lundi 28 décembre 2020

Nicolas Bouzou: «Seule la vaccination de masse nous sortira de la crise»

 ENTRETIEN - Selon l’économiste, la vitesse de la reprise dépendra de la vitesse à laquelle nous atteignons l’immunité collective.


«Le débat fiscal viendra… mais le plus tard sera le mieux», confie Nicolas Bouzou, directeur du cabinet de conseil Asterès. Sébastien SORIANO/Le Figaro


LE FIGARO. - Faites vous partie des optimistes ou des pessimistes pour l’année prochaine?

Nicolas BOUZOU. - Je suis plutôt confiant grâce à l´efficacité des vaccins ARN. Cette crise est sanitaire, avec des conséquences économiques. Nous sortirons donc de la crise économique quand nous n’aurons plus besoin de nous protéger du virus. Mais tant que nous devons prendre des mesures de distanciation physique, qui peuvent même aller parfois jusqu’à une interdiction de travailler, nous sommes soumis à des fluctuations économiques délétères: ça va mieux quand on prend des mesures moins restrictives et l’économie replonge quand on resserre la vis sanitaire. Aucun pays n’échappe à ça. C’est la raison pour laquelle seule la vaccination de masse nous sortira de la crise économique et sociale. La vitesse de la reprise dépendra de la vitesse à laquelle nous atteignons l’immunité collective.

Quel sera le principal écueil à éviter?

J’en vois trois. Le premier, c’est de rater la campagne de vaccination. Le deuxième, c’est de débrancher trop vite les soutiens publics. Dans le secteur de la culture, par exemple, il faudra aider les théâtres encore plusieurs années. Le troisième, c’est de vouloir réduire trop vite les déficits une fois la crise sanitaire passée. L’histoire nous apprend que les politiques d’austérité sur une économie fragile cassent la croissance et font monter la dette. Le débat fiscal viendra… mais le plus tard sera le mieux.

La restructuration de la dette des entreprises est un sujet qui va énormément occuper les banques et Bercy pendant plusieurs années.

Nicolas Bouzou

Les entreprises ont-elles les ressorts pour repartir?

Oui, si la crise se termine vite. Les outils de soutien aux entreprises qui ont été mis en place sont tels que le niveau des défaillances sera très bas en 2020, 30% plus bas qu’en 2019. Je pense que les difficultés seront ensuite étalées dans le temps. Mais, même avec une reprise rapide qui permette d’éviter une explosion des faillites, la restructuration de la dette des entreprises est un sujet qui va énormément occuper les banques et Bercy pendant plusieurs années et qui pèsera sur l’investissement.

La relance sera-t-elle efficace en 2021?

Nous aurons plusieurs plans de relance ces prochaines années, comme après chaque catastrophe, qu’il s’agisse d’une guerre ou d’une épidémie. Pour l’heure, nous sommes encore dans la séquence du soutien aux secteurs en difficulté, car nous sommes encore dans la crise. En 2021, le plan France Relance accompagnera la reprise, surtout au second semestre. Mais dès l’année prochaine, il faudra concevoir un deuxième plan de relance, autour du logement, de la formation professionnelle et de l’innovation. Car fin 2021, nous serons, au mieux, 10 points en dessous de notre PIB potentiel!

Cette crise est-elle finalement une opportunité pour transformer plus rapidement le pays?

J’aimerais le croire. Ne nous y trompons pas, la France a pris un retard considérable en matière d’innovation dans le numérique, d’intelligence artificielle, d’industrie de la santé et même d’industrie décarbonée en raison de la perte de compétitivité de notre filière nucléaire. Dans la plupart des domaines, la crise a accentué notre retard par rapport aux États-Unis et à la Chine. Mais faisons au moins en sorte que nos entreprises utilisent ces technologies pour réaliser des gains de productivité. Accentuons les incitations fiscales à investir, déployons vite la 5G, facilitons l’accès au marché européen pour les innovations. Je ne crois pas aux théories de la stagnation séculaire. Au contraire, je pense que d’ici dix ans le monde va connaître une forte croissance tout en diminuant ses émissions carbone. Ce serait terrible que la France ne participe pas à cette renaissance.


Par 

jeudi 24 décembre 2020

Arte : Christian clot

Le confinement : une aventure de l'extrêm







 




Christian Clos sur Europe 1

Covid-19 : Christian Clot estime que "nous devons transformer nos mondes et nos sociétés pour construire un futur"


Matthieu Belliard reçoit Christian Clot, explorateur, directeur de l’Institut de l’adaptation humaine et auteur de "Covid et après?" aux éditions Michel Lafon. Ensemble, ils évoquent les meilleures façons de mieux se sortir de la crise avec une pensée positive et l'envie de construire quelque chose à son niveau.

Invité(s) : Christian Clot, explorateur, directeur de l’Institut de l’adaptation humaine et auteur de "Covid et après?" aux éditions Michel Lafon


https://www.europe1.fr/emissions/L-interview-de-7h40/covid-19-christian-clot-estime-que-nous-devons-transformer-nos-mondes-et-nos-societes-pour-construire-un-futur-4009902



 

Tara Océan : cap sur le microbiome marin

Quels sont les enjeux et objectifs des expéditions Tara ? Quelle est la spécificité de cette expédition par rapport aux précédentes ? Comment peut-on faire de la recherche à bord de la goélette Tara ?


Après s'être intéressé au plancton, à la pollution plastique et aux récifs coralliens, nouvel objectif que les équipes de Tara : le microbiome marin, ce peuple invisible caché sous la surface. Crédits :  (c) Sacha Bollet - Fondation Tara Océan

Tara Océan : un voilier de trente six mètres, un grand laboratoire flottant dont les missions sillonnent les océans depuis plus de dix ans pour mieux comprendre la biologie marine, Tara océan, donc, vient de repartir en direction du Chili pour un voyage autour du monde qui durera plus de deux ans. Après l’étude du plancton, l’étude du corail ou de la pollution marine par les microplastiques, le but de cette prochaine expédition sera d’étudier un peuple invisible caché sous la surface : le microbiome marin. Problème, ce microbiome marin est à peu près aussi inconnu qu’il est essentiel à la vie sur Terre, il est donc temps de lever le voile et la voile sur ce peuple de l’eau qui est aussi peuple de l’ombre.

Tara Océan : cap sur le microbiome marin, c’est notre programme maritime pour l’heure qui vient, bienvenue dans la Méthode scientifique.

Et pour parler de ce travail de recherche en mer, nous avons le plaisir de recevoir aujourd’hui Colomban de Vargas, biologiste marin, directeur de recherche CNRS à la station biologique de Roscoff et co directeur de l’expédition Tara Océans. Et nous sommes en compagnie également de Chris Bowler, directeur scientifique de l’expédition Tara Océans, directeur de recherche CNRS et directeur du laboratoire Génomique des plantes et des algues à l’Institut de biologie de l’Ecole Normale Supérieure. 


lundi 21 décembre 2020

Sylvain Tesson, poète en liberté dans une époque confinée


GRAND PORTRAIT - En quelques années, l’écrivain voyageur a acquis une immense popularité par ses récits et son goût de l’insolite.


Dans une cabane sur l’île d’Olkhon (lac Baïkal). Le voyageur est aussi un écrivain assidu, prenant des notes et rédigeant sans cesse. Thomas Goisque



Sylvain Tesson a écrit un jour: «Être français, c’est vivre dans un paradis de gens qui se croient en enfer». Une phrase souvent reprise, citée par des personnalités publiques, des politiques. Une phrase d’écrivain qui ne serait que jolie si son auteur n’occupait pas désormais une place singulière dans le paysage français. Ni professionnel de la déploration, ni prophète du millénarisme, Tesson fait l’unanimité. Invité vedette de plateaux télé ou de matinales radio, interviewé dans les magazines, couvertures en sus, on s’arrache sa parole.

En quelques années l’écrivain, une besace en bandoulière et un prénom de divinité de la forêt, est devenu, nolens volens, le poète, le colporteur, le chaman d’un pays fatigué, terrassé par l’actualité du Covid qui succède aux grèves, à l’incendie de Notre-Dame de Paris et au terrorisme. Et sa seule parole, grave, lentement formulée, où le bon sens est teinté d’ironie, ses mots justes, chargés de sable et de sueur, semblent en mesure de tonifier une époque engourdie. Serait-il l’élixir que les dirigeants et les psys cherchent depuis longtemps pour guérir la France et ses habitants de leurs maux?

Devant l’extraordinaire engouement qu’il suscite - ses livres se vendent à des centaines de milliers d’exemplaires -, l’intéressé reste de marbre, œil pétillant, léger sourire, toujours disponible, toujours courtois. «Je suis d’abord mes propres pas», pour reprendre la devise d’un personnage de son ami Jean Raspail à qui l’unissait l’amour des lointains et des peuples oubliés. Et c’est justement cette liberté de mouvement et de pensée qu’admirent confusément nos contemporains. Aucune des tempêtes de verres d’eau qui agitent l’actualité ne semble atteindre un écrivain qui fait sienne ce cri de Saint-Exupéry pour expliquer ses départs pour les confins: «La termitière à venir m’épouvante.» C’est peu dire qu’il se sent à l’étroit dans son temps.

C’était un ange blond tout en douceur. Nous grimpions sur le toit d’une cabane ou sur le cèdre du jardin. Ensuite, il a commencé à explorer les catacombes puis escaladé les monuments

Sara Yalda à propos de Sylvain Tesson

Et voici que ce garçon pas encore quinquagénaire voit publier ses œuvres complètes, comme un prix Nobel de littérature, un classique chenu. Le fort volume (1) qui paraît permet de lire et de relire Tesson, de le mettre en perspective, pour découvrir le jeune homme qu’il fut, ses amis, ses étapes. Une vie à coucher dehors certes, mais surtout à se dépenser intensément.

Au commencement, il y a un lieu primordial pour cet ancien étudiant en géographie. Chatou, Yvelines. Il écrit: «La maison familiale ressemblait à une datcha russe, mais d’une Russie sage. L’oisiveté n’y existait pas. Mercredi, piano. Vendredi judo, et scouts le week-end. (…) Puis je découvris la Russie, c’est-à-dire les antipodes. Le pays m’électrisa. Il incarnait ce que Chatou n’était pas: la vie dangereuse et les plaines sans murs.»

Sara Yalda se souvient. La petite Iranienne en exil, invitée dans la famille de son amie Stéphanie Tesson, raconte: «C’était un ange blond tout en douceur. Nous grimpions sur le toit d’une cabane ou sur le cèdre du jardin. Ensuite, il a commencé à explorer les catacombes puis escaladé les monuments. Ce qui me frappait, c’est qu’il parlait déjà de ses expéditions de façon très poétique.»

Ses parents s’appellent Philippe Tesson et Marie-Claude Tesson-Millet. Comment les définir? Des bâtisseurs. Pour lui Le Quotidien de Paris et une place singulière dans le monde intellectuel et médiatique, pour elle Le Quotidien du médecin, au sein du groupe de presse qu’ils ont créé et porté à bout de bras. Philippe Tesson est aussi le président du jury Interallié. Le couple connaît et fréquente le Tout-Paris des arts et lettres, un autre monde que celui des Kirghizes et des Xionghu, recherché par Sylvain. Voire. «Philippe est à sa façon un aventurier, précise Sara. Il a plusieurs fois mis sa carrière et sa fortune en jeu. Encore récemment en rachetant un théâtre.»

Notre grand-père maternel (...) est mort avant d’avoir su que ses deux petits-fils aînés emprunteraient de concert les chemins du monde

Sylvain Tesson dans L’Axe du loup

La passion des voyages, tôt cultivée par Sylvain, vient de plus loin, de son grand-père André Millet, à en croire une note glissée à la fin de L’Axe du loup, cette marche entre la Sibérie et l’Inde, effectuée avec son cousin Nicolas Millet: «Notre grand-père maternel, africaniste, amoureux de la géographie et de l’histoire, trop souffrant hélas pour accomplir le voyage de ses rêves (la remontée à pied, du sud au nord, du rift africain dans les pas du Premier homme), est mort avant d’avoir su que ses deux petits-fils aînés emprunteraient de concert les chemins du monde.»

La grande institution scolaire près de Chatou s’appelle Passy-Buzenval, un vaste domaine sis à Rueil, un collège à l’anglo-saxonne avec un immense parc, des terrains de sport, une piscine. Il a vu passer Philippe Clay, Guillaume Gallienne, ou Jean, le comte de Paris. Cet établissement est tenu par les frères des Écoles chrétiennes. Dans les années 1980, le directeur est le frère Philippe Gouault. Cet homme, que ses anciens élèves décrivent comme un grand pédagogue, se souvient avec affection: «Sylvain a grandi après la première. Auparavant c’était un élève sans histoire, moyen, appliqué.»

L’élève Tesson est en classe littéraire. Son condisciple de terminale Maxence Henry se souvient de son extraordinaire «liberté» à un âge volontiers conformiste. Bientôt le papillon éclôt, s’envole, et le frère Gouault va avoir connaissance des premières escapades sur les toits du lycée. «Nous favorisons le sport au collège, dit-il avec humour. À l’époque, il fonctionnait en tandem avec un de ses camarades, Alexandre Poussin .»

Celui-ci a raconté dans un livre son compagnonnage. Au programme, ascension de l’aqueduc de Louveciennes ou des grands monuments de Paris ; sieste et dîner suspendus sous le pont Alexandre III. Ce que les deux adolescents résumaient d’une expression: «Le bel acte»: «Un mélange de baroud d’honneur, écrit Poussin (2), d’action unique, de gratuité et d’absurdité surréaliste, de beau geste cyranien.»

Le frère Gouault observe ces turbulents, les encourage tout en tentant de canaliser leur fougue: quand en 1992 les deux garçons partent pour un tour du monde à vélo, il les bénira comme un père, et les accueillera à leur retour, effectuant avec eux les derniers kilomètres entre Provins et Paris où les attendent leurs familles et leurs amis, réunis sur la place de l’Étoile. «Plus tard, j’ai eu recours à eux. Je les emmenais l’été dans une maison que possède le collège, une magnanerie à Crillon-le-Brave, au pied du mont Ventoux pour encadrer des jeunes sortis du système scolaire. Ils les initiaient à l’escalade.

Tesson et Poussin cosigneront deux livres. On a roulé sur la Terre, et La Marche dans le ciel. C’était le temps des expéditions à deux. Avec son amie Priscilla Telmon, Sylvain publiera aussi La Chevauchée des steppes.

Je me souviens de Sylvain me laissant un numéro de téléphone et me disant gravement : ‘‘Surtout ne le perdez pas, mes parents sont sur la liste rouge’’

Éric Girard, médecin et photographe pour l’agence Gamma

Sur le toit de Notre-Dame de Paris, la route de Tesson va croiser celle d’Éric Girard, de vingt ans plus âgé que lui. L’homme est médecin, photographe pour l’agence Gamma et grand amateur de grimpe. «La première fois, il a dû me prendre pour un flic en me voyant aller à sa rencontre», dit-il aujourd’hui. Le malentendu levé, Girard va se lier avec la jeune troupe des acrobates et celui que ses amis surnomment «le prince des chats». «Je me souviens de Sylvain me laissant un numéro de téléphone et me disant gravement : ‘‘Surtout ne le perdez pas, mes parents sont sur la liste rouge’’.»

Leur rencontre tombe à pic: Girard vient de proposer à Paris Match un sujet sur ces têtes brûlées qui prennent d’assaut les monuments de Paris. Choc des photos assuré. Ils seront les héros d’un reportage spectaculaire, sans que leurs noms soient cités pour leur éviter des ennuis avec la maréchaussée. «Je les ai aidés à progresser, et conseillés notamment pour qu’ils s’assurent mieux», dit celui qui dit avoir été d’emblée frappé par l’audace de Tesson.

Éric Girard se fera le grand frère des aventuriers en herbe: escalade à Paris ou en pleine montagne, et premier voyage en side-car entre Kiev et Paris. Grâce à lui, Tesson rejoint la confrérie des motards, privilège qu’il partage désormais avec celui qui est devenu le compagnon de la plupart de ses reportages: le photographe Thomas Goisque.

«On venait d’acheter des side-cars pour traverser le lac Baïkal gelé avec deux amis, sans avoir le premier sou. Le jour même, nous déjeunions avec l’éditeur Olivier Frébourg qui voulait rencontrer Sylvain. Il lui proposa d’emblée un à-valoir qui correspondait au centime près au prix des motos. Sylvain a signé et en sortant du restaurant, il a grogné: ‘‘Merde, maintenant il va falloir que j’écrive un bouquin’’ .» Ce sera le magnifique Petit traité sur l’immensité du monde où perce la veine mélancolique de Tesson. Nous sommes en 2005. Sous le baroudeur, un méditatif.

En voyage, il est le premier à faire le feu, à nettoyer la vaisselle au bivouac

Le photographe Thomas Goisque à propos de Sylvain Tesson

Les expéditions s’enchaînent. Tesson voyage léger, s’adapte à toutes les situations, tous les climats, toutes les rencontres: «Pour lui, light is right», résume Sara Yalda. Après quarante reportages ensemble, Goisque admire toujours la puissance de son ami, une force physique assortie à une agilité intellectuelle, mais il loue aussi sa prévenance.

«En voyage, il est le premier à faire le feu, à nettoyer la vaisselle au campement. Un jour, épuisé, je me suis endormi sitôt arrivé. Quand je me suis réveillé, Sylvain avait tout préparé et il m’avait même recouvert d’une couverture.» Entre eux est née une amitié solide qui point dans les lignes que l’écrivain a consacrées à son ami photographe.

«Nous avions bivouaqué ensemble dans le désert de Gobi, dans la taïga sibérienne, au bord de la Caspienne, au Tibet et en Afghanistan, et devant le feu il racontait son engagement sous le Casque bleu de l’ONU, ses années de volontariat humanitaire dans la jungle cambodgienne, ses traversées océaniques à bord d’une jonque vietnamienne, ses voyages en Kâpîssâ, au Soudan, dans le Caucase. Il concluait à mon grand dam qu’aucun de ces souvenirs ne valait une matinée de printemps dans une ferme peuplée de cris d’enfants.»

Derrière les derniers mots de Tesson, à peine esquissée, la nostalgie de Chatou et la mélancolie du voyageur, errant de port en cime, de Charybde en Sylla, à la recherche d’un Graal qu’il ne parvient pas à nommer.

Goisque et Tesson ont signé d’innombrables reportages pour Le Figaro magazine, Paris Match ou Le Point, ils ont réalisé un livre qui est un cri d’amour à la moto (En avant, calme et fou), ils ont refait le chemin de la Grande Armée entre Moscou et les Invalides (Bérézina). Un accord parfait entre la beauté robuste des images de Goisque et le verbe tessonien. Il faut dire que l’homme est une aubaine pour un photographe. Il aime la mise en scène, endosse avec une joie d’enfant le bicorne de Napoléon, le haut-de-forme de Lupin ou les lunettes antiques du motard. Le Grand Jeu n’est jamais loin. Cet enfant du siècle, fils de journalistes, connaît les lois de la communication: il a le génie du geste qu’on retient, du détail qui frappe.

Leurs livres de photos ont pour titres Sous l’étoile de la liberté (2005), ou L’Or noir des steppes (2007). Bérézina a valu à Tesson le prix Erwan-Bergot de l’armée de terre. Quelques années plus tôt, il avait raté le prix, un général ayant à l’époque jugé que l’auteur ferait un mauvais soldat: trop chien fou, trop indépendant.

Depuis, il a découvert un nouveau théâtre d’opérations, celui des troupes françaises à l’extérieur. Il s’est immergé au sein d’unités, en Afghanistan et au Mali avec les chasseurs alpins, en Patagonie ou récemment en Guyane avec la Légion étrangère. Nicolas Le Nen, aujourd’hui officier général et à l’époque chef de corps du 27e BCA, se souvient: «Chez les soldats il était venu chercher des hommes qui partagent avec lui une soif d’absolu, mais aussi une manière de fraternité. Je crois qu’il aime le romantisme du militaire en opérations.»

Tesson accompagnera son unité en Kâpîssâ durant plusieurs semaines, se fondant parfaitement en son sein ; intéressé par le contexte géographique et géopolitique, mais aussi par la vie des hommes. «Le paradoxe, c’est qu’il a été réformé du service militaire à cause de sa myopie. Au bout de quelques jours parmi nous, il administrait la preuve qu’on peut faire un bon soldat sans être militaire.»

Le Nen, qui a dirigé le service action de la DGSE, est resté lié à Tesson ; il évoque son ami en termes bienveillants et francs: «C’est simple, dit-il, il y a un avant et un après son accident: avant, Sylvain ne savait plus très bien pourquoi il vivait. Maintenant, il sait.»

L’accident: l’escalade inconsidérée d’une façade à Chamonix, et la chute. Elle sera suivie de huit jours de coma et de quatre mois de corset. Cet épisode clôt une vie moins harmonieuse que l’impassibilité arborée par l’auteur ne pourrait le laisser croire. En 2011, dans La Croix, il levait un coin de voile sur ses chagrins intimes et ces moments où il a vu la mort le narguer: «Des jours, j’en ai vécu près de 15.000. Et il me faut déterminer celui d’entre eux qui changea ma vie! Est-ce le 12 avril 2001 où quatre de mes amis trouvèrent la mort sur une route afghane après un accrochage avec un camion taliban. Je me souviens de l’odeur de leur sang mêlé à la poussière. J’entends les râles de ceux qui ne moururent pas sur le coup. Comme le ciel me parut vide ce matin-là!»

Ces décès, ajoutés à celui de son meilleur ami, dans le puits d’aération du RER, ou de l’alpiniste Chantal Mauduit dans l’Himalaya, quelques jours après qu’il l’eut initiée aux délices des nuits sur le toit de Notre-Dame, le hantent. La mort a d’abord frôlé insidieusement ce garçon qui paraissait béni des dieux, avant de le frapper. Ceci explique certainement ses accès, ses embardées, ses imprécations vers le ciel. Sylvain Tesson, l’homme aux semelles de vent, semble fuir et chercher à la fois. Qui? Quoi? Cette lutte avec l’ange est son secret. On l’entrevoit dans les pages qu’il écrivit au lendemain de l’incendie de Notre-Dame, presque sous ses fenêtres: «Je n’irai plus gaudrioler sur le toit des églises. À présent, les mécréants de mon type doivent pousser leurs portes, s’avancer sous les voûtes et dire ceci: même si le ciel est vide, il est heureux que des Hommes aient inventé cette religion, plus lumineuse que les autres.»

La cathédrale de Paris, lieu de ses premiers exploits d’acrobate, fut celui de sa renaissance. Durant des mois, il s’y rendit chaque jour pour monter les marches qui mènent aux tours. Notre-Dame, cathédrale médiatrice de son retour à la vie.

Est-ce ce terrible accident qui lui a valu une immense popularité, de la part de lecteurs émus, pétrifiés même par son visage marqué, sa démarche claudicante, et ses efforts inouïs pour se rétablir? N’est-ce pas plutôt le ton nouveau de ses livres, leur gravité?

Livre après livre, le style est devenu plus sobre, la pensée s’est enrichie, nourrie à deux sources : ses voyages bien sûr, et ses innombrables lectures, depuis l’enfance

Depuis vingt-cinq ans, Sylvain Tesson écrit, servi en apparence par une facilité déroutante. Rien qui pèse, écriture fluide, érudition impeccable et invisible. Il a abordé tous les genres, récits, nouvelles, aphorismes, vers, textes pour des livres de photos. Parfois plusieurs volumes par an. Truffé de formules drôles, heureuses, parfois un peu courtes («L’amour est peut-être enfant de bohème mais il est le papa des problèmes»), et des fulgurances («Je marche parce que cela ne laisse pas de trace»). Un panthéisme joyeux, un anarchisme paisible s’y expriment. Livre après livre, le style est devenu plus sobre, la pensée s’est enrichie, nourrie à deux sources: ses voyages bien sûr, et ses innombrables lectures, depuis l’enfance. Au fil des pages, qui ne cite-t-il pas, Ella Maillart, Gary, Segalen, Vargas Llosa, Jules Renard, Breton, Whitman. Et encore Péguy, Braudel, Jünger, Huysmans. Il possède une bibliothèque dans la tête, qu’il sait utiliser à propos.

D’une simple rencontre avec un historien, Paul Veyne, ou avec un lépidoptériste (Gérard Luquet, professeur au Muséum d’histoire naturelle), il fait un moment insolite et intelligent. Cet éternel polisson écrit devant les photos de deux grands savants qu’il admire: Lévi-Strauss et Dumézil.

Son ami et éditeur Olivier Frébourg dit de lui qu’il est un virtuose qui fait des gammes, éternellement. Il admire encore «un écrivain qui ne se répète jamais». «C’est un homme qui saisit la poésie de l’instant, tout en étant en permanence dans le mouvement», tente-t-il de le définir. Cette poésie traverse les titres de ses livres: Aphorismes dans les herbes et autres propos de la nuit, Géographie de l’instant, Une très légère oscillation… Qui dit mieux?

Tesson n’est pas agrégé, il est tanné par le vent, couturé par la vie, il dispense une leçon qui ne doit rien à un caïman de la rue d’Ulm mais à la sagesse de la marche et aux vertus de la lecture

Invité dans les médias, les associations, les salons du livre, il est ovationné, comme le serait une rock star ou un maître. Comment vit-il cet accueil qui le dépasse? Avec calme, cette forme discrète de la politesse. Il voit bien que pour une jeunesse en mal d’aventures, dans une époque qui a érigé le principe de précaution en droit de l’homme, il est désormais une référence: lui et ses livres l’ont convaincue qu’ailleurs est plus beau que demain (Morand). Et si les expéditions à pied, en cheval, en voiture se multiplient vers le Kazakhstan ou la Chine, la cause est à chercher dans la geste sylvanotessonnienne qui a donné le signal du départ à une génération, moins pour découvrir le monde que pour s’en pénétrer.

Mais le charme ne fonctionne pas que pour les moins de 20 ans.

La France, qui depuis deux cents ans se laisse guider par la figure de «l’intellectuel engagé», plébiscite aujourd’hui l’aventurier. Naguère, elle succombait à de grands esprits souvent agrégés de philosophie, acharnés à défendre les grandes causes, quand ils ne construisaient pas d’ambitieuses explications du monde. Ils avaient nom Sartre ou Aron.

Et voilà qu’à l’aube du XXIe siècle, un nouveau type de référence a surgi: Tesson n’est pas agrégé, il est tanné par le vent, couturé par la vie, il dispense une leçon qui ne doit rien à un caïman de la rue d’Ulm mais à la sagesse de la marche et aux vertus de la lecture. Il n’a pas de système à proposer. Son propos est simplement accordé à son expérience. Il libère une énergie, qu’il qualifie de vagabonde ; elle est aussi contagieuse.

Le vieux pays recru d’épreuves se laisse prendre par ce flûtiste gracieux qui lui tend la main, et par la seule magie de son verbe, lui fait entrevoir quelque chose qui ressemble effectivement au paradis.

(1) «L’Énergie vagabonde», Robert Laffont, coll. «Bouquins», 1472 p., 32 €.

(2) Alexandre Poussin, «Marche avant», Pocket, 2011.


Source : Le Figaro - Par 


samedi 19 décembre 2020

Charles Pépin : Lire pour se rencontrer

 

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vendredi 18 décembre 2020

Charles Pépin et la confiance - Le figaro Madame

 Entretien. - Pour rebondir dans ce contexte inédit, quoi de plus libérateur, puisqu'elle s'impose à nous, que d’apprivoiser l’incertitude ? Le philosophe, auteur de La confiance en soi, une philosophie (1), nous guide dans cette voie.


Charles Pépin, philosophe et co-auteur de la bande dessinée 50 nuances de Grecs.


Madame Figaro. - Est-ce que même un philosophe peut être stressé face à l’incertitude ?

Charles Pépin. – Quand elle est trop grande, on angoisse forcément, c’est humain. J’ai alors trois bouées de secours. La première, c’est d’arrêter de me crisper sur l’objectif, pour me réjouir de chaque étape. Par exemple, la sortie de mon livre a été décalée à cause du confinement. Au lieu d’être en boucle sur sa date de sortie, je me dis que cela me donne l’occasion d’écrire un livre meilleur, en tout cas, un livre que je préfère. La deuxième bouée, c’est la créativité. Souvent, le changement nous angoisse parce que les choses ne se passent pas comme nous l’avions prévu. Alors que la vraie vie, c’est d’être pris au dépourvu : en étant créatif, je vais peut-être inventer quelque chose de meilleur pour moi. La troisième bouée, c’est de faire ce qui me fait plaisir. Au lieu de m’accrocher à ce qui aurait dû être fait. Bien sûr, il y a des cas où il est plus difficile d’être capable de cette légèreté du rebond. Mais je remarque autour de moi que, bien souvent, l’angoisse pousse les gens à poser des limites qui n’existent pas. Et les prive des possibilités de rebond, de l’ouverture d’un espace.


La question de la confiance est centrale dans une période comme celle que nous traversons


On devrait apprendre cela à l’école !

Mais c’est bien le problème : l’école, et les grandes écoles, apprennent à anticiper, partant du présupposé que l’essentiel peut être prévu. L’incertitude est vue comme l’exception alors qu’elle est la règle. C’est bien ce qu’a révélé la crise du Covid. La technologie accroît cette illusion du risque zéro : quand on se rend à un rendez-vous, notre téléphone nous indique en fonction de la circulation qu’on arrive dans 22 minutes si on prend tel ou tel chemin plutôt que tel autre. Mais ce n’est pas la réalité de l’existence humaine. On devrait apprendre aux jeunes : prévois ce que tu peux prévoir, mais sache que ton plus grand talent sera de réagir à l’imprévu.

Vous écrivez même qu’il faut apprendre à l’aimer ?

Parce qu’on ne peut pas accepter quelque chose sans aller jusqu’à l’aimer. La vraie acceptation relève du consentement. La question de la confiance est centrale dans une période comme celle que nous traversons. Car la confiance, ce n’est pas être sûr de soi, c’est savoir qu’il y aura des imprévus, mais qu’on aura quand même confiance, et que plus il y a d’incertitude, plus il y a de liberté. Sartre l’a bien montré : la liberté est angoissante, mais elle ouvre le champ des possibles. Donc, il ne faut surtout pas avoir honte de cette peur qui monte face aux changements, mais l’accueillir pour mieux la métamorphoser, changer une peur qui paralyse en une peur qui libère un mouvement.


(1) La confiance en soi, une philosophie, de Charles Pépin, Allary Éditions, 218 p., 18,90 €. Disponible sur parislibrairies.fr.

SENSE AGENCY : LES EXPERS QUI FONT BOUGER LES LIGNES !

 


Tous les quinze jours, Sense Agency et Michel Poulaert, expert en optimisme et motivation vous propose un webinar  qui vous donnera l'occasion de rencontrer des conférenciers de renom dont l'expertise est reconnue internationalement. 

PROCHAIN RV LE JEUDI 14 JANVIER 2021 - 12H45

AVEC 

JOEL DE ROSNAY


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jeudi 17 décembre 2020

La culture, entre déconfiture et réinvention avec Jacques Attali et Anne Jonchery


Les modalités du déconfinement prennent effet dès aujourd’hui. Mais les salles de spectacle et de cinéma, dont la réouverture était pourtant envisagée, restent fermées.

Quelle est la place de la culture dans notre société ? Comment le confinement a-t-il affecté les pratiques culturelles ? Peut-on espérer un retour au monde d’avant pour le secteur de la culture ?


Nous serons en compagnie de : 

Jacques Attali, économiste, écrivain et auteur de “L’économie de la vie” (Fayard)

Anne Jonchery, chargée d’études au Département des études, de la prospective et des statistiques au ministère de la Culture. Titulaire d’un doctorat en muséologie, elle travaille sur les questions de médiation culturelle, de socialisation à la culture et notamment de socialisation aux patrimoines.

Critère de distinction entre produit essentiel et non essentiel

"Qu'est-ce qui n'est pas essentiel ? C'est ce qui permet de n'est pas nécessaire pour vivre. Il y a des choses qui ne sont pas nécessaires pour vivre, mais on ne peut pas ranger la culture dans les biens qui ne sont pas nécessaires pour vivre. Ou alors, on fait l'apologie de l'analphabétisme, de la barbarie. C'est absurde." Jacques Attali

Par définition, la culture, c'est essentiellement être ensemble. C'est le bien essentiel premier de nos cultures. C'est pour ça que je préfère parler d'économie de la vie. Les secteurs de l'économie de la vie sont la santé, l'éducation, la culture, la recherche, l'énergie propre ou le logement durable... Jacques Attali

C'est aussi paradoxal qu'au moment où on parle de l'importance de la laïcité, on fasse le choix de privilégier les fêtes d'une religion sur les fêtes laïques et qu'on préfère ouvrir les lieux de culte plutôt que les lieux culturels. Jacques Attali

"Ce qui pose problème, c'est être ensemble. C'est ça qui pose problème aux virus et on peut le comprendre. Mais alors, il faut interdire "l'être ensemble" provisoirement, d'une façon équitable. Il ne faut pas permettre l'être ensemble, commercial ou religieux et interdire tout "être ensemble" culturel. Ça n'a pas de sens. Il faut que ça soit équitablement limité." Jacques Attali


Une femme à vélo, devant un cinéma fermé pendant le confinement Crédits :  PASCAL GUYOT - AFP

Le silence sur la question de l'éducation

"Les champs de culture sont des acteurs de l'éducation. Je trouve qu'il y a un silence trompeur de l'enseignement supérieur et de la recherche aujourd'hui, pas mobilisé par son ministère non plus. Ils pourraient réclamer davantage de droits aux enseignements." Jacques Attali

Il y aura une grande revanche ultérieure quand tout cela sera, je l'espère, bientôt calmé, parce qu'il y aura une grande colère du monde universitaire et de ceux qui n'auront pas pu s'exprimer. Je pense en particulier aux étudiants à qui on aura privé d'un bien véritablement essentiel qu'est l'éducation. Jacques Attali

Une réduction des écarts entre les groupes sociaux dans les pratiques culturels

La suppression de la culture de sortie, la difficulté d'accéder à certains produits culturels a eu des conséquences. La culture d'écran pour le coup, n'était pas confinée, pas entravée par la crise sanitaire. Parmi les résultats les plus saillants de l'étude, on a pu constater une réduction des écarts entre les groupes sociaux à l'échelle des pratiques en amateur et des consommations culturelles. Anne Jonchery


Gilles Babinet Comment les géants du numérique tuent leurs concurrents européens ?


Les grandes plateformes numériques étouffent leur concurrence. L’Europe relève le défi pour faire émerger des champions sur des marchés aussi stratégiques que le cloud (stockage des données). Un marché qui pèse 31 milliards d’euros et progresse de 20 % par an.

Copier. Acquérir. Tuer. Trois verbes qui résument la stratégie déployée par les géants du numérique, essentiellement américains. Il était temps de réagir. Soupir de soulagement de Théo Hoffenberg fondateur de Reverso à l’annonce du plan européen. L’entreprise, 70 millions d’utilisateurs (+ 50 % cette année) se présente comme le leader mondial de la traduction en ligne devant Google et Deepl.

Au départ, nous avions 50 % du marché de la traduction en ligne puis Google a intégré la traduction automatique dans ses services »,”observe cet ingénieur polytechnicien passionné de langues. C’est gratuit pour l’utilisateur et cela permet de tuer un concurrent.










Conserver la capacité d’innover

“ La stratégie déployée par Microsoft avec Teams est la même ” , constate Philippe Pinault, créateur de Talkspirit, un réseau social d’entreprises. Avec le Digital Services Act et le Digital Markets Act, l’Europe relève le défi pour conserver sa capacité à innover dans le numérique. Car le fossé ne cesse de se creuser.

Dans le cloud (stockage en ligne des données numériques), le montant des investissements européens représente celui que les Américains faisaient dans ce secteur il y a dix ans. Il n’est pas trop tard. Les compétences sont toujours là. “ On forme plus de codeurs que les États-Unis et un peu moins que la Chine, mais notre niveau est plus élevé ” , explique Gilles Babinet, spécialiste des questions numériques et créateur de plusieurs sociétés dans ce domaine.

Le cloud, un marché convoité

Et de multiples points d’entrée technologiques émergent pour reprendre pied sur ces marchés, notamment dans le cloud. C’est le cas de Kubernetes, développée à Paris à l’école 42, qui révolutionne le stockage et la mise en réseau de données.

Ce marché stratégique est convoité par tous les grands acteurs américains et chinois. “ En Europe, il pèse 31,2 milliards d’euros et progresse de 20 % chaque année. ”

La bonne nouvelle, c’est que l’Europe a été, cette fois, beaucoup plus agile. “ Pour la RGPD (protection des données), il a fallu huit ans avant d’aboutir à un texte. Cette Commission n’est en place que depuis un an et demi. Elle a su avancer très vite avec des textes structurants. ”

“Les pays européens divisés”

En revanche, les pays européens continuent à être divisés. Les acteurs américains et chinois en profitent. “ Certains pays de l’Est sont favorables à Huawei quand l’Italie et l’Espagne y sont opposés. Microsoft a les faveurs d’autres pays. ” Une vision partagée apparaît plus que jamais nécessaire.

Rien ne se fera par ailleurs sans des investissements massifs dans la recherche fondamentale. C’est l’autre mauvaise nouvelle. Les pays frugaux appelés aussi “ les quatre austères ” (Pays-Bas, Danemark, Suède et Autriche) ont fait pression pour revoir ces budgets à la baisse, regrette Gilles Babinet. 

vendredi 11 décembre 2020

Maud Fontenoy : Un Noël engagé pour les océans




 

Georges Vigarello : Comment sommes-nous devenus fatigués ?

 Dans une synthèse historique magistrale, Georges Vigarello revient sur les « métamorphoses » et « l’extension du domaine » de la fatigue depuis le Moyen Âge.

Fatigue des soignants, fatigue persistante des malades « guéris » du Covid-19, fatigue psychologique liée aux confinements successifs, etc. L’Histoire de la fatigue de Georges Vigarello, à laquelle celui-ci a adjoint une préface en lien avec la pandémie, n’a jamais été autant d’actualité. Avec ce nouveau livre, l’historien, connu entre autres pour ses travaux sur le corps, les émotions, la virilité ou encore le gras, se saisit donc d’un nouvel objet original susceptible d’une analyse historique.


La fatigue ou les fatigues ?

Les « XXe et XXIe siècles ont vu une irrépressible extension du domaine de la fatigue. » Dans le domaine professionnel, les « burn out » sont médiatisés, dans le privé, la « charge mentale » qui touche les femmes, toujours victimes d’une inégale répartition des tâches ménagères et de l’éducation des enfants, est mise en avant. « Une hypothèse traverse ce livre, écrit son auteur : le gain d’autonomie, réelle ou postulée, acquis par l’individu des sociétés occidentales, la découverte d’un "moi" plus autonome, le rêve toujours accru d’affranchissement et de liberté ont rendu toujours plus difficile à vivre tout ce qui peut contraindre et entraver. D’autant que s’y ajoute le rappel, du coup possible, des fragilités, des vulnérabilités. »

L’usage d’un même mot, celui de fatigue, pourrait laisser croire une continuité de cet état à travers les époques, symbole de la « limite » et de la « fragilité » de l’homme, avec ses deux versants : « interne », à l’échelle de l’individu, et « externe », en provenance de son environnement au sens large. La pérennité du terme désignant ce phénomène masque pourtant ses « métamorphoses » depuis le Moyen Âge, où débute l’enquête de G. Vigarello, jusqu’à nos jours. En effet, « la perception de la fatigue varie d’une époque à l’autre » ; et ces variations ont de nombreux corollaires qui se traduisent dans les corps, les esprits, les conceptions médicales, l’organisation du travail, le sport, la violence, etc.

Les fatigues évidentes changent au fil des temps. Au Moyen Âge, c’est la « fatigue du combattant » qui focalise l’attention, dans une moindre mesure celle du voyageur ou, dans le domaine religieux, celle aux vertus rédemptrices. Quant à celle du travailleur – le paysan –, elle est ignorée, à cause de la valorisation du fait guerrier qui domine alors. A l’époque classique, avec la montée en puissance de la noblesse de robe, les « lassitudes » prennent une place nouvelle, des gradations apparaissent ainsi qu’une « amorce du chiffre » relative à la fatigue. Avec les Lumières, la fatigue devient plus sensible. C’est aussi le début du dépassement de soi via l’exploration du monde, la naissance de l’entrainement pour repousser ses limites. Le XIXe siècle est celui des fatigues ouvrières, étudiées – de plus en plus calculées – non pas tant par philanthropie que pour estimer le repos nécessaire à une maximisation de la production avec la naissance de la société industrielle – il en va de même avec la préoccupation de disposer de soldats aptes aux armées. Certains des effets délétères de cette nouvelle société amènent à s’intéresser à la fatigue générée par les conditions de vie, le temps de travail ou le labeur des enfants. Enfin nos sociétés contemporaines, de plus en plus dominées par des emplois de bureaux et la numérisation, charrient leur lot de « fatigues plus sourdes », davantage psychologiques, liées par exemple au trop plein d’informations. Enfin, ces fatigues actuelles rejoignent plus globalement l’individualisation et la démocratisation évoquées par G. Vigarello au seuil de son livre.

 

Corps et sensibilités

L’histoire de la fatigue rejoint aussi celles des corps, dont G. Vigarello s’est déjà fait l’historien, et de ses remèdes. Au Moyen Âge, la fatigue est envisagée comme une « perte d’humeurs » ; en conséquence, les fluides sont prescrits pour restaurer la vigueur. Pour les Lumières, la fatigue est liée aux fibres et autres réseaux, mais aussi à l’excitation non maitrisée. On recherche alors des « toniques » pour la résorber, et la période est ainsi marquée par le développement de la trinité thé, café et chocolat. Le XIXe siècle, celui des machines et de l’énergie, est marqué par un intérêt pour l’alimentation, les calories et les nourritures à privilégier ou exclure, mais aussi pour les postures avec la naissance de l’ergonomie. Enfin, « [l]a fatigue d’aujourd’hui est perçue dans le langage numérique, privilégiant les messages internes, les sensations, la connexion et la déconnexion. » Elle est abordée par le biais des relations, mais aussi via la chimie et la biologie (rôle des hormones, place des drogues et des médicaments).

« Affinements et degrés se précisent avec le temps. Notre civilisation invente des sensibilités, crée des nuances, fait exister de proche en proche des fatigues qui, auparavant, n’existaient pas, découvre avec le cours de l’histoire, des états longtemps ignorés. » G. Vigarello repère des changements dans le vocabulaire : l’arrivée des termes « langueur », « courbature », « dépérissement », « stress ». Il met en lumière des moments clés comme la Grande Guerre avec un changement de regard sur la fatigue, consécutif d’un « franchissement de seuil », ou encore les totalitarismes avec l’épuisement complet recherché de leurs victimes alors que se développent en parallèle les loisirs et les vacances sous le Front Populaire.

Plus largement, la fatigue se déplace progressivement, du physique vers le psychologique ; ce dernier ayant d’ailleurs de plus en plus souvent des traductions sur le précédent. Elle devient plus globale et entretient des liens étroits avec nos sociétés d’individus, avec la question de l’autonomie et des contraintes. « Tel est bien l’enjeu de cette démarche historique qui est aussi généalogique : montrer comment ce qui semble depuis toujours ancré dans les chairs s’inscrit aussi, au fil des siècles, dans les consciences, les structures sociales et leurs représentations, jusqu’à se redéployer et nous atteindre au plus profond. » La fatigue est désormais intégrée à notre « quotidien ».

 

L’Histoire de la fatigue de Georges Vigarello s’impose comme une démonstration passionnante d’une très grande richesse, mobilisant des sources impressionnantes, autant littéraires, scientifiques qu’historiques. Son livre aurait pu faire écho aux thèses du sociologue et philosophe allemand Harmut Rosa sur « l’accélération », envisagée sous ses différentes formes (technique, changement social ou rythme de vie) et ses conséquences en termes de nouvelles aliénations, ou encore à 24/7. Le capitalisme à l'assaut du sommeil de l’américain Jonathan Crary, qui constituent autant d’explications complémentaires des causes contemporaines de notre fatigue. In fine, la fatigue constitue un phénomène dont seule une analyse pluridisciplinaire – biologique, psychologique et sociologique notamment – est en mesure de rendre compte, analyse permise ici par la synthèse historique.


par Benjalin CARACO

Frédéric Encel : "Les 100 mots de la guerre".

 Frédéric Encel: «Les 100 mots de la guerre»



Frédéric Encel publie «Les 100 mots de la guerre» chez Que sais-je. Pourquoi fait-on la guerre ? Comment la faisait-on avant et à quoi ressemblera-t-elle demain ? Frédéric Encel nous propose de la regarder bien en face dans son dernier livre publié aux Presses universitaires de France, dans la collection Que sais-je. Un livre dans lequel le géopolitologue égrène cent mots du pire des maux, et explique que le vocabulaire de la guerre est multiple, et s’enrichit sans cesse des progrès de la technique.

jeudi 10 décembre 2020

Pascal Picq : s'adapter ou périr

 


Quels enseignements tirer de la pandémie ?

Avec Pascal Picq, paléoanthropologue et maître de conférences au Collège de France, il publie « S’adapter ou périr » (éditions de l’Aube)

Forum Zéro Carbone 2020 : les villes, cinq ans après la COP21

 Le 12 décembre 2015, dans le cadre de la COP21, était signé à Paris un accord historique pour la lutte contre le dérèglement climatique ; limiter le réchauffement à un niveau inférieur à 2°C et atteindre la neutralité carbone à horizon 2050. La même année, Anne Hidalgo, maire de Paris, et Michael Bloomberg, envoyé spécial de l'ONU sur les villes et le climat, avaient réuni 1.000 maires du monde entier à Paris afin de lancer un signal fort en direction des États : des solutions existent et les villes ont le pouvoir d'agir.

Cinq ans après la COP21, la Ville de Paris et La Tribune organisent le Forum Zéro Carbone les 10 et 11 décembre. Cet événement 100% digital réunira sur deux jours les acteurs de la lutte contre le dérèglement climatique. 140 décideurs de haut niveau, (maires français et internationaux, associations et ONG, scientifiques et représentants de la société civile, chefs entreprises) interviendront au cours de cinquante débats afin de dresser le bilan des avancées au regard des objectifs de l'Accord de Paris mais aussi de trouver les nouveaux axes d'actions à mettre en œuvre pour relever ce défi historique qu'est la préservation de notre planète.







Jeudi 10 décembre, seront présents les maires de la plupart des métropoles françaises dont Johanna Rolland (Nantes et présidente de France Urbaine), Christian Estrosi (Nice), Jean-Luc Moudenc (Toulouse), Emmanuel Grégoire (premier adjoint à la Maire de Paris), Mickaël Delafosse (Montpellier), Catherine Vautrin (Grand Reims), Nicolas Mayer Rossignol (Rouen) ; mais aussi des entreprises au cœur de la transition écologique dont Bertrand Camus (Suez), Marianne Laigneau (Enedis), Philippe Wahl (La Poste), Olivier Wigniolle (Icade), Arnaud Leroy (Ademe) et des représentants de la Banque des Territoires, ADP, Orange, EDF, RATP, Veolia Eau, Tagerim, l'ARCEP...

Vendredi 11 décembre s'ouvrira avec Anne Hidalgo (maire de Paris et présidente de l'AIMF), Eric Garcetti (maire de Los Angeles et président du C40), et des maires du monde entier, en visioconférence, ainsi que les acteurs clefs de la COP 21 comme Laurent Fabius (Président du Conseil Constitutionnel), Jean Jouzel (GIEC Climat), Laurence Tubiana (Fondation européenne pour le climat) ; des intellectuels, comme Carlos Moreno, l'inventeur de la "ville du quart d'heure" et Jacques Attali (Fondation Good Planet) ; des représentants de la société civile, de la Convention citoyenne pour le climat et des ONG avec Cécile Duflot (Oxfam) ; de nombreux chefs d'entreprise placés au cœur de la transition verte : François-Henri Pinault(Kering et Fashion Pact), Jean-Laurent Bonnafé (BNP Paribas, EpE), Jean-Bernard Lévy (EDF), Stéphane Richard (Orange), Marie Ange Debon (Keolis). Une large place sera consacrée à la gouvernance locale et à l'action citoyenne, avec la présence de membres de la convention citoyenne pour le climat. Une déclaration sera adressée par les maires aux négociateurs de la COP26 qui se tiendra à Glasgow en Ecosse en 2021. Jean-Yves Le Drian, ministre de l'Europe et des Affaires étrangères et Emmanuel Macron, le président de la République clôtureront la journée, depuis le Conseil européen à Bruxelles.

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Elodie Gentina : Génération Z : management, mission, confiance... Qu'est-ce que les jeunes attendent de l'entreprise ?

 Elodie Gentina est enseignante-chercheuse à l’IESEG School of Management et conférencière. Sa spécialité ? La génération Z. Ces jeunes qui veulent être à la fois en team et libres. Avoir du temps libre et être des acteurs écoutés dans l’entreprise. Ne plus avoir de métier mais une mission. Autant de paradoxes avec lesquels l’entreprise va devoir composer. Interview.

Il y a eu les X, complètement accros au boulot. Les Y, qui voulaient changer le monde en travaillant. Qu'attendent les Z de l'entreprise ?

Elodie Gentina : Pour les X, l’entreprise était une sorte de substitution de la famille. Le travail était extrêmement important, il fallait un bon salaire et un bon boulot pour s’en sortir dans la vie. Les Y étaient plutôt dans une logique donnant-donnant : l’entreprise devait leur montrer ce qu’elle pouvait leur apporter, et, si ça valait le coup, ils s’investissaient en retour. Pour les Z, c’est encore autre chose. Ils n’arrivent pas à se projeter, et remettent vraiment l’entreprise en question. Leur ambition n’est pas de gravir les échelons, mais de protéger un bon équilibre entre leurs vies personnelle et professionnelle. Réussir dans la vie, c’est avant tout réussir SA vie. Au niveau de leur job, ça se traduit par l’intérêt du poste, la possibilité de s’investir et de grandir. L’entreprise est perçue comme une sorte d’école apprenante et partageante, pas comme un lieu de sacrifices.

Avant, les jeunes diplômés rêvaient de jobs à hauts salaires dans des entreprises internationales à forte notoriété. Aujourd'hui, quelles sont les attentes des jeunes ?

E. G. : En majorité, les jeunes générations considèrent que les grandes entreprises ne sont pas suffisamment engagées au niveau social et environnemental. Or c’est vraiment ce qu’elles souhaitent retrouver dans leur vie professionnelle – elles préfèrent d’ailleurs parler de « mission » que de « métier ». Les Z savent décortiquer les discours, ne sont plus dupes, s’intéressent aux fondations d’entreprise... Au-delà de l’engagement, l’autre critère important, c’est la notion d’apprentissage. Ils envisagent l’entreprise au prisme de l’enrichissement personnel. Le résultat, c’est qu’on ne fait plus intervenir les mêmes gens, en cours : on va privilégier des profils différents. Par exemple, j’ai invité une exploratrice qui travaille chez Décathlon, ou un créateur d’entreprise qui n’embauche que des jeunes, avec l’objectif de leur confier son entreprise.

On les dit créatifs, participatifs, connectés... Cela se traduit-il au travail ?

E. G. : Quand on parle de l’hyperconnexion des Z, il faut faire attention : oui, ils comprennent les outils numériques, mais ils ont surtout besoin d’être connectés aux gens « en vrai ». Ils cherchent des relations authentiques : on voit d’ailleurs que le scoutisme remonte en flèche chez les jeunes ! Leur force, c’est le sens de la communauté. Ils ne sont peut-être pas fidèles à l’entreprise, mais ils sont fidèles à leurs collaborateurs. Ça doit faire réfléchir les entreprises sur la notion d’équipe. Ils aiment créer, travailler « en mode projet ». Pour les organisations, c’est l’occasion de développer l’« intrapreneuriat ».

Ils vivent et se regroupent en tribus. Dans l'entreprise, qu'est-ce que cela entraîne en matière de collaboration avec les équipes ? Et de hiérarchie ?

E. G. : L’esprit d’équipe est l’un des premiers critères de fidélité à l’entreprise. Très souvent, ils restent pour l’équipe : leurs collègues deviennent des copains, ils aiment travailler en team. On est passé d’une fidélité d’entreprise à une fidélité sociale et collective. Ce n’est plus quelque chose de subi, mais de choisi. Aux entreprises de le comprendre, d’agir, en menant des actions pour la communauté, la fédérer. Évidemment, le rapport à la hiérarchie est différent. On passe d’un mode pyramidal à un mode réseau. Cela se traduit dans les outils qu’ils utilisent : aux e-mails, ils préfèrent WhatsApp, Telegram, Slack..., autant de services qui permettent de contacter les managers de façon instantanée, sur un pied d’égalité. Ce n’est pas une crise de l’autorité, mais une crise de crédibilité des porteurs de l’autorité. On ne respecte plus son manager pour son âge ou son expérience, mais pour ses compétences – à savoir qu’un bon leader doit être proche de ses équipes, leur faire confiance, être avec elles au quotidien et non pas dans un bureau en haut d’une tour... Ce qui est très important aussi, c’est de faire des retours réguliers, et non plus seulement de grands entretiens annuels.

Le télétravail et le désir d'agilité sont au cœur de leurs envies. Comment les entreprises peuvent-elles conjuguer ce désir de proximité et leur volonté de liberté ?

E. G. : Pour les entreprises, il s’agit de changer de position sur la confiance. Aujourd'hui, on est encore dans un système de contrôle. Or la jeune génération demande de plus en plus de flexibilité : il devient difficile de lui demander de travailler cinq jours par semaine, de 9 heures à 19 heures ! Les jeunes veulent pouvoir aller à leur cours de tennis à 17 heures, et éventuellement revenir travailler à 20 heures ! Pour que cette combinaison soit possible, il faut faire des retours réguliers sur les résultats – sans entrer dans une forme de flicage –, et faire la liste des moyens et des contenus mis en œuvre.

Fini le temps où l'on pouvait les retenir en leur faisant miroiter des évolutions de carrière et des augmentations de salaire annuelles. Comment les entreprises peuvent-elles retenir les plus jeunes ?

E. G. : Il existe deux nouvelles formes de reconnaissance : la reconnaissance existentielle, et la reconnaissance intégrative. La reconnaissance existentielle vient des qualités des managers : sont-ils capables d’écouter, d’aider, de faire confiance à leurs équipes ? La reconnaissance intégrative, c’est la volonté de contribuer à la transformation de l’entreprise, à la conduite du changement. Les solutions sont nombreuses : faire du « mentoring » inversé en demandant aux jeunes de former les seniors aux outils numériques, accorder une demi-journée par semaine à des projets d’intrapreneuriat, créer des ComEx qui intègrent les plus jeunes... l’important, c’est d’accorder aux jeunes du temps pour l’entreprise en dehors de leur mission propre.

Les jeunes n'envisagent plus de faire carrière au sein d'une seule entreprise, mais envisagent-ils seulement de travailler toute leur vie ?

E. G. : Je pense sincèrement que les termes de « carrière » et de « métier » n’auront plus lieu d’être. Les Z sont prêts à rester dans la même boîte pendant longtemps si on leur confie différentes missions, différents projets ! Ils veulent pouvoir faire plusieurs activités ! Même si cela implique de partir faire le tour du monde pendant un an. Ils sont au courant de tout ce qui se passe dans le monde, ont des amis partout... Ils ont envie de voir de plus près ce qu'il y a ailleurs. Leur relation à l’avenir n’est plus du tout la même. Si on leur demande où ils s’imaginent dans dix ans, il y a de fortes chances pour qu’ils répondent qu’ils ne savent pas. Ça n’est pas une question de manque de motivation, mais simplement une vision différente de la vie de l’entreprise.

Ces dernières années, on a eu l'impression qu'être entrepreneur incarnait une sorte de Graal pour les plus jeunes. Est-ce encore le cas ?

E. G. : Pour eux, l'objectif n’est pas forcément de créer sa boîte, mais d’être libres de travailler comme ils en ont envie. En 2018, une étude IPSOS montrait que seuls 36 % des jeunes voulaient créer leur entreprise. Ils sont plutôt attirés par l’intrapreneuriat : l’équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle est extrêmement important pour eux. Ils savent que quand on crée sa société, c’est quelque chose que l’on peut rapidement perdre.


Plus de liberté, plus d'humain, plus de temps libre, moins de hiérarchie..., les exigences envers les entreprises sont élevées. Ces dernières peuvent-elles y répondre dans un contexte économique tendu ?

E. G. : La question n’est pas tellement de savoir si elles vont le pouvoir : elles le doivent ! Bien sûr, tout n’est pas possible, mais elles peuvent commencer par mettre de petites choses en place. En ce qui concerne les outils, cela passe par l’arrêt des e-mails en interne, pour implanter des outils plus communautaires. En matière d’équipe, elles peuvent créer des systèmes de sociabilisation inversée, les faire travailler en binôme avec des seniors. Et pour ce qui est de la flexibilité, c’est faciliter le télétravail, revoir les modes hiérarchiques, ne plus faire d’entretiens annuels, au profit de feed-back informel plus régulier, intégrer les jeunes dans la transformation, instaurer des temps libres. Il faut comprendre que si on perd les jeunes dans un contexte économique tendu, on perd les ressources de demain.