mercredi 29 avril 2020

FRANCE INTER : Pascal Picq : "ce virus met l'accent sur tous les exces humains"



https://www.franceinter.fr/societe/pascal-picq-ce-virus-met-l-accent-sur-tous-les-exces-humains


Pascal Picq : "Ce virus met l'accent sur tous les excès humains"
par France Inter publié le 28 avril 2020 à 18h51


Ajouter uneLe regard du paléoanthropologue Pascal Picq sur la crise du coronavirus © Maxppp / SUD OUEST légende

Le paléoanthropologue Pascal Picq est l'auteur de "Sapiens contre Sapiens". Il s'est demandé si notre espèce, "Homo sapiens", a toujours réussi à s'adapter aux conséquences de ses succès au gré des âges, à ses propres évolutions depuis la nuit des temps. Et qu'en est-il à l'heure du coronavirus ?


Au micro d'Ali Rebeihi, dans l'émission Grand Bien Vous Fasse, Pascal Picq a partagé son regard de paléoanthropologue quant à cette crise planétaire inédite depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Il explique ici en quoi, selon lui :

Plus une espèce a rencontré de succès dans l'histoire, en matière d'évolution, plus elle doit s'adapter à ses propres conséquences.

L'homme victime de ses propres succès et évolution ? 

Pascal Picq : "C'est une des conséquences de l'évolution et des anthropologues, comme Claude Lévi-Strauss le disait :

Nous sommes mis sur un pied d'égalité avec les espèces que nous continuons à exterminer.

Un énorme succès modifie l'environnement dans lequel on rencontre ce succès et, à partir d'un moment, sans tomber bien sûr dans des clichés qui font que la nature se venge, il est très clair que nous avons tellement modifié, depuis 60 ans, nos environnements, qu'ils sont en déséquilibre et que ces évolutions peuvent avoir des conséquences qu'on ne pouvait pas prévoir.
Mais néanmoins, il est très clair que beaucoup de biologistes de l'évolution, dont je fais partie, étaient assez inquiets de cette mondialisation, notamment de la visite de lieux dans lesquels, d'une manière générale, les humains allaient très peu.

Cela fait vingt ans qu'on se pose la question dans le domaine de l'étude des grands singes qui partagent les mêmes maladies que nous. Le coronavirus actuel, qui nous pose tellement de difficultés dramatiques, menace aussi les grands singes. Nous savions que ces contacts avec l'écotourisme, où des personnes se déplaçaient dans des régions où il y avait eu très peu d'humains jusqu'à présent, pouvaient être la source de l'émergence d'agents pathogènes qu'on pourrait difficilement contrôler.

Le coronavirus fait partie de l'évolution, malheureusement.


De "la folie de notre économie" et "la détérioration de notre écosystème"
Pascal Picq : "Je suis un baby boomer et, en tant que tel, on avait l'espoir qu'il y aurait une génération, la mienne, qui ne connaîtrait ni guerre, ni épidémie majeure, ni catastrophe naturelle. Eh bien, on y est.

Malheureusement, c'est une réflexion pour nous tous sur la condition humaine et nos actions.

Il y a deux questions qui se posent lors de la crise actuelle :

1 - La folie de notre économie

... qui, curieusement, depuis deux ans, fait débat au sein du monde des entreprises qui se demandaient si elles pouvaient continuer comme cela. Le libéralisme économique a triomphé, mais ce libéralisme économique parlait d'écosystèmes. Ils se sont donc demandés : "Est-ce qu'on peut continuer avec des inégalités sociales et les conséquences sur l'environnement ?" Car, en effet, plus vous créez d'inégalités, plus ça coûte cher !

Ce virus est en train de frapper là où ça fait très mal.

Chez les personnes les plus fragiles. Là où il y a le plus d'inégalités sociales. Sur l'accès aux soins.
On voit bien que le modèle européen (ou même français), qui peut être critiqué, a quand même un effet tampon qui nous permet de mieux absorber cela. Ce qui n'est pas le cas pour d'autres modèles.

2 - L'environnement, la détérioration de nos écosystèmes. 

Curieusement ce virus qui nous vient du milieu de la Chine, d'un seul coup est connecté au reste du monde. Voilà les conséquences de ce modèle. Depuis quelques temps, on a tendance à parler d'une "économie écosystémique", d'une économie circulaire, d'une économie des circuits courts. Il va falloir s'y orienter parce qu'on voit bien que :

Ce virus met l'accent sur tous les excès qui nous coûtent déjà très cher, notamment en termes de vies humaines et de mal-être social.

"Les micro-organismes, les bactéries, les virus plus forts que l'homme ?"

Pascal Picq explique que l'un des enjeux "c'est que dans la nature, c'est la diversité qui gagne. Ces bactéries, ces virus ont la capacité de muter, de se transformer extrêmement rapidement, surtout les virus, qui restent encore assez mal connus.

Même si les connaissances progressent aussi vite et d'un seul coup, cela met en exergue la manière dont nos économies sont absolument incapables de contrer des réactions de la nature, même si nous sommes, en partie, en cause.
Le managériat et la gestion, qui consistent à limiter au maximum les excès, les différences, les surplus (ce qu'on appelle le capitalisme managérial et gestionnaire) a complètement réduit les coûts, a tellement éliminé au maximum les surplus qui pourraient être utiles que, d'un seul coup, on se trouve complètement désemparés face à un changement.

Il y a une leçon de l'évolution. À force de vouloir optimiser ce que nous sommes dans un monde donné, cela nuit à notre capacité de réagir dans un monde qui va être nouveau et qui va changer. 

C'est une véritable leçon pour nos gouvernements, pour nos différents modes d'optimisation qui, justement, en éliminant un petit peu nos surplus, nos richesses, nous mettent complètement dans l'incapacité de réagir face ce monde qui vient.

L'Homo Sapiens d'aujourd'hui est-il différent de celui d'hier ?

Pascal Picq : "Avant, les hommes faisaient des stocks et, nous, nous sommes dans une société où, d'un seul coup, on a oublié de produire et de créer soi-même pour ne devenir que des consommateurs.

Tout ce dont on a besoin, on va le chercher au lieu de le réparer ou de le remplacer nous-même.

Depuis 30 ans, cette politique de consommation du "tout accessible immédiatement" et du "tout jeter et remplacer" nous amène dans cette crise où, d'une part, ça nous place dans la fragilité et où, d'autre part, ça nous met dans l'impossibilité de réagir.

Réfléchir à nous-même et par rapport au monde, c'est quelque chose qu'on a perdu et qu'il faut qu'on redécouvre.

Le FIGARO : Julia de Funes le "Applaudir les soignants ne suffit pas à exprimer une vraie reconnaissance"

https://www.lefigaro.fr/vox/societe/julia-de-funes-applaudir-les-soignants-ne-suffit-pas-a-exprimer-une-vraie-reconnaissance-20200422


Julia de Funès: «Applaudir les soignants ne suffit pas à exprimer une vraie reconnaissance

FIGAROVOX/TRIBUNE - Les bons sentiments sont louables, mais ils relèvent davantage du narcissisme compassionnel que de la reconnaissance sincère, estime la philosophe Julia de Funès.
Par Julia de Funès
Publié le 22 avril 2020 à 12:35, mis à jour le 22 avril 2020


Julia de Funès est philosophe. Elle a récemment publié Le développement (imp)personnel: le succès d’une imposture(Éditions de l’observatoire, 2019).

Une plus juste reconnaissance s’impose et semble faire l’unanimité dans l’opinion. Il nous est à tous apparu à juste titre scandaleux, qu’un pompier, une infirmière, un médecin, ou toute autre fonction de première ligne soit si peu considéré au regard de sa nécessité et de son dévouement.

Cette façon facile de se mettre en avant tout en restant derrière n’est qu’un narcissisme drapé de bienfaisance.


Néanmoins, il ne suffit pas d’applaudir les soignants du haut de son balcon pour se dire reconnaissants. La facilité du geste, qui n’enlève rien à son caractère sympathique, anéantit l’effort qu’une véritable reconnaissance suppose. Il ne suffit pas non plus de positiver en postant des vidéos pouces levés de sourires impuissants pour se dire solidaires! Leur diffusion est d’autant plus contagieuse que l’émotion compassionnelle se sait unanimement partagée. Je peux donc me montrer ému sans risque de ridicule, soucieux des autres bien assis derrière mon écran, concerné sans réellement m’engager. Cette façon facile de se mettre en avant tout en restant derrière n’est qu’un narcissisme drapé de bienfaisance sinon une juvénomanie qui se donne bonne conscience. Ces bons sentiments itératifs remplacent la pensée et l’action véritable, à tel point qu’un grand vent d’immaturité souffle sur notre pays à bout de souffle.

Les hiérarchies s’estompent, les différences deviennent suspectes, les distinctions sont à gommer.

Cette immaturité se ressent jusque dans les fonctions que notre pays ne s’alarme pas de voir fleurir. 


Aussi assistons-nous passifs à l’émergence d’une ribambelle de guignols, allant de l’«happyculteurs», aux «révélateurs de potentiels», en passant par des «développeurs de résilience», des «facilitateurs d’opportunités», sans oublier nos fameux coachs pour tout, légers en formation et lourds en idéologies. La liste d’illusionnistes pourrait être longue… Comment avons-nous pu laisser ce genre d’impostures gangrener le marché de l’emploi tout en méconnaissant la valeur des métiers les plus essentiels? Par idéologie égalitariste et peur d’exigence. Une des dérives démocratiques que Tocqueville avait déjà prévue se produit. Les hiérarchies s’estompent, les différences deviennent suspectes, les distinctions sont à gommer. On ne célèbre pas la culture mais on consomme du feel good, la transmission est remplacée par l’analogie d’expériences, le travail critique du jugement remplacé par des verdicts sommaires, la vérité par le relativisme. «Tout se vaut!» , «c’est mon opinion!», «À chacun sa vérité!».

Toutes ces niaiseries pétries d’un faux bon sens et d’une tolérance de pacotille ne font progresser personne et encouragent tout le monde à se satisfaire de sa propre ignorance. Le fameux refus «d’amalgame» que l’on avance fièrement comme une supériorité morale, n’empêche pourtant en rien l’équivalence de régner dans notre pays. Or l’indifférenciation mène à l’indifférence et l’indifférence à l’absence de reconnaissance. Reconnaître c’est exiger, puis distinguer, différencier, hiérarchiser, valoriser. Ce refus des distinctions explique le manque actuel de reconnaissance dont on se réveille aujourd’hui, honteux face au médecin qui nous sauve la vie ou à l’infirmière qui nous tient la main.


Il va donc falloir douloureusement choisir à l’avenir entre le « tout se vaut  » et la reconnaissance par essence distinctive.


L’absence de reconnaissance n’est pas un simple oubli, un impair facilement rattrapable. C’est une dérive démocratique grave dès lors que la société privilégie l’indifférenciation sur les différences, la démagogie égalitariste sur la valorisation de l’excellence. Si toutes les fonctions se valent pourquoi prendre position pour celles-ci plutôt que pour celles-là? Il va donc falloir douloureusement choisir à l’avenir entre le «tout se vaut» et la reconnaissance par essence distinctive. Si nous décidons de privilégier la reconnaissance au relativisme, il nous faudra distinguer les métiers utiles et nécessaires, des utiles et non nécessaires, des non utiles et non nécessaires. Le manque de reconnaissance s’il persiste, ne sera pas un manque de gentillesse, mais un manque de cran et d’intelligence: une mauvaise compréhension des finalités et une peur bleue de les hiérarchiser.


vendredi 24 avril 2020

Interview Sense Agency - Patrick Baudry: Comment un astronaute vit il le confinement

Patrick Baudry, astronaute célèbre et Ambassadeur de l’ONU, conférencier pour SenseAgency, fait le parallèle entre le confinement dans l’espace et le confinement sur terre.

jeudi 23 avril 2020

"Un jour sans fin" : pourquoi Bill Murray devient meilleur et pas moi



https://www.franceculture.fr/emissions/radiographies-du-coronavirus/indifference-et-repetition


"Un jour sans fin" : pourquoi Bill Murray devient meilleur et pas moi
22/04/2020 (mis à jour à 11:04) -
FRANCE CULTURE - RADIOGRAPHIE DU CORONAVIRUS

Bill Murray - Photo : Mark Dunne from Toronto, Canada

Philosophie | Avez-vous vu le film "Un jour sans fin" ? C'est à peu près le scénario du confinement de Géraldine Mosna-Savoye... Elle a tenté (et échoué) à faire sienne la leçon de ce film : faire de cette ritournelle une répétition, afin d'atteindre la meilleure version d'elle-même. Pourquoi les philosophes ont-ils fait l'éloge de la répétition ? Celle-ci ne serait-elle pas, non pas le moyen de se trouver, mais plutôt de se perdre ? 



On l’a compris très vite : notre rapport au temps est complètement bouleversé par ce confinement. J’ai déjà eu l’occasion d’évoquer cette dissolution temporelle que l’enchaînement sans relief des journées provoquait. J’aimerais justement revenir sur cette idée, ou plutôt sur cette sensation d’enchaînement inlassable, de flux continu, d’infini recommencement.
Cette sensation, autrement dit, de répétition ! Répétition des mêmes gestes, des mêmes sorties, des mêmes discussions et surtout des mêmes tâches… Toutefois, on est tenté de se demander : cette répétition, pourtant inlassable, infinie, continue, peut-elle malgré tout faire la différence ? 

Un jour sans fin 
Depuis le début du confinement, pas une journée sans que je pense à ce film : Un jour sans fin. Par un phénomène inexpliqué, le héros y est condamné à revivre le même jour, le jour de la marmotte.   
Tout d’abord désorienté, il profite pourtant de cette répétition pour atteindre le meilleur de lui-même : donner de l’attention à ceux qu’il croisait indifféremment, apprendre le piano, le Français et la sculpture sur glace, expérimenter différentes formes de suicides pour finalement y renoncer, et surtout, se rendre disponible à l’amour. 
La moralité de l’histoire semble là : ce n’est que sur fond de répétition et lorsque nous sommes condamnés à revivre inlassablement la même chose, que nous devenons capable d’un événement : se trouver ou se retrouver. 

Forcée, de même, à revivre inlassablement la même journée chez moi, entre enfant et travail, entre conjoint et voisins, entre quelques m² et beaucoup de corvées, j’ai essayé de faire mienne la leçon de ce film : j’ai tenté moi aussi de faire de cette ritournelle des heures et des jours, une répétition comme au théâtre, censée atteindre la meilleure version de moi possible.
Mais autant le dire, j’ai lamentablement échoué : je ne parviens pas à voir dans cette situation une expérience de perfectionnisme moral. Pourquoi ? Pourquoi la répétition n’est-elle pas forcément le meilleur moyen de se trouver ? Et pire, pourquoi devient-elle le meilleur moyen de se perdre ? 

Nietzsche faisait-il le ménage toutes les semaines ? 


Comment voir dans la répétition l’occasion, le moyen, la forme pour se trouver, se retrouver ou atteindre le meilleur de soi ? Pourquoi le héros d’Un jour sans fin n’y parviendrait pas sans cette journée infinie ? Et pourquoi les philosophes vantent tant que ça les mérites de la répétition ?   
Par exemple, pourquoi Kierkegaard nous dit-il que seule la répétition permet la reprise de soi ? Ou pourquoi Nietzsche fait-il de l’éternel retour la condition pour mener la vie que l’on souhaite ? Ou pourquoi Gilles Deleuze ne peut-il pas concevoir la différence sans louer la répétition ?
Voilà le genre de questions que je me pose depuis plusieurs semaines : matin, midi et soir en mettant la table ou en la débarrassant, matin, midi et soir en rangeant les jouets de ma fille, 3 fois par semaine en faisant des lessives, 1 fois par jour en faisant un tour autour de chez moi, ou 15 fois par jour en lisant Paco et le disco, et j’en passe. 

Nietzsche faisait-il le ménage toutes les semaines pour faire de l’éternel retour une clé de sa philosophie ? Kierkegaard changeait-il 6 fois par jour la couche de son bébé pour penser qu’il avait là une reprise de soi ? Et combien de fois par semaines Deleuze passait-il l’aspirateur ? 
Le problème des éloges de la répétition, c’est qu’ils évacuent la dimension totale et même totalitaire de la répétition : car quand tout se répète, et notamment les infinies corvées, quelle place concrète reste-t-il pour l’événement, la différence, l’amélioration de soi ?

Une question de rythme 

Quel temps avons-nous quand l’enchaînement ne laisse pas le répit pour se demander "quelle est donc la vie que je veux mener" ?    

C’est une chose qui m’a toujours frappée et qui est d’autant plus frappante aujourd’hui, quand il n’y a pas d’échappée possible, de surgissement extérieur, de sorties de route envisageables. Quand le temps nous aspire et nous recrache, continuellement.
Et si la répétition ne produisait pas de grand final, de meilleure version de soi, ou ne disait rien de la vie que l’on voulait mener ? 
Pour ma part, je vois la répétition comme un rythme, entraînant ou entêtant, nécessaire pour garder le cap, mais jamais capable de donner le "la" : et non, jamais la répétition ne sera la mélodie. 


mardi 21 avril 2020

Boris Cyrulnik : “Après la crise du coronavirus, la culture de la performance sera critiquée”

http://courriercadres.com/management/conduite-du-changement/boris-cyrulnik-apres-la-crise-du-coronavirus-la-culture-de-la-performance-sera-critiquee-20042020


Boris Cyrulnik : “Après la crise du coronavirus, la culture de la performance sera critiquée”



lundi 20 avril 2020, par Fabien Soyez
SOURCE : Courrier Cadres

Boris Cyrulnik est neuropsychiatre et conférencier. Selon lui, après la crise du Covid-19, de nombreuses entreprises, à l’arrêt ou ralenties actuellement, devraient faire preuve de résilience. Jusqu’à changer leur façon de produire, d’organiser le travail et de manager.


Comment analysez vous la crise actuelle, pensez-vous qu’il s’agit d’une épreuve enrichissante pour les entreprises en matière de résilience ?

Définissons d’abord la résilience : il s’agit de la capacité à vivre, à réussir et à se développer en dépit de l’adversité. La résilience, c’est la reprise d’un nouveau développement après un traumatisme, et elle s’applique aussi aux entreprises. Après un choc, une crise, certaines sont traumatisées, mais se relèvent. Le trauma peut être collectif et individuel et concerner tant l’entreprise que les individus qui la composent.

La crise actuelle n’est qu’une épreuve parmi d’autres pour les entreprises, qui connaissent régulièrement des vagues de licenciement, des rachats, des fusions, des bad buzz, des problèmes financiers… Mais cette période devrait changer énormément de choses dans notre société. C’est pourquoi la plupart des organisations vont donc surmonter ce cap et faire preuve de résilience. Pour déclencher un processus de résilience, elles doivent s’adapter, revoir leur copie. Car si elles répètent le même processus qu’avant la crise, elles risquent de disparaître.


La crise du coronavirus va-t-elle changer le fonctionnement des entreprises ?

Des épreuves comme celle que nous vivons actuellement, il y en a régulièrement depuis des siècles. À chaque fois, cela nous oblige à changer de manière de vivre, donc de consommer, d’échanger, de produire et de travailler.

Si l’on ne change pas de manière de vivre, on remet en place les conditions de la catastrophe : un mode de consommation et des transports internationaux qui répandent un virus aux quatre coins du globe et de la France, des entreprises inadaptées au confinement et à la distanciation sociale, des modes de production trop dépendants de l’importation/exportation et de la délocalisation.

Statistiquement, la plupart des entreprises reprennent malgré les blessures et les échecs. Dans quelques mois, il y aura sans doute énormément de faillites, de petites entreprises qui ne pourront pas redémarrer, qui vont licencier, qui auront des dettes… Pour éviter cela, les autres seront obligées de s’adapter. Elles devraient probablement relocaliser leur production, réduire la part des importations dans ce processus, diversifier leurs activités, réorganiser les circuits de distribution en les ramenant à une échelle européenne plutôt que mondiale.

Les entreprises reverront aussi forcément leur organisation du travail : télétravail, horaires flexibles, autonomie des collaborateurs… tout ce qui aura été expérimenté pendant la crise avec plus ou moins de succès. Le télétravail avait déjà commencé à se développer avant la crise, mais il sera désormais incontournable, impératif. Il faudra aussi réorganiser les lieux de rencontre, ainsi que permettre une plus grande agilité dans le temps de travail.

Le confinement va-t-il changer également notre rapport au travail ?

Globalement, notre culture de la consommation, de l’éducation, du travail, vont inutilement vite. Il y a eu ces dernières décennies une sorte d’emballement global dans notre société ; un emballement qui a d’ailleurs provoqué l’épidémie de coronavirus, de par le boom des transports et de la consommation.

Pendant ce confinement, nombreux sont ceux qui découvrent qu’il est possible de travailler tout en prenant son temps. Avant cette période, j’avais par exemple des réunions, des cours et des conférences pratiquement tous les jours. Et soudain, je me suis retrouvé confiné, avec la possibilité d’aller à mon rythme, de travailler, de lire, puis de recommencer à travailler… Nous vivions jusqu’ici dans une culture du sprint. Nous étions toujours dans une course : vite se préparer le matin, vite sauter dans un train ou une voiture, vite travailler, vite manger… Sans avoir le temps de réfléchir, de rêver et de vivre l’instant présent. Maintenant, nous redécouvrons le silence, et nous réalisons que ce “sprint” n’était pas forcément nécessaire. Nous nous rapprochons aussi de nos familles, de nos collègues. Alors que nous sommes tous séparés par la distance, nous renforçons ou créons de nouveaux liens.

Nous prenons ainsi conscience de l’importance du lien social et de la solidarité, à tous les niveaux, notamment entre collègues. Nous constatons que la bienveillance est plus efficace que la quête de productivité. Demain, nous allons freiner sur tous les plans : nous consommerons moins mais mieux, nous réduirons le rythme de travail de nos enfants à l’école, et en entreprise, nous reverrons aussi nos priorités. La culture de la performance sera critiquée. Cette période va donc changer les relations dans l’entreprise, les cadences, le management, mais aussi notre rapport au travail.

Les relations humaines l’emporteront sur la recherche de la réussite professionnelle, l’addiction au travail et le surmenage. Et de cette période de confinement, émergera peut-être une nouvelle manière de vivre ensemble. Un maillage de future résilience pourra alors se tisser, dans la société, et dans les entreprises.

Les managers ont-ils un rôle à jouer dans la sécurisation des salariés actuellement ?

Les managers, qui jusqu’ici avaient pour fonction d’organiser un travail à flux tendu, des cadences et des rentabilités, devraient probablement changer de manière de travailler et de gérer leurs équipes. Ils seront davantage bienveillants et leur laisseront davantage de libertés.

En effet, pour tendre vers la résilience et renaître après une crise, une entreprise doit créer un nouveau schéma de développement. Pour cela, il faut que les collaborateurs eux-mêmes entrent dans le processus de résilience. Il appartient donc aux managers, mais aussi aux RH, de soutenir les salariés pendant cette épreuve et au-delà. Ils doivent pouvoir se sentir soutenus, afin de résister à cette situation difficile, et d’accepter ensuite de prendre un nouveau départ. Il s’agit d’organiser des réunions d’explication, des discussions pour faire en sorte que les collaborateurs ne se sentent pas seuls et puissent mettre des mots sur leur traumatisme, voire leur souffrance.

En parallèle, le management doit aussi organiser une réflexion collective sur les problèmes qui se sont posés durant la crise, sur les échecs ou les erreurs potentielles. Il pourra ensuite initier avec la direction un processus de résilience (collective et individuelle) et amorcer un nouveau développement.

Ce confinement est une véritable situation d’agression psychologique. Pendant cette période, nous forgeons tous nos propres facteurs de résilience. Mais nous ne sommes pas tous égaux devant la résilience. Ceux qui avant la crise avaient acquis des facteurs de protection (confort matériel, culturel, affectif et familial) vont faire un effort mais surmonteront l’épreuve et pourront facilement déclencher un processus de résilience. D’autres sont plus fragiles, plus vulnérables, car ils ont acquis moins de ressources internes par le passé. Ils risquent de ruminer, d’être réellement traumatisés et de foncer droit dans le mur. Pour leur permettre de se relever, il leur faut des tuteurs de résilience.

Pour surmonter le confinement, laisser le trauma derrière soi et atteindre la résilience, les liens humains et les interactions sociales sont essentielles. Les conversations échangées avec des proches, mais aussi des collègues ou le manager sont indispensables, pour peu que l’on se sente écouté, compris et estimé. C’est ce qui apporte la sécurité psychologique nécessaire pour sortir plus fort d’une épreuve et s’adapter suite à un traumatisme. Les enfants développent la résilience grâce à leurs parents, ou en tout cas grâce au sentiment d’être important aux yeux d’une autre personne. En ce sens, le rôle des dirigeants, des managers et des RH est de faire savoir à chaque collaborateur qu’il est important, de lui montrer qu’on le prend en considération et qu’on lui fait confiance. Ils doivent soutenir et accompagner leurs équipes, rompre la solitude de chaque salarié, et entretenir le lien ; dès maintenant.

Comment voyez-vous l’après coronavirus ? Pensez-vous que nous aurons appris quelque chose de cette période compliquée ?

Actuellement nous ne sommes pas encore dans la résilience, mais dans la résistance : nous affrontons un virus, nous avons peur pour nos proches, nous avons peur de perdre notre emploi, de voir notre entreprise couler…  Le mois dernier, nous étions un peu sidérés, hébétés, confus. Maintenant, nous organisons la résistance. Puis viendra le temps de changer de culture.

Il y aura probablement après la crise une augmentation du chômage, des faillites, et hélas, la solidarité que nous voyons actuellement se développer face au danger n’y résistera pas. Mais cette période ne pourra pas être oubliée, et notre culture (de la consommation, du loisir, de l’éducation, du travail) va changer.

Il faudra réfléchir à pourquoi cette crise est survenue, et ce que nous pourrons mettre en place pour être plus forts la prochaine fois. Certaines entreprises voudront sans doute revenir à la situation d’avant l’épidémie, à la culture du sprint, mais la performance ne sera plus une valeur phare. Il devrait y avoir après la crise des débats philosophiques passionnants sur le sujet.

lundi 20 avril 2020

Joseph Stiglitz: «Les Américains vont subir des pertes dévastatrices de revenus»



Joseph Stiglitz: «Les Américains vont subir des pertes dévastatrices de revenus»

Le prix Nobel d’économie analyse la gestion de la crise du coronavirus par les États-Unis.

Joseph Stiglitz est prix Nobel d’Economie 2001. Jean-Christophe MARMARA/Le Figaro

jeudi 16 avril 2020

Interview exclusive de Bruno Marion : Comment faire face au Chaos ?









Surnommé le Moine Futuriste, Bruno Marion voyage dans le monde entier depuis 30 ans à la rencontre de PDG de grandes ou petites entreprises, de millionnaires, de gens en situation de grande pauvreté, de leaders religieux, de gurus en Inde et de gurus de la Silicon Valley, d’artistes, de membres des forces spéciales, de détenus en prison, d’activistes, de politiciens, d’entrepreneurs et de scientifiques. 

Il médite chaque jour et lit plus de 100 livres par an sur les dernières innovations scientifiques, technologiques, philosophiques et spirituelles. Il expérimente les nouvelles technologies de pointe, enquête sur les nouveaux modes de gouvernance, explore les nouvelles « smart cities » ou découvre de nouvelles manières de vivre disruptives.


LES HOUIMAIS ET LES ALLONZIS : LE TEMPS DES LEADERS


Les Houimais et les Allonzis




J’ai fait mon premier tour du monde à 26 ans. Il y a donc quelques années… et j’ai ensuite voyagé dans beaucoup de pays (note pour les plus jeunes : avant, il y a avait dans le ciel ce qu’on appelait des avions et on ne se souciait pas de notre empreinte carbone. Cela parait si loin…)

De manière étrange, j’ai rencontré dans presque tous les pays que j’ai visité l’existence de deux tribus: les Houimais et les Allonzis.

Les Houimais se reconnaissent par leur difficultés à évoluer. Les panneaux solaires c’est bien oui mais… Les éoliennes, c’est bien oui mais…Le bio, c’est bien oui mais… Cet article, il est bien oui mais… Ceci, c’est bien oui mais… Cela, c’est bien oui mais…

C’est assez facile (même si parfois un peu épuisant) d’interagir avec eux, vous savez toujours qu’à un moment ils vont dire  « oui… mais… »

Les Allonzis sont beaucoup plus compliqués à gérer. Ils ont toujours des idées bizarres et on ne comprend pas toujours ce qu’ils disent ni ce qu’ils font.

Avant, il y a longtemps, j’étais un Houimais. C’était très confortable parce que partout où j’allais je pouvais facilement trouver des membres de ma tribu. Il sont vraiment partout !

Et puis, j’ai trouvé ça assez ennuyeux. Et très inutile. Et très con finalement.

Alors, j’ai cherché à rejoindre la tribu des Allonzis… qui m’ont chaleureusement accueillis. Ils se sentent souvent un peu seuls alors ils sont toujours heureux d’accueillir un(e) nouveau membre 🙂

Avec les Allonzis

Comme vous le savez, je travaille depuis plus de 20 ans sur le chaos, les crises, les effondrements et surtout les l’émergence.

Ma mission est d’aider les personnes et les organisations à prospérer dans le chaos et à profiter des crises, en partageant une vision et des outils sur la façon de créer des émergences pour nous-mêmes, notre famille, nos communautés et le monde.

Alors, comme un de mes amis me l’a dit récemment : « c’est showtime pour toi ! »

En tant que futuriste, je ne sais pas à quoi ressemblera le monde dans 3 mois ou encore plus dans un an. Mais je suis sûr à 100% qu’il sera très très très différent du monde d’aujourd’hui.

Je partage depuis 20 ans que je pense que notre monde sera bientôt au bord de l’effondrement ou d’une émergence incroyable.

Le temps des leaders

Eh bien, bientôt, c’est MAINTENANT.

Je peux également vous dire que c’est le moment de faire preuve d’un grand leadership avec nos familles, nos organisations et nos communautés afin de traverser cette crise du mieux que nous pouvons et de créer des émergences incroyables et un monde meilleur pour nos enfants.

Alors comment, à votre niveau, en tant que parents, en tant que membre d’une équipe, en tant que manager, en tant que citoyen, pouvez-vous faire preuve de leadership ?

Si vous ne l’avez  pas encore lu, commencez par lire cet article ici et aussi cet article (ça vous aidera avec vos amis encore dans le déni).

Premier conseil, n’attendez pas de solution miracle venant d’en haut

Il n’y aura pas de Supreme Leader qui va nous sauver. Là aussi, pour les plus jeunes : nous avons essayé les Supreme Leaders dans le passé et cela n’a pas marché. Cela a même été un échec complet.

La solution, c’est moi, c’est vous (l’emergence dans les théories du chaos). Le pouvoir, c’est moi, c’est vous (l’effet papillon dans les théories du chaos).

Laissez les Houimais râler entre eux (et n’accordez pas d’attention au Houimais qui est encore en vous) et rejoignez les Allonzis. Ca va pas être facile et ca va être tellement excitant !

Trouvez ce que vous pouvez faire A VOTRE NIVEAU

C’est de là que tout va émerger. Comme une formule mathématique toute simple qui peut créer des images incroyables comme les belles images fractales.

Alors arrêtez tout pendant 5 minutes, ne pensez à rien. Puis posez vous la question : qu’est-ce que je peux faire AUJOURD’HUI pour mes enfants, pour mes parents, pour mes voisins, pour la caissière du supermarché qui ne trouve personne pour garder ses enfants…

Et pour finir quelques conseils pratiques.

Ecrivez et lisez votre rêve tous les jours et révisez vos routines

Un jour, j’ai demandé à mon ami John Peters, pilote d’avion anglais capturé pendant la première guerre du Golfe, qu’est-ce qu’il l’a aidé à survivre à 7 semaines de tortures et d’isolement. 

Il m’a répondu ceci :

tous les jours, je me visualisais tenir mes enfants dans mes bras à ma libération. Je sentais leur odeurs, la douceur leur peau, voyais leur regard… et tous les jours, je répétais des petites routines tous les jours dans ma cellule

Alors, je sais que rester confiné avec son téléphone portable, c’est beaucoup plus dur que 7 semaines de torture mais ça peut quand même nous servir 🙂

Alors, visualisez votre rêve et répétez vos habitudes quotidiennement.

Pour moi, c’est visualisation de mes rêves, méditation, lecture, exercices physiques, tour météo quotidien à la maison avec mes proches, etc.

Managez votre stress

C’est une période où nous sommes exposés à beaucoup de stress. Pour notre santé mentale et pour notre immunité, il est important de manager notre niveau stress. Personnellement, je fait des cohérences cardiaques plusieurs fois par jour. J’utilise l’app Respirelax.

Vivez bien le confinement

Je vous transmet les conseils de mon ami médecin, psychiatre, spécialiste du stress et conférencier, Patrick Légeron :

  •     Prendre soin de soi (se laver, s’habiller, se soigner, faire de la relaxation, de la méditation)
  •     Faire du sport adapté à son état de santé (si si c’est possible)
  •     Prendre et donner des nouvelles à ses proches, ses voisins par téléphone, en visio, par écrit
  •     Jouer avec ses enfants, ses proches (en direct ou via internet), son animal de compagnie
  •     Cuisiner (apprenez, créer, innover) pour manger plus sainement ou se faire plaisir
  •     Lire, apprendre une langue, regarder un film, apprendre des nouveautés
  •     Respecter son sommeil (se lever et se coucher à ses heures habituelles)
  •     Trier, classer, ranger ses papiers administratifs et son domicile
  •     Eviter ou limiter alcool, tabac et café
  •     Ne pas écouter ou regarder les informations plus de 20 minutes par jour




Rejoignez la tribu des Allonzis !
Ensemble on va créer un monde meilleur.
Soyez un(e) leader, restez concentré, soyez cool et gardez le sourire !







L'Illustré : Boris Cyrulnik : "L'apocalyse nous fait vivre "

Les menaces qui pèsent sur la planète, l’avenir de l’humanité, la fragilité du vivant… Le célèbre neuropsychiatre français Boris Cyrulnik nous reçoit en toute liberté dans sa maison, près de Toulon, dans le sud de la France.

Il nous accueille chaleureusement dans sa grande maison qui donne sur la mer, à La Seyne-sur-Mer, juste à côté de Toulon. C’est la cinquième fois que nous le rencontrons chez lui. Les traits de son visage se sont creusés, il a maigri, sa voix est plus douce, plus fragile. Il fait penser, forcément, à la fameuse formule de Marguerite Yourcenar: «Le temps, ce grand sculpteur.»

Neuropsychiatre et inventeur du concept de résilience, c’est-à-dire l’idée que l’on peut surmonter les souffrances et les traumatismes de son passé, Boris Cyrulnik est plus que jamais, à 82 ans, ce penseur immense et inclassable qui adore réfléchir et déteste par-dessus tout ce qu’il appelle «la pensée paresseuse» et les «explications fast-food».

Echappé d'une rafle

Qui mieux que lui, qui a évité de justesse, à 6 ans, la déportation à Auschwitz en s’échappant d’une rafle à Bordeaux par pur instinct de vie, pour analyser la dernière théorie à la mode chez les Verts les plus radicaux: la collapsologie, c’est-à-dire l’idée que l’apocalypse est proche pour cause de «réchauffement de la planète» et de «dérèglement climatique»?

Figures de proue de cette théorie, le Vert français Yves Cochet prophétise que «la moitié de la population du globe aura disparu en 2040» tandis que l’Américain Guy McPherson, professeur à l’Université de l’Arizona, prédit carrément la disparition de l’humanité vers 2030.
Que vous inspire ce sentiment d’apocalypse imminente?
Boris Cyrulnik: C’est un phénomène fréquent: chaque fois qu’il y a un événement social ou culturel bouleversant, que ce soit un changement de millénaire, un changement de siècle ou la révolution d’internet, ça déclenche une angoisse et cette angoisse est interprétée comme l’annonce de la fin du monde. On part de quelque chose de vrai – notre planète est polluée, elle est même peut-être vouée à la mort, puisque tout ce qui est vivant meurt, que ce soient les plantes, les animaux, les êtres humains, les civilisations, les planètes, les étoiles – mais on en tire des conclusions tragiques, parce qu’on aime beaucoup s’affoler.
Ça fait du bien de s’affoler?

Mais oui! Parce que ça crée un événement, ça crée de l’émotion. Il n’y a pas de pire stress que l’absence de stress, parce que l’absence de stress, c’est la monotonie, l’engourdissement psychique, la mort de l’âme. On n’est pas mort, mais on est non vivant, donc on souffre. Pour éviter cette souffrance, on crée des situations de stress. Regardez la télévision: les journalistes racontent des événements émouvants, dramatiques, stressants. Regardez les œuvres d’art, le cinéma, la littérature, le théâtre, la philosophie: ils racontent tous le malheur et la tragédie de la condition humaine. On ne se sent vivant que si l’on ressent des événements forts et bouleversants.

La pensée de l’apocalypse fait vivre?

Oui, parce que c’est l’attente et l’appréhension de la mort. La plupart des romans commencent ou se terminent par la mort. La littérature policière n’est faite que de morts. Le théâtre grec est fait d’un nombre très élevé de morts. Toutes les œuvres d’art mettent en scène la mort. Le sentiment de la mort, c’est le début de la culture. Quand monsieur et madame Neandertal, il y a 200 000 ans, ont compris qu’ils allaient mourir dans le réel, ils ont compris aussi qu’ils n’allaient mourir que dans le réel mais qu’ils allaient continuer à vivre dans la mémoire des hommes. On allait leur faire une sépulture, c’est-à-dire une mise en scène, un théâtre de la mort. On couchait le corps dans une certaine posture, on jetait des pétales de fleurs, on mettait des aliments, on mettait des pierres colorées. Ces pierres colorées voulaient dire: ceci n’est pas un caillou, ceci est une tombe.

La mort n’est pas angoissante?

 Elle crée des émotions de peur qui sont délicieuses. Si vous ne me croyez pas, allez dans les fêtes foraines, écoutez les cris des filles sur les montagnes russes. Elles rient, elles crient comme si on était en train de les jeter dans le vide. Elles ont érotisé la peur de la mort, elles ont sécrété des substances du stress, elles sortent avec le feu aux joues. On peut érotiser la mort pour en faire une œuvre d’art, on peut aussi l’érotiser, comme ces filles ou comme les adolescents qui font du hors-piste à skis ou qui se jettent d’un pont avec un élastique. Ils se sentent merveilleusement vivants.

L’apocalypse annoncée, c’est un besoin d’érotisation?

Mais bien sûr! Je crois qu’on est plus doué pour la lutte contre le malheur que pour le bonheur. Le malheur est un malheur, bien sûr, mais la victoire contre le malheur est un merveilleux événement. Notre esprit est organisé pour remporter des victoires contre le malheur. Le bébé, dès qu’il sait un peu marcher, s’éloigne de sa base de sécurité, qui est sa maman. Et dès qu’il a peur, qu’est-ce qu’il fait? Il revient se jeter dans les bras de maman. Il éprouve alors ce qu’on appelle une délicieuse activation de l’attachement. Eh bien, on fait cela toute notre vie. Et même quand on arrive à 90 ans, qu’est-ce qu’on raconte? Les merveilleux événements tragiques de notre existence! «J’ai fait la guerre de 14-18, c’était effrayant…»

Ce récit donne du sens à la vie? 
Le récit organise une représentation du temps: d’où je viens, où je vais… Si je pense «je vais mourir et ma vie n’a eu aucun sens», je déprime. Mais si, sachant que je vais mourir, je pense que je meurs pour ma patrie ou pour sauver la planète, c’est délicieux de mourir, cela a un sens.
La pensée de l’apocalypse pèse sur la vie des gens, comme la menace nucléaire pendant la guerre froide?

Il y a l’angoisse de la mort, bien sûr: on a eu peur de la guerre nucléaire, on a peur de la destruction de la planète. Mais il y a aussi cette espèce de jeu avec la mort qui fait vivre. Devant chez moi, au bord de la mer, il y a plein de filles qui font du jogging par 40°C au soleil. Regardez leur visage, elles sont torturées de souffrance physique, et qu’est-ce qu’elles font? Elles rentrent chez elles, elles prennent une douche, elles se sentent bien et le lendemain elles recommencent à souffrir. Elles pourraient rester chez elles à l’ombre, mais elles mourraient d’ennui.

Le monde est plus avancé que jamais, avec internet, l’intelligence artificielle… Ça ne devrait pas provoquer une vague d’enthousiasme?

Chaque fois qu’il y a une innovation, 50% de la population est enchantée et 50% est angoissée. Il y a 50% des gens qui ont peur que ça change. Ils veulent des certitudes et ce sont eux qui votent pour Bolsonaro, pour Trump, pour des chefs d’Etat autoritaires. Quand on a découvert le feu, j’imagine que 50% de la population a dû pousser des cris de joie et que 50% a dû vouloir éteindre le feu ou insulter les gens qui maîtrisaient le feu.

 Notre époque déteste l’innovation?

Chaque fois qu’il y a un grand changement, il y a un pic de suicides. Comment vais-je m’adapter? Comment vais-je faire pour continuer à vivre? On a aussi découvert que le progrès n’est pas linéaire et qu’il a des effets secondaires. On découvre par exemple les antibiotiques et on fait disparaître la syphilis, mais on généralise tellement les antibiotiques qu’on provoque des résistances aux microbes. Et avec les écrans, qu’est-ce qui se passe? On découvre que les bébés qu’on laisse trop devant les écrans se désocialisent complètement et ont un retard de langage parfois presque autistique. Vous voulez qu’on continue? On peut passer l’après-midi…

 On veut sacrifier la liberté donnée par le progrès?

Oui, parce que le sacrifice est une manière de rétablir une sorte d’égalité sociale. Si vous n’acceptez pas une part de sacrifice personnel, cela veut dire que seul compte votre plaisir et que les autres ne vous intéressent pas: «Moi, j’aime l’avion, je pollue énormément, mais j’aime tellement l’avion que je me moque des autres.» C’est une forme de liberté absolue et perverse. Les pervers ne se sentent pas coupables alors que les hommes normaux se disent: «Je ne peux pas tout me permettre, je vais me racheter. J’ai pollué l’atmosphère, je vais essayer de moins prendre l’avion.»

- On est heureux en ressassant des scénarios de mort?
- Les moines qui vivent tout le temps dans la pensée de la mort sont souvent très heureux. Ils vivent dans le renoncement, ils vivent dans le sacrifice, ils vivent dans la mort, ils pensent à la mort du Christ, à leur propre mort, ils font des cérémonies de mort. C’est leur métier. Et les soldats ont aussi des moments de grand bonheur. Soit pour éviter la mort, soit pour faire la guerre.

Les gens se sentent mal parce que le progrès est trop rapide?

 Ce qui caractérise le monde vivant, c’est le rythme. Il faut des alternances, de jour, de nuit, de faim, de satiété, de choix, de désir sexuel, d’absence de désir sexuel, j’ai besoin d’une présence, j’ai besoin d’être seul… Toute la vie est faite de rythmes. Or notre culture actuelle, avec internet, va si vite qu’elle détruit les rythmes naturels, ce qui augmente les dépressions.

On rêve de revenir à une vie simple?

 On sait que le chaos est source de métamorphose. S’il n’y a pas de chaos, ça va être la même chose indéfiniment, la répétition. S’il y a un chaos, tout recommence à zéro, tout est à repenser: la famille, la société, la sexualité. D’où le goût de la rupture et de la révolution, qui est un stimulus extrême. Biologiquement, l’évolution de la nature se fait par des extinctions d’espèces successives, qui disparaissent dans des situations de chaos. Dans l’histoire de la Terre, il y a eu cinq extinctions de masse qui ont détruit jusqu’à 95% des espèces vivantes, mais à chaque fois la vie a réapparu sous une autre forme.

L’être humain aime fantasmer sur son extinction?

La pensée de la mort le stimule. La Révolution française était nécessaire, parce que le peuple avait été racketté par les aristocrates pendant mille ans, mais la Terreur n’était pas nécessaire. Les utopies sont nécessaires pour donner la direction, mais elles doivent rester au ciel. Quand elles descendent sur terre, ce sont des catastrophes. Ça peut être Lénine, le nazisme, l’Inquisition chrétienne, les guerres de religion…

La collapsologie est la nouvelle utopie?

Oui, elle désigne un ennemi contre lequel on va se solidariser: ceux qui détruisent la planète, les riches, ceux qui ont le pouvoir. Et alors nous, les êtres moraux, le peuple, on va lutter pour une société juste. On va sacrifier une ou deux générations comme on l’a fait à la Révolution française, et puis après on va réorganiser une autre forme de vie qui va rendre heureux pendant une, deux ou trois générations. Et puis tout va recommencer, parce qu’on ne peut avancer que par la catastrophe.

L’homme reste libre?

Le monde change malgré nous, mais on a un certain degré de liberté, on peut changer le monde qui nous change. Les animaux n’ont pas cette liberté: ils s’adaptent ou ils disparaissent. Alors que nous, on peut adapter le monde à nos besoins. C’est ce qu’on fait avec la planète, avec l’avion, avec la télé, avec les écrans… Mais ça ne va pas être facile: on va être bientôt 10 milliards sur terre, la pollution ne va pas s’arrêter…

Propos recueillis par L'Illustré (Suisse)





France-Inter : le coup de gueule d'André Comte Sponville

Le coup de gueule du philosophe André Comte-Sponville sur l'après-confinement

par France Inter publié le 14 avril 2020 à 17h10

Le célèbre philosophe, auteur du "Petit traité des grandes vertus" (Seuil), André Comte-Sponville a publié une vingtaine d’ouvrages et a partagé dans "Grand Bien Vous Fasse" son sentiment quelque peu alarmiste quant à la société de l'après-confinement.


Le regard du philosophe André Comte-Sponville sur l'après-confinement © AFP / ULF ANDERSEN / AURIMAGES











"La mort fait partie de la vie"

André Comte-Sponville : "Il faut d'abord se rappeler que l'énorme majorité d'entre nous ne mourra pas du coronavirus. J'ai été très frappé par cette espèce d'affolement collectif qui a saisi les médias d'abord, mais aussi la population, comme si tout d'un coup, on découvrait que nous sommes mortels. Ce n'est pas vraiment un scoop. Nous étions mortels avant le coronavirus, nous le serons après. 

Montaigne, dans Les Essais, écrivait : "Tu ne meurs pas de ce que tu es malade, tu meurs de ce que tu es vivant."

Autrement dit, la mort fait partie de la vie, et si nous pensions plus souvent que nous sommes mortels, nous aimerions davantage encore la vie parce que, justement, nous estimerions que la vie est fragile, brève, limitée dans le temps et qu'elle est d'autant plus précieuse. C'est pourquoi l'épidémie doit, au contraire, nous pousser à aimer encore davantage la vie. 

"Est-ce la fin du monde ?"

André Comte-Sponville : "C'est la question qu'un journaliste m'a récemment posée. Vous imaginez ? Un taux de létalité de 1 ou 2 %, sans doute moins, et les gens parlent de fin du monde. Mais c'est quand même hallucinant.

"Rappelons que ce n'est pas non plus la première pandémie que nous connaissons".

On peut évoquer la peste, au XIVe siècle, qui a tué la moitié de la population européenne. Mais on a rappelé récemment dans les médias, à juste titre, que la grippe de Hong Kong dans les années 1960 a fait un million de morts. La grippe asiatique, dans les années 1950, a tué plus d'un million de personnes. Autant dire beaucoup plus qu'aujourd'hui dans le monde. On en est à 120 000 morts. En France, les 14 000 morts est une réalité très triste, toute mort est évidemment triste mais rappelons qu'il meurt 600 000 personnes par an en France. Rappelons que le cancer tue 150 000 personnes en France. 

En quoi les 14 000 morts du Covid-19 sont-ils plus graves que les 150 000 morts du cancer ? Pourquoi devrait-je porter le deuil exclusivement des morts du coronavirus, dont la moyenne d'âge est de 81 ans ? Rappelons quand même que 95 % des morts du Covid-19 ont plus de 60 ans. 

Je me fais beaucoup plus de souci pour l'avenir de mes enfants que pour ma santé de septuagénaire.

"Attention à ne pas faire de la santé la valeur suprême de notre existence"

André Comte-Sponville : "Il fallait évidemment empêcher que nos services de réanimation soient totalement débordés. Mais attention de ne pas faire de la médecine ou de la santé, les valeurs suprêmes, les réponses à toutes les questions. Aujourd'hui, sur les écrans de télévision, on voit à peu près vingt médecins pour un économiste. 

C'est une crise sanitaire, ça n'est pas la fin du monde. 

Ce n'est pas une raison pour oublier toutes les autres dimensions de l'existence humaine.

La théorie du "pan-médicalisme" 

André Comte-Sponville : "C'est une société, une civilisation qui demande tout à la médecine. En effet, la tendance existe depuis déjà longtemps à faire de la santé la valeur suprême et non plus de la liberté, de la justice, de l'amour qui sont pour moi les vraies valeurs suprêmes. 

L'exemple que je donne souvent c'est une boutade de Voltaire qui date du XVIIIe siècle, Voltaire écrivait joliment : 

"J'ai décidé d'être heureux parce que c'est bon pour la santé."

Eh bien, le jour où le bonheur n'est plus qu'un moyen au service de cette fin suprême que serait la santé, on assiste à un renversement complet par rapport à au moins vingt-cinq siècles de civilisation où l'on considérait, à l'inverse, que la santé n'était qu'un moyen, alors certes particulièrement précieux, mais un moyen pour atteindre ce but suprême qu'est le bonheur. 

Attention de ne pas faire de la santé la valeur suprême. Attention de ne pas demander à la médecine de résoudre tous nos problèmes. On a raison, bien sûr, de saluer le formidable travail de nos soignants dans les hôpitaux. Mais ce n'est pas une raison pour demander à la médecine de tenir lieu de politique et de morale, de spiritualité, de civilisation. 

Attention de ne pas faire de la santé l'essentiel. Un de mes amis me disait au moment du sida : "Ne pas attraper le sida, ce n'est pas un but suffisant dans l'existence". Il avait raison. Eh bien, aujourd'hui, je serais tenté de dire : "Ne pas attraper le Covid-19 n'est pas un but suffisant dans l'existence".

Comment essayer de contrebalancer les inégalités après le confinement ? 

André Comte-Sponville : "Comme hier, en se battant pour la justice, autrement dit en faisant de la politique. 

Personne ne sait si l'épidémie ne va pas revenir tous les ans auquel cas je doute qu'on ferme toutes nos entreprises pendant trois mois chaque année. 

"Arrêtons de rêver que tout va être différent, comme si ça allait être une nouvelle humanité."

Depuis 200 000 ans, les humains sont partagés entre égoïsme et altruisme. Pourquoi voulez-vous que les épidémies changent l'humanité ? Croyez-vous qu'après la pandémie, le problème du chômage ne se posera plus ? Que l'argent va devenir tout d'un coup disponible indéfiniment ? Cent milliards d'euros, disait le Ministre des Finances mais il le dit lui-même, "c'est plus de dettes pour soigner plus de gens, pour sauver plus de vie". Très bien. Mais les vies qu'on sauve, ce sont essentiellement des vies de gens qui ont plus de 65 ans. Nos dettes, ce sont nos enfants qui vont les payer. 

Le Président, pour lequel j'ai beaucoup de respect, disait "la priorité des priorités est de protéger les plus faibles". Il avait raison, comme propos circonstanciel pendant une épidémie. Les plus faibles, en l'occurrence, ce sont les plus vieux, les septuagénaires, les octogénaires. 

Ma priorité des priorités, ce sont les enfants et les jeunes en général.

Et je me demande ce que c'est que cette société qui est en train de faire de ses vieux la priorité des priorités. Bien sûr que la dépendance est un problème majeur, mais nos écoles, nos banlieues, le chômage des jeunes, sont des problèmes, à mon avis encore plus grave que le coronavirus, de même que le réchauffement climatique, la planète que nous allons laisser à nos enfants. 

Le réchauffement climatique fera beaucoup plus de morts que n'en fera l'épidémie du Covid-19.

Ça n'est pas pour condamner le confinement, que je respecte tout à fait rigoureusement. Mais c'est pour dire qu'il n'y a pas que le Covid-19 et qu'il y a dans la vie et dans le monde beaucoup plus grave que le Covid-19".

Aller plus loin

🎧 RÉÉCOUTER - L'émission Grand Bien Vous Fasse : Le regard d'André Comte-Sponville, thérapie existentielle d’Irvin Yalom, vie quotidienne au temps du Covid-19

🎧 LIRE - André Comte-Sponville, Petit traité des grandes vertus (Seuil)