mardi 20 octobre 2020

Cynthia Fleury: «Prendre soin de la vie humaine, c’est défendre l’humanité de la vie»


ENTRETIEN - Fine observatrice du monde du soin, la philosophe et psychanalyste ouvrira ce mardi 20 octobre le «Big Bang Santé» du Figaro consacré à la crise sanitaire.

Cynthia Fleury* vient de publier Ci-gît l’amer. Guérir du ressentiment, aux Éditions Gallimard, un essai qui est le fruit de cinq ans de travail.

Cynthia Fleury Jean-Christophe MARMARA/Le Figaro


LE FIGARO.- Nos dirigeants ont-ils pris soin de nous?

Cynthia FLEURY. - L’intention politique, et celle du conseil scientifique, a été clairement celle-ci: prendre soin de la vie humaine et notamment de celle des plus vulnérables. Cela dit, il n’a pas respecté la propre définition de l’Organisation mondiale de la santé, à savoir le respect de sa dimension holistique, la santé n’étant pas l’absence de maladie mais un état global de bien-être, physique, mental et social. Autrement dit, prendre soin de la vie humaine, c’est défendre l’humanité de la vie, et donc nécessairement prendre soin de l’indivisibilité de la vie. Or le choix d’un confinement intégral relève d’une approche biologisante de la vie, qui, à terme, détruit la valeur de la vie, qui est tout aussi sociale, psychique, spirituelle, démocratique, économique. L’enjeu maintenant pour le gouvernement est d’inventer une façon de prendre soin qui sache cohabiter avec le virus, en trouvant la juste mesure.

Comment analysez-vous notre acceptation à ces restrictions de libertés?

Des collègues philosophes, comme André Comte-Sponville ou Giorgio Agamben, ont tout de suite dénoncé le consentement à ce liberticide et validé le fait que c’était une docilité qui n’avait pas lieu d’être. Pour ma part, dans un premier temps, j’ai considéré que c’était d’abord le signe d’une sidération, qu’il y avait là un inédit, une volonté de protéger les plus vulnérables, voire une tentative de produire un comportement collectif. Aujourd’hui, la situation a évolué, et un tel consentement aux restrictions de liberté n’est plus viable, dans la mesure où d’autres légitimités doivent être prises en considération: certes légitimité économique et sociale - car, dans notre monde, la mort sociale est tout aussi délétère que la mort biologique - mais également légitimité des autres malades qu’on condamne à une perte de chances, sans parler de la vulnérabilité des aînés et des plus fragiles qu’on renforce. Reconnaissons néanmoins que notre tolérance collective et individuelle au risque est sans doute trop faible et que cela finit par nous mettre en danger.

Vous avez le sentiment qu’on aurait du mal à accepter un nouveau confinement?

J’ai le sentiment que le consentement, à juste titre, à un confinement absolument restrictif serait très problématique. D’une part parce que banalisant l’état d’exception, d’autre part car forçant les individus à contracter contre eux-mêmes. Selon les théoriciens républicanistes, dans un État social de droit, il existe un mécanisme contractuel et on ne peut contracter contre soi-même. Or ces acteurs sont empêchés de travailler et de produire une activité économique, seule protectrice dans cette société. Sans oublier le fait que ce sont souvent les mêmes qui payent les maisons de retraite des aînés.

Le ressentiment est la menace la plus perverse pour la démocratie, dans la mesure où son exigence première est la lutte contre les injustices et les inégalités

Cynthia Fleury

Dans votre livre Le soin est un humanisme,vous insistez sur la notion d’humanisme. Avec cette crise, avez-vous le sentiment d’avoir assisté à un sursaut d’humanisme?

Si je prends en considération la parole des soignants, ce n’est pas ce qui est perçu. Ils ont, à l’inverse, le sentiment d’une «falsification de la reconnaissance», comme dit le philosophe Axel Honneth. Autrement dit, il y a eu la reconnaissance symbolique, avec les applaudissements, et dans les discours la revalorisation du soin, mais la gestion de la prime aux soignants a été désastreuse, et les déclarations du «Ségur de la santé» assez déceptives. Résultat, le découragement est palpable. Du côté de la vie quotidienne, tous les marqueurs qui pacifient habituellement nos journées sont atteints: les visages sont masqués, les sourires absents, les corps distanciés, l’agressivité monte, l’excès de zèle se déploie, bref, le niveau d’urbanité et de civilité est faible, et l’«affectio societatis» s’en ressent. L’humanisme va déjà avoir un premier test de crédibilité avec le maintien ou non de l’aide gouvernementale.

Avec Ci-gît l’amer, vous publiez un essai sur le ressentiment. Cette période produit-elle du ressentiment?

Disons que les conditions objectives d’un ressentiment dans la société française sont là. Certes, elles préexistaient avant le Covid, avec la démultiplication des fractures territoriales, sociales, économiques et culturelles. Pour autant, la simple objectivation des inégalités et des injustices n’implique pas nécessairement le ressentiment, car sinon cela signerait l’absence totale de liberté et de responsabilité du sujet. Ce qui me paraît important de comprendre c’est que l’action politique nécessite de sublimer le ressentiment et non de s’y soumettre. Alors que certains dirigeants ou membres de la société civile font l’inverse et l’instrumentalisent pour l’assimiler à l’action politique. Résultat, le sentiment victimaire se met de plus en plus en scène, la binarisation et le refus de la complexité ou du débat deviennent la posture dans l’espace public, le fantasme autoritariste refait surface.

Ce ressentiment, c’est une menace pour la démocratie?

Telle est sans doute pour la démocratie la menace la plus perverse, dans la mesure où son exigence première est la lutte contre les injustices et les inégalités. Dans Ci-gît l’amer, j’ai privilégié non pas la question du bon gouvernement mais celle qui consiste à savoir comment un État social de droit, et plus généralement une communauté démocratique, fabrique les outils institutionnels et non-institutionnels pour endiguer la pulsion du ressentiment. Ce qui nous invite à réinvestir les forces de sublimation de ces pulsions que sont, notamment, la culture, l’éducation, le soin, les médias, la recherche. Á défaut, telle une maladie auto-immune, la démocratie se retournera contre elle-même.

* Professeur titulaire de la chaire humanités et santé du Conservatoire national des artset métiers et titulaire de la chaire de philosophieà l’hôpital du GHU Paris Psychiatrie et Neurosciences.

Pascal Picq : une préhistoire du patriarcat

 Le paléoanthropologue et maître de conférences au Collège de France Pascal Picq nous livre une préhistoire des rapports entre hommes et femmes. 

La domination masculine date-elle vraiment d’hier ? N’est-on pas aujourd’hui plus archaïques, de ce point de vue, qu’à la préhistoire ? Le paléoanthropologue Pascal Picq est notre invité pour en parler. Maître de conférences au Collège de France, spécialiste de l’évolution de l’Homme, des grands singes, des entreprises et des sociétés, il publiait le 15 octobre Chez les chimpanzés, il n’y a pas besoin d’arbitre au cherche midi ainsi que Et l'évolution créa la femme le 21 octobre chez Odile Jacob.  

Dans ce dernier, il propose une démarche inédite : ouvrir de nouvelles perspectives quant aux données que l'on a actuellement sur la situation des femmes et les modèles de coercition au temps de la préhistoire. Plus que d’apporter des réponses, il s’agit de poser des questions et proposer des hypothèses autour d'un sujet encore en chantier.


Représentation d'une femme enceinte datant peut-être d'il y a 20.000 ans à Faraway Bay (Australie) Crédits : Barry Lewis / Contributeur - Getty


    "Toute l’archéologie a été marquée par cette culture extraordinairement machiste du XIXe siècle, qui s’est inscrite dans l’université et qui n’a jamais été questionnée".              

    (Pascal Picq)

Car l’histoire des femmes est longtemps restée invisible. Au XIXème, quand débutent la paléoanthropologie et l’ethnographie, l’idéologie patriarcale domine un milieu constitué avant tout de savants. A ce moment et par la suite, cette idéologie de la domination masculine donne un sens linéaire à l’histoire, laquelle irait d’une préhistoire obscure et primitive à un présent qui se voudrait plus civilisé.  A quand remonte cette guerre constante faite aux femmes par les hommes ? Cette coercition est-elle un fait de nature, de culture, ou des deux ?  

Etienne Klein : Psychisme ascentionnel



Etienne Klein, physicien et philosophe des sciences


" La montagne est devenue mon véritable topos : je m'y sens à l'aise et parfaitement libre, ce qui est paradoxal, car c'est par nature un monde de contraintes. Je m'y sens chez moi et, qui plus est, en sécurité, ce qui constitue un autre paradoxe ". Depuis un séjour à Chamonix, à vingt ans, où il a ressenti "l'aspiration par le mouvement vertical des cimes" chère à Gaston Bachelard, Etienne Klein nourrit une passion profonde pour la montagne. De la Corse à l'Annapurna, en passant par le Hoggar et les Alpes, il a pratiqué randonnée, alpinisme et, depuis quelques années, s'adonne au trail. Espace de beauté et de liberté, la montagne est pour lui un révélateur des êtres, de l'amitié et de la solidarité. Les questions jaillissent alors chez l'homme de sciences : quelles sont les ressources du corps, quels sont ses liens avec l'esprit ? Gravir les parois est une manière d'étudier une notion physique, mais aussi métaphysique : le vide.


Psychisme Ascentionnel - Edtions Arthaud

vendredi 16 octobre 2020

Frédéric Beigbeder: «Paris, c’est fini»

 Frédéric Beigbeder: «Paris, c’est fini»

CHRONIQUE - Un gros volume rassemble l’intégrale des chroniques parisiennes de Léon-Paul Fargue (1876-1947): une machine à arpenter un Paris disparu.




Ayant quitté la capitale en 2017, j’en redécouvre avec délice la beauté à chacune de mes visites. Je suis désormais accueilli comme un revenant provincial, un plouc flâneur, un évadé basque, un fantôme du monde d’avant… Il m’est impossible de ne pas songer au Piéton de Paris à chaque fois que je surfe sur la Seine. C’est ainsi que se surnommait le Vialatte des faubourgs, Léon-Paul Fargue. Les Éditions du Sandre publient le tome I de ses œuvres complètes, L’Esprit de Paris, immense somme rassemblant l’intégrale de ses chroniques parisiennes (dont de nombreux inédits, notamment les textes datant de l’Occupation): 700 pages de descriptions légères et détaillées de la Ville-autrefois-Lumière, de 1934 à 1947. «Je parle, je marche, je me souviens, c’est tout un.» Si, comme moi, vous aimez vous lamenter sur Paris défiguré, Paris pollué, Paris déserté, ce monument va vous régaler. «Il n’est bon spleen que de Paris.» Fargue a le regard furtif et le jargon précis. Il voit tout, et devine le reste. Il connaît la ville sur le bout des pieds. Il l’arpente surtout la nuit, avec ivresse et mélancolie. Il regrette ce qui change, alors imaginez: le lire, c’est additionner notre regret au sien. C’est une déploration au carré! Je me demande parfois si la nostalgie n’est pas indispensable au talent. Un écrivain heureux écrit mal ; il faut souffrir pour être bon.

Beaucoup de ses chroniques furent griffonnées au Bœuf sur le Toit, mais son endroit de prédilection était le canal Saint-Martin ce qui en fait l’ancêtre des bobos

Dans sa jeunesse, Fargue a fréquenté les décadents et les salons, les cabarets et les maisons closes. S’il préfère son 10e arrondissement («un quartier de poètes et de locomotives»), il a tout bu, tout connu, de Montmartre à Saint-Germain-des-Prés, des gargotes des Halles aux palaces des Champs-Élysées. Beaucoup de ses chroniques furent griffonnées au Bœuf sur le Toit, mais son endroit de prédilection était le canal Saint-Martin - «une eau calme comme un potage de jade» - ce qui en fait l’ancêtre des bobos. Il a fait découvrir les hauteurs de Ménilmontant à Colette et les bas-fonds de Pigalle aux lecteurs du Figaro. Fargue est un Morand pas snob, un Cendrars sans mythomanie, un Kessel qui se prendrait pour Toulet. Au départ poète, il s’improvise journaliste nocturne pour payer ses notes de bar. Ce qu’il prenait pour une déchéance sera son passeport pour l’éternité. «Alors, saisissant d’une main de feu mon chapeau des vieux jours […], je me hâte vers ces rues, vers ces toits, vers ces kiosques, vers ces piles de taxis qui m’attendent, qui m’absorbent et me noient dans l’insensible tourbillon…» L’insensible tourbillon: voilà bien la seule chose qui n’ait pas changé.

mercredi 14 octobre 2020

Gérard Araud : "Deux Amériques se font face, dans une sorte de guerre civile virtuelle"

Ambassadeur de France aux États-Unis de 2014 à 2019, il décrypte cette campagne inédite.




Quel est votre regard sur cette campagne électorale ?

Les démocrates ont choisi un candidat et une vice-présidente centristes, ce qui n’allait pas de soi, beaucoup faisaient pression pour aller sur la gauche. Joe Biden essaie de gagner des points vers le centre-droit, en ayant la conviction que la gauche le suivra, par haine de Trump.

On lui reproche son absence de programme ?

Il n’a pas vraiment de programme, on ne l’identifie pas à des mesures particulières. Sa stratégie est avant tout anti-Trump. Et Biden est un candidat fragile : il est âgé, ça se voit, il a des absences, des lapsus. Et puis aux États-Unis, comme en France, on vit des élections où s’exprime l’envie de changement des électeurs. Or Biden a quand même été élu pour la première fois il y a 46 ans…

Selon vous, l’élection va se jouer comme en 2016, sur deux ou trois États ?

Oui. Sauf raz-de-marée démocrate peu probable. Donc on retombe sur les trois mêmes États qu’en 2016 : Wisconsin, Pennsylvanie et Michigan, qui avaient voté démocrates pendant des décennies avant de passer brutalement du côté de Trump.

Cette fois, les démocrates font campagne dans ces États. Hilary Clinton, sûre de remporter le Wisconsin, ne s’y était pas rendue ! Sinon, l’Arizona pourrait basculer côté démocrate, avec le vote latino. Mais s’il est le seul, ce ne sera pas décisif.

Le pays est à vif, la polarisation extrême…

C’est le couronnement de quatre années Trump. Il entretient cette tension, pratique l’insulte personnelle en permanence. Le pays est dans une sorte de guerre civile virtuelle : deux Amériques se font face, ne se comprennent pas, ne se parlent pas, ne s’écoutent pas. Et Trump n’est pas le président de la réconciliation…

Son électorat lui reste fidèle ?

Il faut souligner l’extraordinaire fidélité de son électorat. Depuis 2016, il conserve la même base, c’est quasiment du jamais vu. Avec une vision française, Trump, c’est l’alliance des "gilets jaunes" et de la Manif pour tous. D’une Amérique qui souffre du libre-échange, de la modernité, parce qu’elle n’y est pas, et d’une Amérique chrétienne et conservatrice, qui n’accepte pas non plus les changements sociétaux. Son problème, c’est qu’il n’a pas élargi son électorat. Et rappelons qu’il n’avait gagné que de quelques milliers de voix dans les trois États cités. Donc ça peut être renversé très facilement.

Mais il peut être réélu ?

Oui. Mais il reste une cinquantaine de jours. On va voir ce qui se passe dans les débats. Biden a de bons sondages, mais Trump peut encore l’emporter. Les minorités votent plutôt démocrates, les hommes blancs votent majoritairement Trump, les femmes blanches le rejettent massivement. La vraie fracture, c’est le niveau d’instruction : l’homme blanc sans éducation supérieure vote Trump. Quasiment à 80 %.

Si Trump perd, que peut-il se passer ?

Il ne reconnaîtra pas sa défaite. Ils vont faire des recours. C’est la Cour suprême qui déclare le vainqueur mais nous allons vivre, s’il est battu, des semaines d’extrême tension, avec un Trump criant qu’on lui a volé sa victoire, qu’on a triché, que le vote par correspondance a été une imposture. Tous les Américains sont armés, il a une base absolument fanatisée. A très court terme, rien n’est exclu.

Surtout si Biden l’emporte de peu…

Même s’il l’emporte plus largement. Car vous savez, pour Trump, les chiffres, la réalité, n’ont aucune importance. Trump est une sorte de narcissique pathologique qui vit dans son monde. Et il répète tous les jours que la seule manière de le battre est de tricher. Donc, il remettra en cause le résultat.

Vincent Coste pour Midi Libre

Avec le Legal Design, vous allez enfin comprendre le langage juridique

 

Avocate en droit des affaires, j’ai vite réalisé que mon rôle ne se bornait pas seulement à trouver la solution juridique appropriée. Je devais aussi faire preuve de pédagogie pour expliquer des concepts juridiques parfois complexes qui s’accompagnent d’un vocabulaire dont le sens demeure souvent obscur pour un non-juriste. Crayon noir, gomme et surligneurs en main, je tentais alors de tracer un schéma fait de ronds, de triangles, de flèches et de mots essentiels.

Me mettant à la place de mon interlocuteur, j’ai commencé à concevoir des organigrammes, des infographies et des tableaux qui sont devenus de plus en plus sophistiqués. Sans le savoir, je devenais une modeste actrice du Legal Design et du langage juridique clair.


"Tous types de documents peuvent être transformés pour augmenter leur lisibilité." (Crédit : Shutterstock)      


De quoi s’agit-il ?

Le langage clair et le Legal Design se complètent et ont pour objectif commun la transformation de documents complexes ou dont la lecture est indigeste et fastidieuse (textes juridiques, administratifs et règlementaires) en informations accessibles et surtout intelligibles.

La présentation visuelle faite de schémas et de pictogrammes rend le document plus lisible et plus agréable.

La simplification des termes et des formulations juridiques qui rebutent tellement les non-juristes facilite la compréhension. 

Les deux méthodes privilégient "l’expérience utilisateur", à savoir se mettre à la place de celui qui a besoin de comprendre mais n’est pas un spécialiste du domaine.

Être avocat ou juriste, et en conséquence posséder une maîtrise des notions juridiques, est une nécessité pour mener à bien l’exercice.

Toutes les entreprises ou administrations ont un véritable intérêt à communiquer clairement et à permettre à leurs interlocuteurs de comprendre au mieux leurs informations administratives et juridiques. Un document qui n’est pas lu ou qui n’est pas compris perd sa raison d’être, il peut même être source de danger. 

Tous les sujets du droit et les textes administratifs en général sont concernés : droit du travail, droit des sociétés, droit de la consommation, droit de la famille et des successions, fiscalité etc…

Tous types de documents peuvent être transformés pour augmenter leur lisibilité : les contrats, les formulaires, les autorisations administratives, les notes d’informations, les circulaires, les présentations de projet, les procédures organisationnelles etc... 


D’où viennent ces pratiques ?

La volonté de transformer le langage souvent abscons des juristes est né au début du XXème siècle en Angleterre puis aux USA. Cette idée que le droit doit être clair et compréhensible s’est renforcée dans les années 70 à l’initiative d’un mouvement de défense des consommateurs et a donné naissance à la création des associations CLARITY et PLAIN [1]. Ce concept a ensuite été adopté dans de nombreux pays en particulier au Canada et en Belgique.

Le Legal Design est venu compléter l’usage du langage juridique clair en s’inspirant de l’expérience du design thinking [2]. Cette pratique du design thinking (directement influencée par le mode de création des designers) est utilisée dans de nombreux domaines opérationnels. Son fil conducteur est de mettre l’utilisateur et ses besoins au centre de la réflexion.


Et l’avenir ?

Cette application du design thinking au droit est très récente. Théorisée en 2017 par l’Américaine Margaret Hagan [3], cette démarche séduit de plus en plus de juristes dans de nombreux pays. En France aussi, beaucoup d’avocats et de directions juridiques d’entreprises ont bien compris les enjeux de la simplification juridique et se sont emparés de la méthode. Quelques avocats proposent des formations auprès des directions juridiques ou de leurs confrères ; les instances professionnelles (ordre des avocats, école du barreau par exemple) permettent également depuis peu un apprentissage du Legal Design. 

Si le législateur français n’a pas encore adopté ces pratiques lors de l’élaboration des textes législatifs, un travail de simplification et d’accessibilité du droit est tout de même en action. Ainsi, depuis le 1er janvier 2019, le Conseil d’Etat supprime les phrases interminables et les expressions désuètes (par exemple les termes "ultra petita", "irrépétibles", "de céans", "il appert"). Depuis le 1er octobre 2019, la Cour de Cassation a entrepris également de simplifier la rédaction de ses arrêts (les "considérants" passent aux oubliettes, les phrases sans fin aussi).

Les legaltechs [4], quant à elles, ont bien compris l’intérêt de rendre compréhensibles le langage juridique et tentent au maximum de simplifier les prestations juridiques auprès des non-initiés. Pour autant, aucun acteur du numérique n’a réussi à mettre en œuvre un véritable outil susceptible de créer des actes juridiques sous forme de Legal Design. Si l’intelligence artificielle permet d’ores et déjà, d’aider les juristes à améliorer les processus de rédaction, d’analyse et de rédaction d’actes, à vérifier la conformité juridique et réglementaire (compliance) ou à évaluer les risques judiciaires et les indemnisations éventuelles, elle n’a pas encore réussi à transformer des contenus juridiques en Legal Design. L’intelligence artificielle aide l’humain mais ne peut pas encore remplacer son esprit de synthèse. Enfin, jusqu’à présent.


TRIBUNE. Par Véronique Gau, avocate au Barreau de Paris.     

WE DEMAIN


[1] "Plain language Association Internationale" (PLAIN) est une association dont l’objectif est l’introduction du langage clair notamment en droit. "CLARITY" est un réseau mondial de juristes et de profanes qui s’intéressent à la langue du droit afin de promouvoir l'emploi d'un langage clair dans les professions juridiques.

[2] Le "design thinking" a pour but de répondre au besoin, qu’il soit ou non explicite de l’utilisateur.

[3] Directrice du Legal Design Lab à Stanford USA et auteure de l’ouvrage "Law by design".

[4] Entreprises de droit en ligne permettant l’automatisation d’un service juridique


Hélène Darroze: «La raison d’être, c’est aussi d’être rentable!»

Après six mois de fermeture, la chef étoilée a rouvert le restaurant Marsan, rue d’Assas, à Paris (6e). Nouveauté: une grande table de ferme qui peut accueillir 24 convives.


LE FIGARO. - Cette table de banquet n’est-elle pas détonante dans l’univers très feutré des restaurants étoilés?

Hélène DARROZE. - Oui, a fortiori en période de crise sanitaire! La notion de «partage», qui m’est si chère et que j’associe à ma cuisine, n’est pas à la mode… Cette table de ferme n’accueille pour le moment que 12 convives sur les 24 prévus. Mais c’est un bon début!

Le partage, c’est aussi entre vos clients et vos collaborateurs: votre cuisine, chez Marsan, est ouverte, à la manière d’un open space…

Absolument, il y a même une petite table à laquelle les clients peuvent manger dans la cuisine. J’aime l’idée qu’ils puissent voir ce qui se passe en cuisine et l’ambiance qui y règne… C’est essentiel dans ma conception d’un service réussi: de la fluidité, du rythme et, surtout, la meilleure harmonie possible entre les tables et la cuisine!

Il n’y a jamais eu ni cris, ni discordes pendant un service dans une de mes cuisines!

Hélène Darroze

Et en cuisine, la meilleure harmonie entre les collaborateurs…


La chef étoilée Hélène Darroze. Jean-Christophe MARMARA/Le Figaro

 

En cuisine, dans mon management, tout passe par les yeux! C’est parfois difficile mais c’est comme cela que doit se faire la communication. Si tout le monde se met à parler comme bon lui semble, c’est comme si on se retrouvait à une dizaine sur une place de marché: les conditions ne sont plus requises pour toute la concentration dont nous avons besoin! Les coups de stress, évidemment, il y en a. Mais personne ne sort de ses gonds. C’est essentiel de savoir garder son calme. Les erreurs, les bévues, les petites bêtises ne se gèrent pas au moment du service. Cela se passe après…

Comment cela se passe-t-il précisément?

Il y a évidemment plein de choses que je vois pendant le service. D’autant plus que nous venons de rouvrir. Il faut reprendre certains automatismes. Je note tout dans un petit carnet. Ensuite, je débriefe tout cela avec mes équipes, chaque jour. Si je faisais cela en plein service, cela générerait du stress et de la perte d’attention… Or, tout le monde doit rester concentré. Ouverte ou pas, il n’y a jamais eu ni cris, ni discordes pendant un service dans une de mes cuisines! Je ne supporte pas cela. Tout comme je ne supporte pas que l’on puisse se faire appeler chef.

Reniez-vous la facette «militaire» de votre métier?

Je suis tout contre. La discipline, la brigade, le chef… Ce n’est pas un univers qui me parle. D’ailleurs, pour toutes les personnes avec qui j’ai pu travailler et qui tombaient dans cet extrême, cela n’a jamais duré très longtemps… C’est une condition sine qua non de mon recrutement: des passionnés, enthousiastes, qui savent garder leur sang-froid et rester respectueux dans n’importe quel contexte.

Comment se déroule un entretien de recrutement avec vous?

Il y a toujours un face-à-face, évidemment, mais je ne recrute jamais seule! Je sollicite différentes personnes pour avoir leur avis et pas seulement en cuisine… Mon expert-comptable par exemple! Je me fais conseiller. Il m’est arrivé de faire des erreurs de casting et je mets tout en œuvre pour éviter que cela se produise…

Comment gérez-vous les envies et les ambitions des uns et des autres?

Déjà, je n’ai pas l’impression qu’il y ait beaucoup d’ambitions personnelles. Mais il est très sain d’avoir des projets et des envies de carrière, évidemment. Pour ma part, j’encourage énormément les ambitions et progressions internes. Chez moi, l’ambition est collective: je fais participer tout le monde aux prises de décisions, aux changements.

Êtes-vous très accessible ou bien très occupée?

Je ne vais pas vous mentir: je suis très occupée! Mais chacun sait que la porte de mon bureau est toujours ouverte, pour tout le monde. C’est très important. Je pense d’ailleurs que je ne suis pas intimidante et que l’on peut tout me dire…

«Raison d’être», «marque employeur»… Ces termes du monde de l’entreprise vous inspirent?

Ce sont des termes que je connais évidemment, mais sur lesquels je ne travaille pas du tout! Dans ma tête, tout cela est très intuitif. La raison d’être de Marsan et de l’ensemble de mes restaurants, tout simplement, c’est de procurer du bonheur à tous ceux qui nous font l’honneur de s’installer à table… Après, évidemment, je ne nie pas la réalité économique: j’ai une entreprise indépendante, des associés, des investisseurs qui me font confiance. La raison d’être, c’est aussi d’être rentable!

Avec le confinement, j’ai compris que j’avais envie d’accorder davantage de temps à ma vie personnelle

Hélène Darroze


Vous êtes très présente sur les réseaux sociaux - Instagram, en particulier - pour partager les coulisses de votre métier…

Quand je me suis inscrite sur Instagram, c’était uniquement pour donner des nouvelles à mes parents, qui habitent le Sud-Ouest et qui sont âgés! Je postais des photos de mes journées et de leurs petites-filles qu’ils ne voient

pas assez parce que je travaille énormément. Bien que j’aie effectivement 500.000 abonnés aujourd’hui, mon utilisation de ce réseau n’a pas changé! Zéro calcul éditorial, ni stratégie marketing derrière tout cela. J’essaie simplement d’être moi-même.

Sur votre compte Instagram défile aussi la frontière vie professionnelle et vie personnelle. Votre métier vous laisse-t-il du temps pour la seconde?

C’est vrai que, pendant une partie de ma vie, j’ai laissé peu de temps à ma vie personnelle. Avec le confinement, j’ai compris que j’avais envie d’en prendre davantage! Désormais, je quitte le restaurant tous les soirs à 22 h30, jamais après! 


Par Quentin Périnel

LE FIGARO

mardi 13 octobre 2020

Erin Meyer : No Rules Rules - Netflix and the Culture of Reinvention


Netflix cofounder Reed Hastings reveals for the first time the unorthodox culture behind one of the world’s most innovative, imaginative, and successful companies




There has never before been a company like Netflix. It has led nothing short of a revolution in the entertainment industry, generating billions of dollars in annual revenue while capturing the imaginations of hundreds of millions of people in over 190 countries. But to reach these great heights, Netflix, which launched in 1998 as an online DVD rental service, has had to reinvent itself over and over again. This type of unprecedented flexibility would have been impossible without the counterintuitive and radical organizational culture that cofounder Reed Hastings established from the very beginning. Hastings rejected the conventional wisdom under which other companies operate and defied tradition to instead build a culture focused on freedom and responsibility, one that has allowed Netflix to adapt and innovate as the needs of its members and the world have simultaneously transformed.

Netflix set new standards, valuing people over process, emphasizing innovation over efficiency, and giving employees context, not controls. At Netflix, there are no vacation or expense policies. At Netflix, adequate performance gets a generous severance, and hard work is irrel­evant. At Netflix, you don’t try to please your boss, you give candid feedback instead. At Netflix, employees don’t need approval, and the company pays top of market. When Hastings and his team first devised these unorthodox principles, the implications were unknown and untested. But in just a short period, their methods led to unparalleled speed and boldness, as Netflix quickly became one of the most loved brands in the world.

Here for the first time, Hastings along with culture guru Erin Meyer, dive deep into the controversial ideologies at the heart of the Netflix psyche, which have generated results that are the envy of the business world. Drawing on hundreds of interviews with current and past Netflix employees from around the globe and never-before-told stories of trial and error from Hastings’s own career, No Rules Rules is the fascinating and untold account of the philosophy behind one of the world’s most innovative, imaginative, and successful companies.

Erin Meyer is a professor at INSEAD, one of the leading international business schools. Her work focuses on how the world's most successful managers navigate the complexities of cultural differences in a global environment. She helps companies to develop organizational cultures that breed both flexibility and innovation and offers cutting-edge strategies to improve the effectiveness of projects that span the globe.

lundi 12 octobre 2020

Blois : le paléoanthropologue Pascal Picq lance les Rendez-vous de l'histoire


Le paléoanthropologue a ouvert le cycle de l’économie aux Rendez-vous de l’histoire par une brillante démonstration en faveur de l’égalité entre les sexes.

C’est parti ! L’édition 2020 des Rendez-vous de l’histoire de Blois a débuté hier soir à la Halle aux grains, par la première conférence du cycle de l’économie, une composante désormais essentielle du festival, qui doit beaucoup au soutien de la CCI de Loir-et-Cher. 

En introduction, Yvan Saumet (président de la CCI), Christophe Degruelle (président d’Agglopolys) et Marc Gricourt (maire de Blois et premier vice-président de la Région) ont souligné l’importance de prendre, en ces temps de crise sanitaire et économique, le recul nécessaire pour envisager notre futur au regard de l’histoire.

Crise sanitaire oblige, tous les spectateurs étaient évidemment masqués, ce qui aura eu le mérite de cacher les sourires parfois crispés de la partie masculine de l’assistance. Car le propos de l’invité de cette conférence inaugurale, le paléoanthropologue Pascal Picq, a remis l’homme à sa place. Celle d’un bipède à station verticale finalement moins éloigné qu’il ne le croit de ses cousins les grands singes, et qui a imposé sa domination sur l’autre moitié de l’humanité – les femmes donc – à la faveur d’une imposture culturelle. Les femmes, en effet, ne « valent » pas moins que les hommes. À grands traits, on retiendra que ces derniers ont profité des contraintes de la reproduction de l’espèce pour accentuer leur domination au cours de l’évolution et répartir les tâches selon leurs critères. En se réservant évidemment la meilleure part.




Le nord plus égalitaire

Un processus universel ? Pas forcément. Pascal Picq constate par exemple que l’héritage du néolithique perdure aujourd’hui. Les communautés qui ont peuplé le nord de l’Europe étaient beaucoup plus égalitaires. Cela se vérifie toujours dans les pays nordiques, forts d’une longue tradition de dirigeantes politiques (reines, chefs de gouvernement) ou bien économiques. C’est beaucoup moins vrai au sud de l’Europe et au Moyen-Orient où les hommes concentrent les pouvoirs depuis plus de 5.000 ans…

Selon Karl Marx, « la plus grande défaite de l’humanité, c’est l’oppression des femmes » a rappelé Pascal Picq. Le professeur du Collège de France observe par ailleurs que dans l’histoire, « plus les sociétés sont riches, sédentaires, produisent des richesses et créent des inégalités, et que les hommes contrôlent les relations extérieures, plus les femmes sont dominées. »

Ce constat n’est pas pour autant un plaidoyer contre la croissance, loin de là. « Aujourd’hui le coût mondial de la discrimination envers les femmes est de 12 millions de milliards de dollars », relaie le chercheur. Et il rappelle cette règle établie par Darwin : « La diversité est la clef de l’adaptation », invitant les chefs d’entreprise à s’en inspirer.

D’autant que les femmes savent s’adapter : elles sont de mieux en mieux formées, y compris dans les domaines scientifiques et font preuve d’une agilité qui manque à des bataillons d’hommes, condamnés à perdre leurs emplois et leurs repères. Un « déclassement » dont ils se vengent quand ils le peuvent dans les urnes, notamment aux USA. Mais c’est là une autre histoire.

jeudi 8 octobre 2020

Baptiste Morizot : raviver les braises du vivant

Baptiste Morizot est écrivain et maître de conférence en philosophie à l'université d'Aix-Marseille. Ses travaux consacrés aux relations entre l'humain et le vivant s'appuient sur des pratique de terrain, notamment de pistage de la faune sauvage. 

Face à la crise écologique actuelle, nos actions semblent impuissantes. Mais c’est peut-être qu’on protège mal ce qu'on comprend mal. Nous ne sommes pas des Humains face à la Nature. Nous sommes des vivants parmi les vivants. Que devient l’idée de “protéger la nature” quand on a compris cela ? Cela devient raviver les braises du vivant, c’est-à-dire lutter pour restituer aux dynamiques du vivant leur vitalité et leur pleine expression. Cet ouvrage se penche sur des initiatives qui révèlent un mouvement puissant, qu’il faut accompagner et nourrir : la réappropriation de la défense du tissu du vivant, du soin des milieux de vie. Nous sommes le vivant qui se défend.





Baptiste Morizot remet l'humain à sa place

Jean-Luc Hudry : L'optimisme opérationnel

Chef d'entreprise pendant vingt ans, aujourd'hui auteur, créateur d'outils d'accompagnement  personnel et conférencier professionnel, Jean-Luc Hudry a rejoint l'équipe des conférenciers Sense Agency.

Il vient de publié "L'optimisme opérationnel, vaincre l'adversité", un guide pratique pour mieux manager et vivre au bureau.




Au bureau comme dans la sphère personnelle : tordez le cou à l'adversité !Savoir affronter l'adversité, réduire les inquiétudes et l'angoisse du lendemain, rassurer les équipes, les mobiliser dans un monde incertain et augmenter leur bien-être, sont des priorités managériales et entrepreneuriales. 

Le livre est organisé en 3 parties :

AVANT (que l'adversité ne se présente), ce que l'on s'imagine ; langage ; comportements, etc. Cette partie est composée de 5 "clés" /chapitres 

PENDANT (elle est là et bien là): comment analyser, réagir, travailler, manager, etc. 

Cette partie est composée de 20 "clés" / chapitres 

APRES (l'orage est passé) : quels enseignements et quelle conduite pour l'avenir ? 

Chaque chapitre est articulé autour d'une phrase impactante (une "clé" pour le lecteur) suivie de 2 à 5 pages de développement (anecdote, prolongement, réflexion, etc.) 

L'objectif est de coller à la réalité de collaborateurs de tous niveaux et tous domaines, confrontés à des difficultés multiples dans leur environnement professionnel. 

- Leur livrer des clés efficaces pour sortir par le haut de l'adversité individuelle et/ou collective. 

- Augmenter leur bien-être et leur efficacité au travail. 

- Améliorer leur mental et leur rayonnement personnel. 

- Mieux vivre les 3 phases de l'adversité et les transformer en opportunités. 




jeudi 1 octobre 2020

Les DRH apprennent l’art et la manière de recevoir les candidats… à distance


En raison du Covid-19, les recruteurs adaptent leurs procédures.

Par Frédéric De Monicault

Publié le 28 septembre 2020 à 12:58,  le Figaro


Recruter en période de Covid, oui, c’est possible, mais pas n’importe comment. Le maître mot: s’adapter. Chez Mazars, dans le peloton de tête des cabinets d’audit et de conseil, l’ensemble des procédures se déroule désormais à distance. «Nous ne voyons pas les candidats mais nos recruteurs sont formés pour évaluer en visioconférence le potentiel d’un profil, expose Lucie Brunel, responsable recrutement des profils expérimentés. Ces techniques sont un peu différentes de celles conduites à l’accoutumée mais pas moins efficaces.»


«Le port du masque nuit certainement à la capacité d’expression, mais ce n’est pas non plus un obstacle rédhibitoire pour évaluer un candidat», explique Brigitte Schifano, DRH d’Aramisauto.Aramisauto


Cette année, les effectifs de Mazars en France devraient gonfler de quelque 750 nouveaux collaborateurs (sur un effectif de 3900 personnes dans l’Hexagone et 40.000 personnes dans le monde). Même un peu inférieure à 2019, la courbe reste dynamique. «Nous avons besoin de cet élan pour conserver notre modèle, explique Charlotte Gouiard, responsable recrutement juniors. À savoir la volonté d’accompagner le développement de nos équipes, avec des jeunes diplômés parfois pré-embauchés pour devenir ensuite seniors puis managers.»

Chez Meritis, cabinet de conseil en nouvelles technologies qui devrait recruter quelque 120 personnes cette année (contre un peu moins de 300 en temps ordinaire), l’un des trois entretiens d’embauche se déroule au siège. «Quoi qu’on dise, à distance, il est toujours plus difficile pour l’entreprise de faire ressentir son atmosphère, donc de se vendre auprès de profils très sollicités, explique la DRH Marie Jacquot-Vivier. En outre, toute une communication non verbale valorisée par certains candidats passe à l’as.»

Masque de rigueur

Pour les rendez-vous en présentiel, le masque est de rigueur et il est impossible de se serrer la main. «Ces deux petits inconvénients permettent cependant d’en plaisanter et d’instaurer un climat de détente», sourit Marie Jacquot-Vivier. Et s’il fallait trouver un avantage à la pandémie, insiste-t-elle, il réside dans la gestion des agendas: les rendez-vous en visioconférence - sans temps de déplacement - sont plus faciles à caler.

«Le port du masque nuit certainement à la capacité d’expression mais ce n’est pas non plus un obstacle rédhibitoire pour évaluer un candidat, relève Brigitte Schifano, la DRH d’Aramisauto. La société de distribution automobile sur internet emploie 550 personnes et en recrute une centaine cette année.

Les profils sont variés - managers, commerciaux, spécialistes des nouvelles technologies, experts en automobile… «Ils sont sélectionnés sur leur expertise, bien sûr, mais aussi et surtout sur leur envie de se développer et leur capacité à s’impliquer», souligne Brigitte Schifano. Dès le début du confinement, Aramisauto a voulu préparer la sortie de crise en adaptant immédiatement ses modalités de recrutement. «La visio est devenue le socle, que ce soit pour les entretiens d’évaluation ou la traditionnelle journée découverte, réservée aux profils présélectionnés», explique Brigitte Schifano.

Depuis quelques mois, Aramisauto constate une légère augmentation du nombre de départs pendant la période d’essai. Les entretiens à distance masqueraient-ils des signaux faibles dans l’évaluation des candidatures? «Nous creusons», dit Brigitte Schifano tout en notant que l’ensemble des interlocuteurs sont globalement à l’aise avec les outils digitaux. «Nous arrivons à un moment où la maîtrise de ces équipements est indispensable à l’efficacité d’une candidature», précise-t-elle.

Si les procédures de recrutement sont très encadrées, elles conservent un peu de souplesse. Mazars maintient ses sessions pour juniors à distance mais offre la possibilité aux candidats expérimentés qui le souhaitent d’un entretien en présentiel. «Nous verrons au cours des prochains mois si les contacts directs s’intensifient, précise Lucie Brunel. En attendant, notre calendrier n’est pas bouleversé: qu’il s’agisse d’un profil expérimenté ou d’un junior, un parcours de recrutement se déroule en moins d’un mois.»

À l’arrivée, souplesse ou pas, les recruteurs ont plus que jamais la pression pour ne pas se tromper. «Les difficultés économiques font que les clients sont ultra-exigeants sur la valeur ajoutée de nos consultants, souligne Marie Jacquot-Vivier. En interne aussi, nous devons parfaitement apprécier l’expertise de nos collaborateurs dès le recrutement: il en va de la crédibilité de Meritis.» Même si les entreprises le disent à mots plus ou moins couverts, elles savent bien que plus rien ne sera jamais comme avant.

Joel de Rosnay : Comment surmonter au mieux le nouveau confinement?


Apprendre à savourer l'instant présent, quel qu'il soit... 


BLOGUE. Et voilà, c’est reparti pour un tour! Nous voilà de nouveau en confinement, à tout le moins pour trois régions du Québec, d’autres risquant de suivre dans la foulée si jamais le nombre de nouveaux cas de COVID-19 ne cesse de croître dans les prochains jours. Il suffit de regarder autour de soi pour constater combien le coup est rude…

La question saute aux yeux: comment surmonter au mieux le nouveau confinement? Oui, comment faire pour ne pas voir son moral tomber à terre, pour vivre avec un tel stress?

La bonne nouvelle, c’est que je crois bien avoir trouvé une réponse pertinente à ce sujet. Une réponse dénichée dans un endroit improbable, à savoir dans le tout nouveau livre de Joël de Rosnay, «Petit éloge du surf» (Éditions François Bourin, 2020). C’est que le scientifique français, connu pour avoir enseigné au MIT et pour avoir signé des bestsellers comme «Le Macroscope», y parle d’un aspect méconnu de sa vie, les années 1960 où il a été l’un des pionniers du surf en France et, ce faisant, en tire des enseignements d’une troublante actualité, aujourd’hui que chacun de nous se doit de «surfer» sur la 2e vague de la pandémie du nouveau coronavirus…

«C’est en surfant les vagues les unes après les autres depuis des décennies que j’ai compris à quel point le surf est une bonne image de la vie, note Joël de Rosnay. On fait le choix d’aller dans une direction, des événements imprévus surviennent, on est obligé de bifurquer, de changer d’itinéraire, parfois de revenir sur le chemin parcouru. Le surf enseigne l’adaptation permanente, ou ce que j’appelle le déséquilibre contrôlé. Il faut avoir un cap, savoir où l’on veut aller, détecter les modifications qui interviennent, se réadapter, reprendre un nouveau cap.»

Apprendre à savourer l'instant présent, quel qu'il soit... (Photo: Jeremy Bishop pour Unsplash)  




À ses yeux, ce qu’il faut viser, c‘est «glisser sur les difficultés du monde et de la vie, se frayer un passage de manière fluide entre les obstacles, accepter le changement permanent plutôt que de se cogner à des murs».

«Comme dans le surf, il s’agit d’être à l’écoute de l’instant, de son environnement, de ses réseaux, d’évaluer en temps réel les résultats de son action, de s’adapter pour réussir à affronter les nouveaux défis d’une société de plus en plus fluide. Le but du surfeur est non seulement de conserver son équilibre tout en surveillant ceux qui sont sur la même vague que lui et risqueraient de la déstabiliser, mais aussi d’être attentif à l’éphémère et au mouvement, car lors d’une ride tout peut changer à tout moment: la vague, le vent, les récifs plus ou moins proches, la trajectoire des autres surfeurs.»

Et de résumer: «En un sens, le surf est la transposition dynamique de la vie: un modèle pour affronter la complexité du monde».

D’après Joël de Rosnay, ce parallèle est particulièrement vrai dans notre quotidien au travail…

«La glisse et la fluidité peuvent apporter un contrepoint à l’idée de hiérarchie, en particulier dans le monde de l’entreprise, indique-t-il. Habituellement, en ce domaine, tout est décidé d’avance, tout est structuré. C’est le haut qui commande le bas. Conséquence, l’information remonte difficilement dans ce type de structure, alors que dans une société fluide il peut y avoir des tourbillons ascendants, des courants et des contre-courants avec lesquels il faut négocier. (...)

«Glisser, c’est se faufiler au travers de ce qui est structuré, normé, mais aussi au travers des circonstances, des difficultés, de ce qui est imposé par la hiérarchie ou par l’environnement. Cette logique de vie venue des sports de glisse est l’occasion de sortir des schémas imposés dans notre quotidien. (...)

«Dans le monde du travail, chacun va chercher à faire valoir son bagage personnel, sa formation, ses diplômes, tout en prétendant que sa méthode est la meilleure. Imaginons que l’on réunisse, dans un projet de coopération, un polytechnicien, un biologiste, un industriel et un politicien. Si chacun s’arc-boute sur sa structure, ses titres, son étiquette, la loi du plus fort va rapidement s’imposer et l’entente risque d’être compromise; ce qui ne sera pas le cas si tous arrivent dans une démarche de souplesse et de fluidité.

«Pour comprendre une entreprise, il faut la penser comme si elle était un océan. Chaque vague représente une division de l’entreprise, qu’il faut pouvoir surfer afin de savoir ce qui s’y passe. Si on reste sur la plage, allongé sur sa serviette, on se fera simplement éclabousser par les vagues. Au contraire, si l’on surfe, on voit les autres vagues, les autres surfeurs et la mer loin devant soi. On peut donc faire de la prospective et anticiper les défis à venir. Savoir «glisser» pour coopérer plus efficacement est fondamental et permet de favoriser les rapports humains. (...)

«Les discours, les postures rigides créent de l’incompréhension, alors que les arguments passent beaucoup mieux en discutant. La «glisse attitude» permet d’exercer une autorité tranquille et respectée, admise par les autres, plutôt qu’une autorité de la force et de la contrainte. Bref, le dépositaire de l’autorité est d’autant plus respecté qu’il fait preuve d’une attitude fluide.»

Comment, donc, adopter une «glisse attitude» lorsqu’on est en position de leadership? Le scientifique français estime que cela s’exprime tout naturellement lorsqu’on fait preuve au quotidien de:

- tolérance,

- ouverture d’esprit,

- empathie.

A contrario, on est un leader rigide lorsqu’on fait preuve de:

- arrogance,

- égocentrisme,

- apathie.

Une phrase résume à merveille sa pensée: «La métaphore du surf peut nous aider à construire des modèles de société plus vivables, grâce au sens de l’adaptation, du partage, de la générosité, de la solidarité face aux aléas de la vie et à l’adversité».

Par conséquent, il ne tient qu’à chacun de nous de se mettre dans la peau d’un surfeur, le temps d’imaginer ce que nous gagnerions à adopter une telle posture, en particulier dans notre quotidien au travail. Le temps de visualiser ce que cela donnerait concrètement dans un cas de figure récurrent dans notre quotidien au travail (ex.: vous souffrez d’avance de ne plus pouvoir côtoyer vos collègues durant les quatre prochaines semaines, mais à partir du moment où vous observez la situation sous l’angle du surfeur, vous réalisez qu’il vous est encore tout à fait possible de voir l’un ou l’autre dans un parc public, chacun sur un banc). Ou encore, le temps de surmonter vos petites appréhensions afin de vous adapter intelligemment à la nouvelle donne (ex.: suivre un programme de formation en ligne sur la meilleure façon de se comporter lors d’une réunion Zoom ou Teams, histoire d’en faire un moment fructueux pour tout le monde, et non plus une corvée).

Voilà. Le nouveau confinement est une nouvelle épreuve pour chacun de nous. À moins de chercher à en tirer du positif, malgré tout…

En passant, le comte de Saint-Simon a dit dans Du système industriel: «La société ne vit point d’idées négatives, mais d’idées positives».