantilisés, netflixisés. Un monde qui s’arrête comme une locomotive entre deux gares. Personne ne descend. Derrière les vitres, les informations sont en blouses blanches, souvent loin de nos vies entre parenthèses. Et il va falloir que le train reparte. Mais pour aller où ?

La crise que nous traversons dans sa soudaineté, dans nos privations de libertés et dans notre sidération, nous rassemble. Elle nous permet de « faire peuple ». Un peuple qui vit un de ces très rares moments où il peut décider de son avenir. La crise qui nous frappe de plein fouet est sanitaire aujourd’hui, hier elle était économique, sociale et demain, si nous ne changeons rien, elle sera climatique.

En finir avec le« tout, tout de suite »

Ces crises sont violentes. La seule façon d’y survivre est de nous montrer agiles et prévoyants. Nous devons réfléchir à notre future liberté. Nous déconfiner aussi d’une économie qui était celle du « tout, tout de suite », des rendements immédiats, de la course aux résultats souvent au mépris du bon sens, au mépris de l’environnement et du sort des individus.
N’entrons pas dans le monde de demain uniquement alourdis de nouvelles dettes. Dettes que nos enfants devront payer. Le temps nous est compté avant que la récession n’aggrave encore plus les inégalités. Nous devons mettre en route vers l’économie de la transition, une économie de la raison et du temps long, une économie du respect de notre capital, la nature et le vivant. Aucun système ne sera soutenable s’il construit ses profits sur la destruction ou la surexploitation de la nature. Comme le dit avec force mon ami Gilles Bœuf :
“« Nous devons cesser notre imprévoyance, notre arrogance et notre cupidité. »
Je vis de ma passion : cuisiner. J’ai appris mon métier à l’école de grands Chefs qui m’ont transmis, leur savoir, leur maîtrise du geste, du temps, du feu… Ils m’ont appris l’essentiel et m’ont donné une chance. Je travaille avec des entreprises souvent fondées par des jeunes qui ont une nouvelle approche de l’environnement et de l’économie. Je crois en leur modèle. Et c’est à eux qu’il faut aujourd’hui donner une chance.
Il ne s’agit pas du « monde d’après » mais de celui de maintenant. Nous devons aider tous ceux qui souhaitent offrir un autre modèle. Un système économique qui cumule des valeurs de croissance raisonnée, de patience et de respect des ressources naturelles. Ce modèle doit être performant et se montrer capable de générer des profits. Ceux-ci sont indispensables. Des profits distribués de manière beaucoup plus équitable.

Créer un fonds de transition

La société a un besoin urgent de ce signal. Nous devons profiter de cette crise pour nous réinventer et financer les acteurs de cette transition. Nous appelons donc à la création d’un fonds de transition. Pour bâtir le monde d’après. Un fonds géant, à la hauteur de l’enjeu, financé par le privé, géré par le privé, et abondé par l’état. Un euro « public » pour chaque euro « privé ».
Ce fonds servira à financer nos PME, nos artisans, nos commerçants et tous ceux qui ont été mis à mal et qui souffrent de difficultés d’adaptation. Il faudra les doter des outils nécessaires pour assurer leur avenir. Ce fonds financera aussi les acteurs de nos territoires, ferments du renouveau des villes moyennes et des communes rurales. La ruralité et les relocalisations sont essentielles. Elles sont gages de notre indépendance et de nos choix de vie. Il devra mettre le digital et les nouvelles technologies au service de nos vies et de notre épanouissement. Une croissance raisonnée qui alimentera et redonnera l’envie d’un destin partagé. C’est essentiel pour réconcilier profit, temps, création de richesses et enfin remettre l’homme au centre de nos actions.

Pourquoi attendre ?

Ce choix, nous le pensons courageux, réaliste, porteur d’avenir. Tout simplement parce qu’il préservera la vie économique et sociale des entreprises, associations, ONG… qui s’engageront sur un modèle de gestion différent. Cette ambition n’est pas magique. Bénéficier de ce fonds demandera des engagements forts. Nous devrons fixer des critères stricts et mesurables, fondements d’une nouvelle approche économique que nous devrons mener collectivement : assureurs, grands groupes, banquiers et l’Etat, bien entendu.
Ce fond doit être lancé le plus rapidement possible. Le modèle est connu, l’ambition évidente et la direction claire. Nous avons l’expérience, les acteurs, le savoir-faire et la vision. « Time is money » répétait Benjamin Franklin. Dans cette période d’orage économique, reprenons la phrase de celui qui a su capter la foudre : « Le temps c’est de l’argent ».
Alors, pourquoi attendre ?

Julia de Funès: «La bibliothèque, lieu emblématique du confinement»


FIGAROVOX/TRIBUNE - 

En ces temps de pandémie, la bibliothèque est perçue comme un refuge contre le désordre du monde extérieur, estime la philosophe Julia de Funès. Notre amour des bibliothèques témoigne par ailleurs d’un esprit littéraire français selon elle aux antipodes de l’égalitarisme démocratique américain.


Par Julia de Funès 
Publié le 15 mai 2020 


Capture d'écran Twitter



Julia de Funès est philosophe. Elle a récemment publié Le développement (imp)personnel: le succès d’une imposture (éd. de l’observatoire, 2019).

Que l’intervenant soit médecin, comédien, danseur, chanteur, politique, tous se filment devant…une bibliothèque. Le statut d’usage, l’objet de rangement qu’est ce meuble, a été troqué pour celui de fond d’écran. Le meuble de fonction est devenu décoration. L’intellectualisme, pourtant dévalué dans notre pays idéologiquement égalitariste, est soudainement affiché sans vergogne. À croire que les biblioposeurs oublient qu’en France (pays qui se défend pourtant des amalgames) l’intellectuel est vite assimilé au bourgeois, regardant de haut le prolétaire ancré dans la réalité, les pieds sur la terre solide du bon sens et non des bons mots. Certains acteurs, chanteurs, politiques, si démagogiquement «près du peuple» en temps ordinaires, et si intellos le temps d’une interview bibliothéquée, apparaissent étrangement décomplexés à l’idée d’appartenir aux premiers de la classe (sociale). La période épidémique actuelle, particulièrement attachée au savoir, à la science, aux savants, aux chercheurs les autorise sans doute à s’en rapprocher. C’est une victoire temporaire de l’esprit, de l’idée, de la distinction littéraire, un petit tacle de PSG-des-près sur la ruralité.

La bibliothèque protège du désordre extérieur et du mauvais goût intérieur.

Mais de quelles intentions cette décoration est-elle le signe?

Comme la présence réconfortante d’un parent, ce meuble porteur d’autorité et de mémoire, signe de maturité culturelle, rassure au cas où une bêtise serait proférée: «Je peux radoter des crétineries, je suis tout de même cultivé, regardez derrière moi», prévient l’image. Alibi en cas d’ignorance, couverture en cas d’idiotie, ce meuble protège également du désordre extérieur et du mauvais goût intérieur. Sa beauté ne dépend aucunement du sens esthétique de son propriétaire. Les livres sont de beaux objets de toujours, contrairement aux bibelots ornementaux ou fantaisies décoratives pouvant toujours trahir la faute de goût fatale. Deux styles de bibliothèques se distinguent néanmoins. D’un côté, la bibliothèque confinée au teint cadavérique, dont seul l’interview filmée semble procurer un semblant de vie posthume. Le plaisir du toucher éteint depuis longtemps, le traditionnel bois chaud et tendre laisse place au mélaminé blanc clinique, droit et raide. Les livres y terminent leur vie définitivement rangés comme les croix blanches d’un cimetière militaire. De l’autre, le style déconfiné, au trop-plein non masqué, aux ouvrages touchés, entassés, mais encore vivants. Ordonnée ou désordonnée, la bibliothèque reste cet espace de rangement, de maîtrise, de ce sur quoi nous pouvons agir: les idées et les représentations, par opposition à la fatalité imprévisible et désordonnée des faits qui nous échappent.

Outre-Atlantique les nourritures terrestres l’emportent sur les nourritures spirituelles.

Si l’on pose devant sa bibliothèque comme on pose devant un monument, c’est aussi parce qu’elle est un signe patriotique. En Asie on ne filme pas les intérieurs, l’intimité y semble proscrite, les gens témoignent de la rue et masqués. Aux États-Unis, les citoyens comparaissent non pas devant de vieux arsenaux cognitifs comme les nôtres, mais au milieu d’ustensiles de cuisine, de cookies, de pancakes, signes de la victoire de l’utilitaire, de la nécessité, du vital, du besoin. À croire qu’outre-Atlantique les nourritures terrestres l’emportent sur les nourritures spirituelles, la nature sur la culture, la matérialité sur la cérébralité, l’éphémère sur l’éternel. La cuisine symbolise la vie domestique commune, autrement dit le triomphe de l’égalitarisme démocratique américain.

Nous ne sommes plus une patrie qui lit mais qui cherche à montrer qu’elle a lu.

Les images de livres ont distingué notre pays. Alors que la lecture n’est pas la chose de France la mieux partagée, la bibliothèque l’est devenue! Le contenant a remplacé le contenu, on parle moins des livres que les livres ne parlent de nous. Nous ne sommes plus une patrie qui lit mais qui cherche à montrer qu’elle a lu. Faut-il y voir le chant du «signe» de notre héritage littéraire?

vendredi 15 mai 2020

Pierre-Henri Tavoillot: «L’empire de la trouille ne doit pas triompher»

Pierre-Henri Tavoillot: «L’empire de la trouille ne doit pas triompher»
GRAND ENTRETIEN - Les libertés perdues pendant la crise du coronavirus pourront-elles être récupérées? Le philosophe se montre optimiste et veut croire à la capacité de résilience et de rebond des démocraties européennes.

Par Alexandre Devecchio


Cependant, Pierre-Henri Tavoillot alerte quant au risque de dérive «sanitariste» de nos sociétés. «C’est au nom de la santé que les libertés aurontle plus de risques d’être sacrifiées désormais», estime-t-il.
HELENE BAMBERGER

LE FIGARO. - Passons-nous de l’enfermement à la société de surveillance?

Pierre-Henri TAVOILLOT. - Ce n’était pas l’un et ce ne sera pas l’autre. Le confinement a fait l’objet d’un assez large consensus et la restriction imposée semblait proportionnée au risque et surtout limitée dans le temps. Ces deux critères vaudront aussi pour la surveillance à venir par les brigades sanitaires et le traçage numérique: tout dépendra de l’ampleur et de la durée du risque. Pour le reste, nous restons englués dans le paradoxe de notre temps. Car le citoyen des démocraties hypermodernes exige de l’État toujours plus de liberté et toujours plus de protection. Il le somme de maigrir et de grossir en même temps: c’est ce qui fait la difficulté de notre «régime» démocratique. Au nom des libertés, on dénoncera (à juste titre) l’incurie bureaucratique et réglementaire qui empêche de faire ce qui semble urgent et évident: masques, tests ; au nom de la protection, on appellera à la répression des «gens vraiment inconscients». Mais, au nom des libertés, on rechignera à confier à l’État des données (santé, localisation…) que l’on offre pourtant avec une généreuse insouciance dès que l’on ouvre une application des Gafam. Il faut avouer que nous sommes bien difficiles à gouverner.

Allons-nous récupérer les libertés perdues pendant la crise ou faut-il craindre une régression plus fondamentale?

L’enjeu capital est la montée en puissance du «sanitarisme», c’est-à-dire la tentation de tout sacrifier sur l’autel de la santé publique. C’est un point sur lequel nous devons être très vigilants, car il a une face claire et une face sombre. La première offre un cinglant démenti à tous ceux qui parlaient de notre société comme exclusivement capitaliste, jeuniste et consumériste. En fait, nous avons fait nôtre, depuis trois mois, le slogan d’Olivier Besancenot: «Nos vies valent plus que leurs profits». À part que ces profits étaient potentiellement aussi les nôtres, comme on va le constater cruellement dans les mois qui viennent. En tout cas, l’économie s’est arrêtée pour la santé et la vie des personnes, y compris âgées. Mais, l’autre face est que le sanitaire risque de déborder, si je puis dire, de tous les côtés. Si je prends la définition de la santé de l’OMS - «état de complet bien-être physique, mental et social» -, je me dis non seulement que je ne vais pas si bien que cela, mais qu’il va être difficile de poser des bornes à ce «droit à la santé». En fait, dans ma vie, rien ne lui échappe.


D’ailleurs, elle devient non seulement un droit, mais un devoir. Car, avec tout ce que la société fait pour ma santé, je me dois de la préserver, non pas tant pour moi que pour les autres. La «mauvaise» conduite (fumer, boire, manger salé, tousser…), si ce n’est la maladie, est ainsi en passe de devenir une faute, comme dans le roman de Samuel Butler, Erewhon (1872), où les malades sont traités en criminels. Bref, c’est au nom de la santé que les libertés auront le plus de risques d’être sacrifiées désormais. Et on pourrait ajouter qu’elle (re)devient synonyme de salut dans une époque de retrait du religieux. «La santé ou la mort», pourrait-on dire! Car aujourd’hui, les interdits alimentaires ne sont plus dictés par les églises, mais par les médecins ; de même que les rites et les prières. La santé comme droit, devoir et salut: voilà ce qu’est le «sanitarisme» auquel il convient de poser des limites sans pour autant renoncer aux bienfaits. Car la régression des libertés ne vient jamais d’en haut sans la complicité de l’en bas, c’est-à-dire de nous-mêmes. On le sait depuis au moins La Servitude volontaire d’Étienne de La Boétie.
J’avoue avoir une légère inquiétude quand je lis que ­Nicolas Hulot est la personnalité politique préférée des Français
Plus encore que la régression de nos droits individuels, ne faut-il pas redouter la perte d’un certain art de vivre occidental et typiquement français?
Il faudra voir à l’usage si nous avons perdu l’insouciance et la confiance. Je n’y crois pas trop. Je le prédis: la bise reviendra! Et, avec elle, l’apéritif entre amis, les terrasses des cafés et les repas de famille où l’on s’engueule à moins d’un mètre. Et tout cela sera inscrit au patrimoine immatériel de l’humanité! Le destin du masque sera néanmoins intéressant à observer, car il porte une vraie innovation culturelle. En France, son port est une protection individuelle ; en Asie, c’est une préservation du collectif. Ici, c’est un acte de méfiance ; là-bas, un geste de civilité. Comment va-t-on l’acculturer?


La société doit-elle accepter une part de risque?

C’est un des défauts majeurs du «principe de précaution». Quand on l’examine «à la lettre», c’est un principe subtil qui concerne des risques mal connus, dont les conséquences seraient terribles et surtout irréparables. Cette subtilité a volé en éclats - et même du côté de certains juristes - pour devenir l’impératif catégorique du risque zéro, c’est-à-dire de l’inaction. D’où désormais l’usage délirant de ce principe, avancé à tout bout de champ, comme réceptacle de toutes les peurs de notre temps. Ce principe marque l’avènement du grand empire de la trouille, devenue non seulement une vertu, mais aussi un devoir et une quasi-sagesse. Qui ne tremble point commet aujourd’hui le triple péché d’ignorance, d’insouciance et d’impuissance: et il sera mis au pilori. La peur est devenue un argument d’autorité. Mais si la peur est notre seul guide face à un horizon qui se donne sous le seul visage de la catastrophe, cela risque de décourager pas mal de vocations.


Le manifeste de Nicolas Hulot, «100 principes pour un nouveau monde», paru dansLe Monde m’a sidéré par l’indigence d’un contenu exclusivement moral et moralisateur. Je me permets de suggérer ce 101e principe qui résumerait l’ensemble: «Le temps est venu d’aimer l’amour et de haïr la haine.» L’écologie file un mauvais coton si elle ne perçoit pas que c’est en son sein qu’il faut faire le ménage. On ne peut pas lutter contre le réchauffement climatique en étant hostile au nucléaire ; on ne peut pas ignorer les dégâts environnementaux causés par l’extraction des métaux rares nécessaires à la transition énergétique ; on ne peut pas être à la fois décroissant et le nez collé sur son smartphone en espérant l’augmentation de l’espérance de vie, etc. J’avoue avoir une légère inquiétude quand je lis que Nicolas Hulot est la personnalité politique préférée des Français.


La crise doit permettre de débloquer des débats enkystés : sur la santé, sur l’éducation, sur le travail, sur la bureaucratie, sur les frontières…


Les régimes autoritaires sont apparus plus efficaces dans le combat contre le virus. La crise a-t-elle révélé les failles des démocraties libérales?

Je citerai ici la présentation faite par l’économiste Hubert Kempf dans la revue Telos. Dans cette crise, les politiques étaient confrontées non à un dilemme, mais à un «trilemme»: la protection de la santé, le respect des libertés, la promotion de la prospérité. Les régimes autoritaires ont choisi la santé et la prospérité au détriment des libertés. Les régimes «libéraux» (États-Unis) ont préféré la prospérité et les libertés à la logique sanitaire. Les modèles sociaux-démocrates européens ont privilégié la santé et les libertés contre la prospérité. Mais cette typologie doit être lue de manière dynamique, car une crise n’est jamais qu’un instant où les choix de priorité s’affichent. Il est encore trop tôt pour dire qui s’en est le mieux sorti, car la crise sanitaire n’est pas finie et la crise économique ne fait que commencer. La Chine a péché par son espace public bloqué qui a empêché l’alerte et obscurci la connaissance de la menace: elle porte une responsabilité lourde dans la crise. Mais si ses chercheurs sont les premiers à découvrir le vaccin, elle s’en trouvera absoute. Les États-Unis ont souffert de leur fonctionnement fédéral et d’un pilotage erratique. Ce sont les démocraties asiatiques, Taïwan et la Corée du Sud, qui ont fait preuve de leur maturité et de leur efficacité.

Les démocraties libérales européennes doivent-elles se réinventer?

Cette crise nous fait prendre conscience de nos forces et de nos faiblesses. Comme nous adorons nous détester, les secondes apparaissent davantage que les premières. Raison de plus pour rappeler celles-ci: le système de santé a tenu bon ; les citoyens ont sagement obéi ; les institutions ont fonctionné ; l’enseignement s’est aménagé ; notre espace public a démontré sa vitalité et sa maturité ; de puissants mécanismes de solidarité (étatiques, associatifs, individuels) se sont mis à l’œuvre ; la crise a aiguillonné l’inventivité. Nous sommes très loin de l’effondrement annoncé. Et donc aussi très loin de devoir exiger que «plus rien ne soit comme avant». Les prophètes de la révolution s’illusionnent et prennent leurs messies pour des lanternes. Certes, il a fallu dramatiser - peut-être à outrance -, mais c’était nécessaire pour mobiliser les énergies. Reste que tout n’a pas fonctionné de manière optimale, c’est peu de le dire.
Nous avons été trop sûrs de nous! Et c’est un constat collectif qui ne concerne pas seulement les responsables politiques, mais les médias, les experts et les citoyens: nous ne savions pas ; mais nous n’avons pas voulu le savoir. Cette piqûre de modestie n’est pas un mal. Elle doit aussi permettre l’examen mesuré, mais scrupuleux, des défaillances de l’avant-crise et des dysfonctionnements pendant. Le but ne devrait pas être d’accuser ou de condamner - à quoi bon le pénal? -, mais de tirer des leçons collectives pour l’avenir. La crise doit permettre de débloquer des débats enkystés: sur la santé, sur l’éducation, sur le travail, sur la bureaucratie, sur les frontières… J’espère que notre démocratie s’améliorera dans l’art si difficile - mais vital - de la reddition collective des comptes.

Il restera pourtant une grande faiblesse: c’est, après la crise économique, le niveau d’endettement du pays qui, de très élevé, deviendra gigantesque (115 % du PIB). Cette dette semble abstraite: mais, crise après crise, elle se creuse, réduisant les marges de manœuvre. Car cette dette, ce n’est pas que de l’argent, c’est surtout de la politique: ce sont des stratégies pour le futur, des investissements pour l’environnement, des soutiens pour l’innovation, des garanties pour la sécurité, la prospérité et la solidarité de demain. Elle met en jeu le destin de nos enfants et de nos petits-enfants, à l’égard desquels nous avons un devoir: leur donner l’envie de grandir et de continuer le monde. Devoir que trahissent tous ceux qui prêchent la haine du présent, car c’est la haine du présent qui détruit le futur.

jeudi 14 mai 2020

THE NEWYORKER - DAYLY CARTOON



LA GRANDE LIBRAIRIE : ETIENNE KLEIN : L'ENNUI, LE VIDE, LE TEMPS





Etienne Klein est physicien et philosophe. Il signe dans le "Cahier de l'Herne", consacré à André Comte-Sponville, un texte sur le temps et notre rapport à l’ennui, qui a toujours "une mauvaise réputation", mais qui peut aussi avoir des ressources, être un facteur créatif. Le scientifique revient sur les définitions du vide et du néant, deux concepts bien différents qui intéressent les physiciens. Nous ne sommes pas égaux face à l’ennui, face au vide.

LA GRANDE LIBRAIRIE : CYNTIA FLEURY : Courag




Cynthia Fleury est l’auteure de "La fin du courage", publié aux éditions Fayard. Pour la philosophe lorsque l’on défend la vie, on ne doit pas défendre uniquement son côté organique. Comment fait-on pour fortifier le courage ?
Et surtout pour le trouver ?
Il n’y a pas de courage sans peur, explique Cynthia Fleury. La peur est naturelle, ce qu’il faut éviter c’est la panique : "Notre relation à la vie passe par une tolérance au risque, à l’incertitude. C’est ce qui est compliqué parce que notre société refuse le risque et considère que l’incertitude est le contraire de la raison et de la performance".

LA GRANDE LIBRAIRIE : ANDRE COMTE SPONVILLE : "QUELLES LECONS PHILOSOPHIQUES FAUT-IL TIRER DE LA CRISE ?




André Comte-Sponville a écrit son "Petit traité des grandes vertus" il y a 25 ans. Cet ouvrage paru aux Presses universitaires de France, est devenu un classique de philosophie. En s’appuyant sur les plus grands philosophes, André Comte-Sponville fait découvrir dix-huit vertus qui nous manquent pour devenir plus humain.
Dans le contexte épidémique actuel du Covid-19, le philosophe rappelle le taux de mortalité bien plus élevé d’autres maladies et s’étonne de la peur qui entoure la maladie. La moyenne d’âge des personnes décédées du coronavirus est de 81 ans. Une donnée qui devrait faire baisser le niveau d’inquiétude selon lui. "Si on n’accepte pas que la mort fait partie de la vie, on fait un contresens sur la vie et sur la médecine, affirme André Comte-Sponville. Le but de la médecine est de nous soigner et non pas nous empêcher de mourir."

mercredi 13 mai 2020

EMMANUELLE DUEZ : "L'entreprise doit être plus fraternelle pour surmonter les crises"



Emmanuelle Duez : "L’entreprise doit être plus fraternelle pour surmonter les crises"

Par Alice Pouyat I Publié le 1 Mai 2020
WE DEMAIN

Et si nous profitions de la crise du COVID-19 pour réinventer demain ? Dans ce 6e épisode de notre podcast "Les Jours d'Après", Emmanuelle Duez, fondatrice de The Boson Project, "cabinet de conseil d'entreprises humanistes", appelle à des relations de travail "plus fraternelles" pour résister aux crises.

Comment bien présenter sur Zoom


NOS CONSEILS - Positionner son ordinateur, adapter son maquillage, optimiser son look… Nos conseils pour être à l’aise dans les réunions en visioconférence et s’imposer à l’écran.
Par Hélène Guillaume, Matthieu Morge Zucconi, Emilie Faure, Elodie Baërd, Judikael Hirel, Pauline Castellani et Marie-Gabrielle Graffin
Publié le 11 avril 2020 à 13:01, mis à jour hier à 14:13 - LE FIGARO

Amy Poehler dans Parks and Recreation; Mathieu Amalric dans Le Bureau des légendes ; Jon Hamm dans Mad Men ; Steve Carell dans The Office. Collage Madeleine Voisin Madeleine Voisin


Si les services de visioconférence du type Zoom se sont révélés d’excellentes solutions de dépannage (tolérant durant le confinement les usages approximatifs), ils s’imposent dorénavant comme des outils de travail qu’il convient de maîtriser. «D’autant que dans la plupart des entreprises, l’utilisation de l’option caméra est devenue la norme, indique Émilie Cêtre, «talent brand manager» de la start-up française tech, Dataiku. Jusqu’ici, nous avons tous été dans une forme de bienveillance vis-à-vis d’un collaborateur plus négligé qu’à l’ordinaire ou ne sachant pas complètement maîtriser l’outil. Après quelques semaines de prise en main, il s’agit de l’exploiter au mieux, en particulier pour l’animateur d’une réunion. Il y a des bonnes pratiques à diffuser et certains détails ont leur importance. Apparaître en contre-jour ou être mal cadré, c’est s’exposer à une perte d’attention des participants. La question du ‘fond’ se pose également, il faut trouver l’équilibre entre un décor trop neutre et un trop intime. Certains choisissent la bibliothèque - un classique qu’on voit notamment beaucoup à la télé quand des experts sont interviewés. D’autres utilisent les faux fonds proposés par Zoom. Ou même téléchargent une photo de leur vrai bureau!»
On ne reviendra pas sur la nécessité d’une bonne connexion - il est toujours plus facile d’avoir l’air crédible si l’on n’apparaît à ses collègues ni pixélisé, ni «figé» par une faiblesse de Wi-Fi (sans parler du problème moins technologique mais tout aussi délicat de l’enfant surgissant à l’écran). Mais il est des paramètres que l’on peut gérer avec quelques astuces et du bon sens, comme positionner avantageusement son ordinateur portable, trouver la luminosité adéquate, ajuster son fond de teint, choisir un col de chemise, se coiffer pour porter un casque, etc. Une bonne maîtrise reflétera votre capacité à vous adapter à ces nouveaux moyens de communication.

Se préparer 10 minutes avant
La clé de la réussite? Ne rien improviser. Donnez-vous une dizaine de minutes pour optimiser votre apparence, avant le début d’une réunion. Première chose, l’éclairage. Mettez votre smartphone en caméra inversée et promenez-vous dans votre intérieur, à la recherche de la meilleure source de lumière. Pour éviter les ombres sur le visage, elle ne doit venir ni du haut, ni de derrière, ni des côtés. Le plus flatteur? Être face à une fenêtre, mais pas trop proche. Pas de fenêtre? Allumez une lampe, placée derrière votre écran. Installez votre ordinateur légèrement plus haut que votre buste - jamais en dessous - en l’élevant, par exemple, sur une pile de livres. Centrez l’objectif. Ainsi, vous devrez tendre le visage pour regarder la caméra, effet lifting apprécié. Trop proche de l’écran, vous paraîtrez déformé. Assurez-vous que votre environnement soit bien rangé et épuré afin de ne pas risquer de distraire vos interlocuteurs (évitez les fonds humoristiques disponibles au téléchargement). Prêt? Connectez-vous et démarrez une réunion (fictive) pour une ultime vérification. Un filtre «touch up» existe sur Zoom, il permet d’unifier le teint. Il suffit de se rendre dans «paramètres de réunion» puis «retoucher mon apparence». Envie d’ajouter des oreilles de lapin ou un chat dans le décor? Les filtres Snapchat sont compatibles avec Zoom. À vos risques et périls.

Hausser le col
Si la visioconférence ne nécessite pas de porter blazer et cravate, elle exige un minimum d’élégance. Plutôt qu’un vieux tee-shirt, privilégiez une pièce à col, telle une chemise en oxford dans une couleur neutre - bleu ciel, blanc ou rose pâle. Confortable (elle était à l’origine destinée à la pratique du polo), elle est suffisamment habillée pour une réunion. Par-dessus, adoptez le cardigan: moins formel qu’un blazer, il signe une tenue tout en demeurant suffisamment décontracté pour le reste de la journée. Bien entendu, vous devrez porter un pantalon, même si le cadrage de la caméra se concentre sur le haut du corps. Will Reeve, reporter américain de Good Morning America sur la chaîne ABC, a récemment cru bon de ne pas en porter lors d’une intervention, avant qu’un mouvement fasse entrer dans le cadre sa jambe nue. Pour éviter semblable mésaventure, choisissez un pantalon confortable. Votre jean favori ou un chino en coton feront l’affaire.
Dans le cas d’un entretien d’embauche, les codes demeurent les mêmes que dans celui d’une rencontre physique. «La différence avec un entretien classique, c’est que l’on laisse entrer le potentiel futur employeur dans son intimité. Mieux vaut ne pas trop en faire: une chemise unie claire et une veste sont de bons choix», assure Léo Primard, responsable marketing du cabinet de recrutement Ignition Program, spécialisé dans les start-up.

S’exprimer par sa montre
De nos jours, porter une montre ne sert à rien (ou presque) puisque n’importe quel smartphone vous donnera l’heure avec une précision bien plus élevée. Il n’empêche qu’à l’instar d’un bijou, elle constitue un choix personnel, délivre un message que vous faites passer en attirant, mine de rien, l’attention de votre interlocuteur sur votre poignet.
Mais quel message? Attention à arborer un modèle trop onéreux en réunion qui trahirait un certain train de vie. Une montre vintage stylée, qu’elle soit des années 1960, 1970 ou 1980, se révèle, en revanche, un signe extérieur de personnalité, laissant subodorer votre sens du détail. Il est aussi intéressant d’afficher une montre connectée, à l’aura moderne et sportive. Avec au poignet une Apple Watch ou une smart watch orientée course et outdoor, vous voilà directement classé dans la case des collègues dynamiques!



Le créateur Tom Ford conseille, lui aussi, dans New York Times,
de placer une lampe derrière l’écran.
New York TimesAjouter une légende


Ne pas s’arracher les cheveux
Qui n’a pas encore fait la douloureuse expérience de coincer ses cheveux dans son casque? Ou de tenter de cacher ses racines grâce aux effets d’une lampe de bureau? «Le casque doit être positionné comme un serre-tête qui ne tirera pas trop devant et ne bombera pas trop derrière, conseille le coiffeur, David Mallett. Préférez chignon et queue-de-cheval mi-haut ou bas. Les frisottis créent des ombres peu flatteuses: ajustez-les devant un miroir avant de faire face à l’appareil. Pour les plus isolées qui n’auraient pu se procurer des bombes de retouches en supermarché ou en pharmacie, maquillez vos racines à l’aide d’un coton-tige imbibé d’eau, trempé dans du fard à paupières. Sinon, coiffez vos mèches en avant et inclinez légèrement votre écran vers le bas. Quant à la brillance de vos cheveux ternis par l’enfermement (et les masques mal rincés), je vous livre un secret: pendant la nuit, mettez au frais une bouteille d’eau mélangée à du vinaigre de cidre de pomme et rincez la chevelure à l’aide de ce liquide glacé (il va rétrécir l’écaille). Puis séchez à l’air libre et si possible, appliquez une fine couche d’un sérum sur les longueurs.»

Ajuster son maquillage
«L’écran a tendance à contraster les couleurs, prévient Terry de Gunzburg, fondatrice de by Terry. Exit donc les effets de contouring, les fards saturés de pigments, les maquillages trop appuyés, d’autant qu’il est peu conseillé de ressembler à une gravure de mode derrière l’ordinateur. On mise davantage sur une peau souple et éclatante que sur le camouflage.» Suffiront donc une surdose d’hydratation pour le glow, un anticernes chargé d’effacer les traces de fatigue, une crème teintée à effet bonne mine qui rehausse les teints privés de lumière naturelle depuis le 16 mars. «Pour apporter du relief au visage, on se concentre sur les détails que lit le plus facilement la caméra: des sourcils dessinés, des cils densifiés surtout derrière des lunettes, une bouche repulpée au baume coloré - pas de mat qui risque d’aplatir le relief -, un blush liquide à effet frais et sans démarcation.»

mardi 12 mai 2020

WE DEMAIN : À quoi ressemblera la ville post-coronavirus ?

À quoi ressemblera la ville post-coronavirus ? 
Par Pauline Vallée I Publié le 12 Mai 2020
WE DEMAIN

La pandémie du Covid-19 va façonner les villes sur le long terme. De l’avènement de la surveillance à l’explosion du vélo, certains de ces changements sont déjà visibles. 




       Moins peuplée, sans voiture, plus naturelle ou truffée de caméras de surveillance : de quelle ville voulons-nous désormais ? (Crédit : Needpix)      




L’épidémie de coronavirus a profondément modifié la façon dont nous nous déplaçons et travaillons, mais aussi notre rapport à l’espace urbain. Nous avons vu nos villes se vider d’une partie de leurs habitants et des voitures, pour mieux accueillir le retour de la faune sauvage, les files d’attente devant les magasins, et le bruit, tous les soirs à 20h, des applaudissements adressés au personnel soignant. 

Le déconfinement sera-t-il synonyme de retour à la normale ? L’impératif de distanciation sociale, et le souvenir de la pandémie, risquent au contraire de transformer les métropoles sur le long terme. Et certains de ces changements sont déjà à l'oeuvre. 


Avec ou sans voiture ? 
En mettant les flux de population à l’arrêt, le confinement nous a montré à quoi pouvait ressembler une ville sans voiture. Un gain en silence, en sécurité, mais aussi en qualité de l’air : sur le mois d’avril, le taux de dioxyde d’azote a chuté de 40 % et celui de particules fines de 10 % en moyenne en Europe, évitant 11 000 décès prématurés. 

Le 11 mai pourrait voir la tendance repartir en sens inverse. Une recrudescence de la voiture individuelle, dopée par la peur de prendre les transports en commun bondés et la baisse du prix du pétrole. 

Pour éviter cela, de grandes villes se tournent vers une troisième voie : le vélo. Moins encombrant, ce mode de transport permet de respecter la distanciation sociale sans générer de pollution.  

La capitale colombienne Bogotá a ainsi mis en place, en une nuit, une centaine de kilomètres de "coronapistes", des pistes cyclables d’urgence. En Italie, Milan prévoit de transformer 35 km de rues, en élargissant les trottoirs et créant de nouveaux couloirs à vélo. Londres, Vienne, Mexico ou encore New York suivent un chemin similaire. 

En France, comme nous l’écrivions mi-avril, plusieurs villes réfléchissent à de nouveaux aménagements cyclables pour accompagner le déconfinement.  

La priorité est aussi donnée aux piétons. Pour ce faire, les autorités peuvent restreindre la place réservée à la voiture, en supprimant, par exemple, des places de stationnement, ou en ouvrant des “slow streets”, à l’instar des villes américaines d’Oakland et San Francisco. 



La fin de la grande ville ?
La ville favorise-t-elle l’épidémie ? Pour le président de l’Union Nationale des Aménageurs (Unam), interrogé par Les Echos, la réponse est claire : "l'hyperdensité est un vecteur de contamination". Le coronavirus a réactivé la vieille idée selon laquelle la ville est dangereuse pour la santé. Ce n’est donc pas un hasard si les recherches immobilières se concentrent, depuis le début de la crise, sur les maisons dans les villes moyennes de 50 000 habitants. Exit le fantasme de l’appartement en plein centre-ville.  
  

À lire aussi : L'épidémie va-t-elle provoquer un exode des citadins vers la campagne ? 


L’essor du télétravail, rendu possible grâce au développement des outils numériques, fait que la proximité avec le lieu de travail pourrait ne plus être un facteur décisif pour décider de son lieu de vie. On peut imaginer un nouveau modèle de répartition des populations, entre mégapoles concentrant entreprises, loisirs, offres scolaires et culturelles, et villes à taille humaine. Loin d'être de simples cités-dortoirs, ces dernières devront accueillir les habitations, mais aussi des ateliers, usines et commerces.  

“En ce moment, nous réduisons la densité partout où cela est possible, et c’est une bonne chose”, note le sociologue américain Richard Sennett, auteur de Bâtir et habiter, dans un article du Guardian. 

Avant de nuancer : “La densité est aussi une bonne chose : les villes denses sont plus efficientes sur le plan énergétique. Je pense qu’à long terme, il y aura un conflit entre les attentes en terme de santé publique et celles sur le climat.” 



Le retour de la vie de village ?
Et si, en limitant nos possibilités de déplacement, la crise avait permis le retour d’une vie de quartier ? Cet immobilisme forcé nous amène à relocaliser notre consommation et notre sociabilité. Les Français ont ainsi été nombreux à se tourner vers les circuits courts pour s’approvisionner en produits locaux. 

Les dernières semaines, écrit le géographe Luc Gwiazdzinski dans Le Monde, “[amènent] naturellement à réfléchir à la nécessité de ramener certains commerces et services publics dans les quartiers” et “réinventer une organisation de la ville, pour qu’elle favorise la proximité et une mobilité raisonnée, avec une palette de services de base à l’échelle des quartiers”. 

Un voeu qui résonne avec le concept de la “ville du quart d’heure” théorisé par l’urbaniste Carlos Moreno. La ville se conçoit alors comme une agglomération de petits villages, au sein desquels chacun peut accéder à six fonctions urbaines (habiter, travailler, s’approvisionner, se soigner, apprendre, se divertir) en seulement 15 minutes de marche ou de vélo.


Repenser l'espace urbain
Oiseaux, renards, sangliers… Le retour de la nature sauvage dans les rues n’a souligné qu’avec plus de force son exclusion ordinaire de l’espace urbain. Se pose la question de la place que nous pourrons lui accorder à l’avenir. L’architecte Alexandre Chemetoff plaide ainsi, dans Télérama, pour une ville “accueillante pour la faune et la flore” mais aussi “agréable aux humains qui la peuplent et se retrouvent actuellement confrontés à des logements trop petits, des rues étouffantes, un horizon bouché”. 
 

Les infrastructures publiques, en particulier les toilettes, doivent également être repensées à l’aune des nouvelles exigences en matière d’hygiène. Ces lieux doivent être accessibles, propres, et permettre de se laver les mains sans risque de contamination. “L’heure est venue de repenser plusieurs choses, et les toilettes en font partie” appuie le professeur en maladies infectieuses Peter Collison dans le Guardian. Une solution serait, selon lui, de miser sur les détecteurs de présence pour éviter d’avoir à toucher les loquets et robinets. 

Le mobilier urbain n’est pas en reste. Mieux adapté, il pourrait aider à lutter contre les maladies. On peut ainsi se fournir facilement en masques jetables (pour environ 2 euros) et gel hydroalcoolique (entre 1 et 3 euros) à Varsovie, en Pologne, grâce aux distributeurs installés dans les rues. À l'aéroport international de Hong-Kong, les voyageurs peuvent passer par une cabine de décontamination, actuellement en phase de test, pour une désinfection expresse. En verra-t-on bientôt de semblable apparaître dans l’espace public français ?


La place du tourisme
Le 9 mars, Venise s’est tue. Ses habitants ont redécouvert, ravis, leur ville préservée de la foule et du bruit. Et en ont profité pour imposer un “non” définitif au tourisme de masse. Les voyageurs ne seront, de toute façon, pas de retour avant un bon moment - suspension du trafic aérien oblige. 

Quota de visiteurs quotidiens, restriction des bateaux à moteur les plus polluants, retour des classes moyennes dans la ville historique… Les propositions abondent pour instaurer un tourisme plus intelligent et respectueux de l’environnement. 

La France n’y échappera pas : un dispositif de caméras a été déployé dès ce lundi dans la station de métro parisienne Châtelet-Les-Halles, afin de quantifier le nombre de voyageurs portant le masque réglementaire. 

Des drones déployés depuis le 15 mars par la Police Nationale en divers points du territoire (Paris, Nice, Ajaccio...), servant à interpeller les personnes ne respectant pas le confinement, ont également suscité la controverse. La Ligue des droits de l'Homme et la Quadrature du Net ont déposé un référé début mai devant le tribunal administratif de Paris, afin de demander la suppression immédiate du dispositif.



lundi 11 mai 2020

Julia de Funès: «Le télétravail doit rester une liberté»



Julia de Funès: «Le télétravail doit rester une liberté»
ENTRETIEN - Pour la philosophe, il apporte une autonomie bienvenue mais ne doit pas devenir un modèle.
Par Paul Sugy
Publié hier à 20:04, mis à jour hier à 20:39





«Le lien social n’a pas attendu le télétravail pour se défaire.
 Il suffit d’observer la vie en open space, dont la promiscuité bâillonne la plupart du temps les collaborateurs»,
estime Julia de Funès.
 LEA CRESPI/Le Figaro Magazine


Julia de Funès est docteur en philosophie et diplômée d’un DESS en RH. Elle a notamment publié Socrate au pays des process (Flammarion, 2017) et, avec Nicolas Bouzou, La Comédie (in)humaine (Éditions de l’Observatoire, 2018).

LE FIGARO. - Certains souhaitent une généralisation du télétravail, même après le confinement. Les salariés y gagneront-ils davantage de liberté et d’autonomie?

Julia DE FUNÈS. - La généralisation du télétravail n’est plus de l’ordre du souhait mais du fait. En quelques semaines, toutes les fonctions transposables en télétravail l’ont été, et cette généralisation a pulvérisé en un éclair les principaux (faux) arguments qui tentaient de l’enrayer. Le télétravail est une autonomie accordée au salarié au sens où celui-ci est libre de choisir son espace de travail (bureau, chez soi ou tiers lieu), un gain temporel (moins de temps perdu dans les transports), mais aussi une libération psychologique.

À lire aussi : Le télétravail, progrès à saluer ou régression dangereuse?

Les bureaux ont été remplacés par des grands plateaux où tout est visible, transparent, ouvert, or il suffit de se savoir visible pour agir comme si nous étions vus. En télétravail, nos comportements sont délivrés de cette visibilité permanente et du conditionnement comportemental qu’elle génère. Le télétravail est autant un soulagement organisationnel qu’une délivrance psychologique.

Faut-il redouter qu’avec la généralisation du télétravail se multiplient aussi des outils de management intrusifs? Y a-t-il un risque de confusion entre la sphère intime et la sphère professionnelle?

L’octroi d’une liberté n’exempte en rien de dérives liberticides qui devront faire l’objet d’une vigilance accrue. Quant à la fameuse distinction entre «vie pro» et «vie perso», elle reflète notre fâcheuse tendance à la parcellisation. Ces catégories de rangement considèrent la vie comme une juxtaposition d’états distincts, mais il suffit d’une infime modification pour saisir à quel point ces deux sphères restent étroitement intriquées et dépendantes. La confusion majeure vient du refus de cette confusion d’états que constitue la vie. Le télétravail exige une autodiscipline d’autant plus rigoureuse qu’il ne fait que renforcer ce mélange des genres.

Les interactions véritables sont d’autant plus attendues et désirées qu’elles ont été suspendues et virtualisées par les nouvelles - Julia de Funes

Le télétravail menace-t-il d’affaiblir les liens sociaux, dans une société qui souffre déjà d’un excès d’individualisme?

L’un des principaux arguments contre le télétravail s’appuyait sur ce risque individualiste. Mais le télétravail n’empêche en rien de revenir quelques jours travailler en entreprise, et d’autre part, le lien social n’a pas attendu le télétravail pour se défaire. Il suffit d’observer la vie en open space, dont la promiscuité, loin de faciliter les échanges, bâillonne la plupart du temps les collaborateurs craignant au moindre mot de déranger leurs plus proches voisins. Loin de remplacer les bienfaits du contact réel, le virtuel permet d’en redécouvrir au contraire tout le prix. Les interactions véritables sont d’autant plus attendues et désirées qu’elles ont été suspendues et virtualisées par les nouvelles technologies.

En fin de compte, plus qu’une «généralisation», faudrait-il ouvrir la possibilité de télétravailler à ceux qui le souhaitent sans pour autant chercher à inventer un nouveau modèle?

La finalité du télétravail est de lever certaines contraintes. C’est pourquoi il est et doit rester une liberté. Or le «modèle» par sa dimension systémique a toujours un accent totalitaire, engourdissant pour l’esprit et nivelant pour sa progression dès lors qu’on en fait le sommet des priorités au détriment de l’intelligence d’action. Aucune entreprise ne peut fonctionner sans intelligence d’action. Celle-ci suppose de l’intuition, de la compréhension, du pragmatisme, qui loin d’être l’application stricte d’un modèle en toutes circonstances, est cette capacité à décider dans du possible, à s’orienter dans l’incertain.