vendredi 25 septembre 2020

BRUNO MARION : CE SERA MIEUX APRÈS ?

Les deux questions que l’on me pose le plus

Les deux questions que l’on me pose le plus pendant cette crise COVID, c’est :

Est-ce que ça va revenir comme avant ?

Est-ce que cela sera mieux après ?

Je vous propose de répondre à ces deux questions en utilisant la grille de lecture que nous offrent les théories du chaos.

Pourquoi je me sers des théories du chaos ?

Pourquoi les théories du chaos ?

Parce que c’est une des grilles de lecture les plus récentes à notre disposition pour comprendre le monde 

Et aussi et surtout parce le monde est devenu chaotique au sens scientifique du terme !

De tout temps, l’être humain a utilisé essentiellement (pas uniquement) 3 grilles de lecture pour comprendre le monde et interpréter le sens de sa vie :

Les religions et les spiritualités

Les sciences

La philosophie

Selon les lieux et les époques, c’est plutôt une de ces approches qui a dominé. C’est plutôt la religion qui a dominé au cours des 2000 dernières années puis la science depuis 150-300 ans.

Et à chaque évolution de la religion (de l’animisme au polythéisme au monothéisme par exemple), ou à chaque évolution de la philosophie ou des sciences, notre vision du monde a évolué !

Avec Newton, le monde et le cerveau sont vus comme des machines.

Avec l’apparition de l’ordinateur, le cerveau est vu… comme un ordinateur.

On a pensé que la terre était plate, puis au centre de l’univers, puis un grain poussière au milieu de l’infini…




Avec le recul, on peut dire qu’à chaque fois on se trompe !

Et en même temps à chaque évolution des religions, de la philosophie ou des sciences, on a souvent fait un bond en avant dans la compréhension du monde et du sens de notre vie.

C’est pourquoi je vous propose d’utiliser le nec plus ultra des sciences : aujourd’hui ce sont les théories du chaos et de la complexité !

Alors…

Est-ce que ça va revenir comme avant ?

Non, parce que cela n’est déjà plus comme avant ! On a déjà passé un certain nombre de seuils.

Regardez le travail à distance. Si on projette les courbes d’avant le COVID, il aurait fallu 20 ans pour arriver à ce qui est en train de se mettre en place…

On a eu 3 mois d’essai gratuit et obligatoire !



Et on ne va certainement pas revenir complètement en arrière.

Bien sûr, pour beaucoup de personnes, le travail à distance disparaît après la crise et tout revient comme avant pour eux. Mais le simple fait que pour 10 ou 20 % des gens le travail à distance devient une partie importante de leur vie professionnelle (et donc personnelle) change la réalité pour nous tous. Un seuil est passé…

De même, le simple fait de savoir que certaines choses se sont produites transforme notre manière de penser. Même si on peut croire que l’on va aller à la plage et oublier le confinement, quelque part dans notre cervelle on sait que cela s’est produit et que donc cela peut se reproduire.

Si l’on peut vivre avec l’illusion que l’on a oublié, on ne peut pas réellement et complétement oublier ce qui s’est passé.

Des seuils ont été passés : ce qu’on appelle dans les théories du chaos des Tipping Points.

Avant même la crise due au COVID, parce que l’on a jamais été aussi nombreux, aussi connectés, et qu’un certain nombre de phénomènes s’accélèrent (par exemple la diffusion de l’information), on est rentré dans une phase dite chaotique. La principale caractéristique, de cette phase est l’auto-amplification, l’effet boule de neige, appelé effet papillon dans les théories du chaos : un petit changement peut entraîner des conséquences gigantesques.




Bien sûr, il y a déjà eu des crises avant celle-ci ! Il y a aussi déjà eu des pandémies dont certaines ont été beaucoup plus meurtrières. La différence avec ce que nous avons vécu (et sommes encore en train de vivre), c’est l’échelle et la vitesse : aucune pandémie, aucune crise, n’a mis à l’arrêt la moitié de la population mondiale en quelques semaines !

Aucune transition n’a impacté autant d’être humain en si peu de temps.

Crises cycliques et crises systémiques

Avant on parlait de crises cycliques : c’est le phénomène de la bulle. Ça monte, ça monte, ça monte, puis la bulle explose. Et ça recommence…

Il y a bien sûr toujours des crises cycliques. A celles-ci se superposent des crises appelées systémiques ou polycrises.

Ainsi, on a une crise sanitaire qui entraîne une crise économique qui elle-même entraine une crise sociale (cf. les protestations aux USA) qui peut entrainer une crise politique, etc.

Si on reprend l’exemple du télétravail, sa généralisation peut entrainer une diminution en besoin de bureaux, donc une crise de l’immobilier commercial, ou encore une crise de la restauration collective, qui peuvent elles-mêmes venir aggraver une crise économique qui peut alors entrainer une autre crise politique et sociale, etc.

Donc, non, cela ne va pas revenir comme avant, en tout cas dans un certain nombre de domaines.

Pour voir venir et comprendre les changements sociétaux qui vont avoir le plus de conséquences, je vous invite à rechercher et à observer les phénomènes qui s’auto amplifient comme des boules de neige… qui peuvent à un moment entraîner des avalanches !

Est-ce que cela sera mieux après ?

Ça dépend !

D’après les théories du chaos, une fois que l’on a passé le Tipping Point, les choses ne peuvent pas revenir à l’équilibre précédent.

Et j’ai une mauvaise nouvelle et une bonne nouvelle…

La mauvaise nouvelle : après la phase dite chaotique (celle où il y a les phénomènes d’auto amplification), il y peut avoir un effondrement. Le système s’écroule. C’est la deuxième loi de la thermodynamique : tout redeviendra poussière. Des organisations, des entreprises, et même la civilisation peuvent s’effondrer.

Et la bonne nouvelle ?

Après la phase dite chaotique, il peut aussi y avoir émergence d’un nouvel équilibre, d’un nouveau système, toujours plus complexe que le précédent.

On parle parfois de changement de phase. Edgar Morin parle lui de métamorphose. Dans les théories du chaos, on parle d’émergence ou encore de bifurcation.



On peut voir après la phase chaotique l’émergence de nouvelles entreprises, de nouvelles organisations sociales, de nouvelles manières de vivre ensemble, et peut-être même l’émergence d’une nouvelle civilisation !

Attention, une émergence, cela ne veut pas dire la disparition de tout le système précédent…

Au contraire, quand il y a émergence, le nouveau système transcende et inclus des éléments du système précédent : comme mon corps qui comprend des organes qui eux-mêmes comprennent des cellules, qui elles-mêmes comprennent des molécules qui comprennent des atomes, etc.

Alors, oui cela peut-être mieux qu’avant si on est du coté de l’émergence.

Il y a les collapsologues (et ils ont raison, on l’a vu, le système peut s’effondrer), moi je suis plutôt un émergeologue !

Oui ET non !

Une autre chose que l’on me demande beaucoup en ce moment, c’est : est-ce qu’il ne peut pas y avoir effondrement ET émergence ?

La réponse, c’est oui ET non !

Dans la vraie vie, il n’y a pas qu’un seul système, il y en a plusieurs. Je suis un système (l’ensemble de mes cellules), ma famille est un système, mon entreprise est un système, la France est un système, l’humanité est un système, etc.

D’après les théories du chaos, pour chaque système, c’est soit l’effondrement, soit l’émergence. Soit l’un soit l’autre.

Donc oui, il y a des systèmes qui s’effondrent (c’est parfois une bonne nouvelle) ET d’autres qui émergent

Vous n’avez jamais eu autant de pouvoir !

Alors, oui, je crois que le monde d’après peut être meilleur que le monde d’avant surtout si on a les bons outils pour observer et agir dans ce monde plus incertain.

Et en plus, nous n’avons jamais eu autant de pouvoir pour faire changer les choses !

Dans le monde d’avant, pour faire changer les choses, il fallait être très puissant, très riche ou être très nombreux et faire la révolution.

Dans le monde d’aujourd’hui, parce qu’il est devenu chaotique, grâce à l’effet papillon : individuellement, ou quel que soit la taille de sa société, de son équipe, on n’a jamais eu autant de pouvoir pour faire changer les choses.



Alors, pour nous aider à la fois à traverser ces crises et favoriser les émergences, on peut utiliser, les théories du chaos pour nous aider à prospérer dans ce monde plus incertain. On pourra alors être plus résilient et même profiter des crises.


Le chaos, c’est pas le bordel !

Les théories du chaos peuvent nous aider à avoir plus de pouvoir dans ce monde incertain si on comprend que :

Le chaos, c’est pas le bordel !

Ainsi, l‘effet papillon peut nous aider à comprendre et même à utiliser les effets d’auto-amplification. L’effet papillon peut aussi nous aider à identifier quels signaux faibles sont significatifs : ce sont ceux qui créent des phénomènes boule de neige.

Les images fractales, quant à elles, peuvent nous aider à voir émerger les nouveaux marchés et les nouveaux comportements.

L’attracteur étrange des théories du chaos peut lui nous aider à aller où on veut dans un monde imprévisible comme je le montre dans cet article.

Le monde change, il se métamorphose et cela peut être une excellente nouvelle si on a les bonnes lunettes et les bons outils !

Alors non, cela ne sera pas comme avant. Et oui cela peut-être mieux après !

Alors, est-ce que vous aussi vous voulez être un.e émergeologue ?


jeudi 24 septembre 2020

CONFERENCE DE CHRISTOPHE BOURSEILLER AU CLUB ERATOSTHENE

Christophe Bourseiller, conférencier, Sense Agency, intervenait au Club Erathosthène  sur le thème des mouvements sociaux émergents et "des signaux faibles".



A droite, Christophe Bourseiller - copyright Jean-Michel Dardour


Depuis toujours, Christophe Bourseiller est mû  par une inlassable curiosité, qui l'a amené à approfondir des domaines différents, à observer de près la diversité d'un monde en constante évolution.

Ecrivain, il est l'auteur d’une quarantaine d’ouvrages disponibles en librairie.

Journaliste, il a été conseiller éditorial de Frederic Taddéi pour l'émission de France 3 "Ce Soir (ou jamais)" d'octobre 2006 à juillet 2011 . Il produit actuellement les émissions "Notes d'histoire" et "C'est un complot", sur la Chaine Histoire. Il intervient par ailleurs dans "Le Nouveau Rendez-Vous", sur France Inter, dont il est conseiller éditorial.

Historien, il est titulaire d'un doctorat d'Histoire décerné par l'Université Paris 1 Sorbonne. Spécialiste du XXe siècle et des courants minoritaires, il a notamment enseigné à Sciences Po Paris de 2003 à 2012, puis à Sciences Po Lille de 2014 à 2017.

Passionné par les avant-gardes, les contre-cultures et les courants politiques ou religieux minoritaires, il a, sur ces sujets, écrit plusieurs livres.

Il est régulièrement sollicité par les médias et intervient souvent dans des colloques. Expert APM, intervenant GERME, il anime par ailleurs des conférences, des tables rondes, des débats dans le monde entier.

Il a enfin tourné en tant qu'acteur dans plus de trente films , sous la direction de réalisateurs prestigieux : Jean-Luc Godard , Yves Robert , Pierre Jolivet , Claude Lelouch , Jacques Demy, Josée Dayan ...

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Créé en 2006, le Club Eratosthène est un lieu de réflexion et de prospective s'intéressant au thème de la mondialisation. Le Club compte une soixantaine de membres issus du monde de l'entreprise, des grandes institutions culturelles, politiques, éducatives et sociales. Ses adhérents se retrouvent lors de dîners-débats organisés autour d’un thème et d’un conférencier expert.




Christian Clot, chez Euler Hermes

Christian Clot, conférencier SA, est intervenu chez Euler Hermes


Il a apporté toute son expérience d’aventurier des extrêmes pour nous dire comment notre cerveau est capable de s’adapter à toutes les formes de contraintes, comment les pensées positives permettent de sortis des angoisses et des peurs liées au confinement…

Christian Clot explore notre monde depuis plus de vingt ans, à la rencontre des milieux extrêmes et des humains qui les peuplent. Cela lui a permis de développer une vision pluridisciplinaire unique qui porte un regard sur notre monde et son futur empreint de réalisme, mais porté par l’espoir d’agir. Il a ainsi créé l’institut de recherche Human Adaptation, avec pour ambition de mieux préparer les femmes et les hommes au monde de demain. 

D’origine suisse, Christian Clot y étudie les arts dramatiques au conservatoire national, et devient comédien et cascadeur pendant une dizaine d’années. Très jeune, il se passionne pour les sports de pleine nature et l’exploration et effectue de nombreux voyages-aventure dès l’âge de 16 ans.

Christian Clot - Bruno Mazodier et Christian Clot




lundi 21 septembre 2020

FOCUS SUR REGIS ROSSI, ILLUSIONNISTE & CONFERENCIER MOTIVATEUR


Titulaire d'un DESS en Stratégie et Communication, Régis Rossi a accompagné des décideurs de grands groupes durant une quinzaine d'années dans les domaines du Marketing, du management et de la communication. Parallèlement, il a pratiqué l'illusion sous toutes ses formes (close-up, mentalisme et pickpocket).

Régis Rossi intervient auprès de nombreuses entreprises sous forme de conférences, team-buildings et formation.

En apportant un nouveau regard sur l'art managérial et la communication relationnelle, il démontre à partir des mécanismes de l'illusion comment nos émotions conditionnent nos perceptions, nos prises de décisions et nos comportements.

Egalement expert en ingénierie sociale, il intervient depuis 2015, auprès d'EPITA, sur les thèmes de la négligence "provoquée" et du risque humain.




Objectifs

Développer la performance d’équipe en renforçant le capital-confiance de chaque collaborateur,
Favoriser un état d’esprit
positif et coopératif,
Construire
des relations professionnelles durables et efficaces,
Démontrer
que les clés de la réussite nous appartiennent.

Contenu

A travers une conférence interactive inspirante, j'interviens sur des thématiques telles que l’intelligence émotionnelle, la conduite du changement, la communication (verbale et non verbale), la relation à l'autre, l'innovation, l’esprit d’équipe… avec comme expertise l'attention, la gestion des émotions dans la prise de décision et les perceptions.


Une approche créative

"Offrir une expérience dans un milieu a priori éloigné de celui de l’entreprise conduit l’individu à s’interroger sur ses propres pratiques.
Selon nos idées reçues, la plus grande force de l’illusionniste réside dans sa technique (agilité, dextérité).
Même si cette dernière est primordiale, elle n’est que la partie émergée de l’iceberg, car le véritable pouvoir de l’illusionniste ne repose pas uniquement pas dans son savoir-faire mais principalement dans son intelligence émotionnelle.
Cette réalité concerne également l’univers professionnel et le monde de l’entreprise.
Afin de permettre aux participants de comprendre ce mécanisme, je leur fais vivre des expériences fortes les invitant à prendre conscience de la place prépondérante des émotions, et leur apprenant à percevoir et déchiffrer celles des autres.
Une fois cette connaissance acquise, l’auditoire pourra l’appliquer dans ses relations professionnelles et aura les clés pour mieux s’engager dans le changement."









Sébastien Bohler : où est le sens ?

 L'humanité du XXIe siècle vit un cauchemar, mais nous avons une opportunité unique de nous réveiller.
Notre monde est au bord de l'asphyxie. Les espèces vivantes s'éteignent, les calottes glaciaires se liquéfient, les eaux montent, la température grimpe. Demain, nous serons exposés à des pénuries, à des migrations climatiques, et devrons lutter contre de nouvelles pandémies.
Sommes-nous à ce point impuissants et résignés à périr ?
Certainement pas !
Une ressource insoupçonnée se trouve enfouie dans notre propre cerveau. Un centre nerveux appelé cortex cingulaire nous pousse sans relâche à chercher du sens à nos existences. Cette quête de sens peut nous détourner de la croissance aveugle qui prépare notre perte.
Il s'agit de rééquilibrer notre cerveau en donnant la priorité à ce cortex cingulaire pour fonder une société basée sur la cohérence, la signification et le lien, qui nous motivera à moins




Sébastien Bohler est né le 15 novembre 1970 à Strasbourg. Diplômé de l'Ecole Polytechnique, il obtient un DEA en pharmacologie moléculaire et soutient une thèse en neurologie moléculaire. Il collabore en 2002 à la création de la revue Cerveau & Psycho dont il devient le rédacteur en chef. Il a également participé à l'émission Arrêt sur images sur France 5 avec une chronique portant sur les effets de la télévision sur le cerveau, puis il est intervenu dans l'émission la Tête au Carré sur France Inter où il a tenu une chronique sur les grandes avancées des neurosciences. Il continue de collaborer à cette émission. On a également pu le voir en 2012 dans l'émission 28 minutes sur Arte.Depuis 2007, il publie des ouvrages pour mieux comprendre le fonctionnement neurobiologique de nos émotions. En 2011, il s'essaye au roman avec Les soldats de l'or gris, un thriller sur les techniques de manipulations des esprits au service de l'espionnage.Il tient également un blog qui analyse l'actualité du point de vue des neurosciences et de la psychologie.

samedi 19 septembre 2020

Barbara Cassin : se souvenir des belles choses

Julia de Funès : "La mécanique métro, boulot, dodo est mise à mal avec le télétravail et c'est tant mieux!"

Petite fille du célèbre acteur français, la philosophe Julia de Funès, a publié plusieurs essais* au sujet du monde de l'entreprise. Elle analyse les effets de la généralisation du télétravail suite à la crise sanitaire.

Julia de Funes  -  Photo News
Peut-on déjà évaluer l’impact du télétravail généralisé sur le monde de l’entreprise?

Le télétravail s’est en effet généralisé. Il s’agit d’une tendance de fond qui est appelée à s’inscrire dans la durée. Ce que l’on remarque c’est que les gens sont plutôt heureux de ce changement. En France, 70 % des salariés plébiscitent le télétravail. Les salariés ont gagné en autonomie, car le télétravail représente à la fois une liberté spatiale et un gain temporel. Mais le télétravail permet  aussi et surtout une libération psychologique. Moins visible nous gagnons en liberté. Ce qui suppose une confiance de la part de la direction. Par ailleurs, selon les études de l’institut Petterson, les gens sont plus efficaces avec ce système : il y a moins de dispersion et la comédie humaine qui se joue habituellement dans les bureaux s’atténue. Depuis quelques années, on a fait du bonheur au travail une espèce de mode. Or, avec cette crise, nous venons de réaliser concrètement que ce mieux-être au travail réside en partie dans cette libération accordée aux salariés grâce au télétravail notamment.

“ "Les gens sont plus efficaces en télétravail : il y a moins de dispersion et la comédie humaine qui se joue habituellement dans les bureaux s’atténue."

Mais il y a aussi des impacts négatifs...

Oui. Les inégalités sociales sont amplifiées par le télétravail. Les logements des salariés ne sont pas toujours adaptés. Pour certaines personnes, il est difficile de concilier vie professionnelle et vie personnelle. Cela suppose une auto-discipline rigoureuse et une chambre à soi comme dit Virginia Woolf. Ce qui n’est pas donné à tout le monde, loin de là.

Quelles sont les entreprises qui sont le mieux préparées à ce changement?

Celles qui ont su conjuguer une maturité numérique et un management par la confiance. Les entreprises qui fonctionnent encore avec un management vertical et paternaliste ont beaucoup plus de mal à laisser leurs salariés télétravailler. Le management et le leadership doivent donc s’adapter et se penser selon un rapport de confiance et non comme un système de contrôle. Ce qui ne veut pas dire pour autant qu’il n’ y aura plus de contrôle…

Ne risque-t-on pas précisément un excès de contrôle et de surveillance avec le télétravail?

Cela dépend de la maturité de l’entreprise au sujet du télétravail. Celles qui n’y sont pas habituées redoutent encore beaucoup de choses et contrôlent par voie de conséquence. Celles qui y sont accoutumées depuis des années savent mieux faire confiance. De la même façon qu’il ne faut pas faire du présentiel pour faire du présentiel, il ne faut pas faire du virtuel pour faire du virtuel. Le virtuel n’est pas là pour se substituer au présentiel, mais pour le seconder.

“ "Les gens doivent pouvoir travailler d’où ils veulent et quand ils veulent. Les salariés doivent devenir les acteurs de leur vie professionnelle."

Quelles sont les nouvelles valeurs qu’il faut développer?

Principalement, l’autonomie. Les gens doivent pouvoir travailler d’où ils veulent et quand ils veulent.Les salariés doivent devenir les acteurs de leur vie professionnelle. La confiance est essentielle dans l’accès à l’autonomie. Si l’autre ne fait pas confiance on n’accède jamais à l’autonomie. La confiance est un pari sur l’inconnu : c’est savoir jouer avec les aléas, les incertitudes, être ouvert à l’aventure et à la contingence des choses. Ce qui n’est pas forcément évident pour un esprit rationnel. Mais la crise du covid nous a appris ça : une plus grande tolérance au risque et à l’incertitude.

Le télétravail a également des conséquences sur la mobilité...

C'est évident : l’immobilier de bureau chute en flèche, les bureaux sont moins occupés et les transports sont moins bondés le matin. En revanche, je ne crois pas que les gens vont forcément quitter les grandes villes. Il ne suffit pas d'avoir la possibilité de télétravailler pour provoquer un changement de vie. L’exode urbain reste, pour l’instant, une velléité. D’autres paramètres doivent être pris en compte, notamment la présence suffisante d’écoles, hors des grandes villes.

Mais l’activité économique autour des lieux de travail pâtit de cette situation...

Oui, d’un point de vue strictement économique, c’est un désastre. Tout l’écosystème des entreprises est affecté par cette crise. Il y a également des entreprises qui ne peuvent tout simplement pas mettre en place un système de télétravail. Mais le télétravail n’est pas en lui-même responsable de cette situation.

Dans un entretien, Jacques Attali déclarait que "le seul endroit important dans une entreprise, c'est la machine à café." Qu’en pensez-vous?

L’image de la machine à café est sympathique, mais désuète. Les réunions informelles ne constituent pas le cœur stratégique d’une entreprise. Pour élaborer un projet commun, élaborer une stratégie, c’est dans un bureau fermé que ca se joue ! Et ce sont ces moments qui sont les plus déterminants pour l’entreprise ; une mauvaise décision et il n’y a plus de salarié ni de machine à café ! Les décisions importantes ne se prennent pas de façon informelle. Les discussions informelles sont essentielles pour l’ambiance et le bien-être des collaborateurs, mais la stratégie et les enjeux financiers et économiques se jouent à un autre niveau. Minimiser cela, c’est réduire le rôle des dirigeants et des managers.

Mais justement le télétravail ne risque-t-il pas d’isoler les travailleurs?

Le télétravail n’empêche pas le retour à des relations réelles et à un travail collectif fructueux. Dans les open spaces, les employés ne se parlent pas toujours plus que dans un système de télétravail. On s’envoie un mail pour ne pas déranger le reste du plateau, on se retrouve donc en télétravail quand bien même nous sommes en présentiel ! Enfin, le fait de virtualiser les relations les rendent d’autant plus attendues et désirées. Il suffit d’être privé d’une présence pour en ressentir tout le besoin. Le fait que les gens ne se voient plus aussi souvent rend les moments de réunions plus rares et plus désirables. 

“ "Le télétravail n’empêche pas le retour à des relations réelles et à un travail collectif fructueux. Dans les open spaces, les employés ne se parlent pas toujours plus que dans un système de télétravail."

Si je vous comprends bien, le télétravail nous sort en quelque sorte du train-train du travail?

Oui, d’une certaine façon.La fameuse mécanique : « métro, boulot, dodo » se retrouve mise à mal avec le télétravail et c’est tant mieux ! Le télétravail nous force à nous organiser autrement et à remettre en question certains repères. Ca peut être aussi déstabilisant que stimulant.

Vous plaidez donc pour un équilibre entre le présentiel et le télétravail?

Oui, une forme d'hybridation. Beaucoup de choses ne passent pas par l’écran : l’émulation, l’énergie, le charisme. Le virtuel ne doit pas se substituer à la réalité.

Dans cette perspective, quel sera, selon vous, le profil de l’entreprise de demain?

L’entreprise de demain ne sera ni liberticide - le management très paternaliste des années 50/60 - ni libérée, mais libératrice. Les grandes entreprises - en France, on peut penser à Air France ou à la SNCF - ne peuvent pas être gérées de manière libérée, comme peuvent l’être certaines PME. Je crois à l’autorité, mais pas à l’autoritarisme : à un moment, il faut que quelqu’un prenne les décisions. Cependant, le maintien d’un lien hiérarchique ne signifie pas la servilité. L’entreprise libératrice sera celle qui donnera le plus d’autonomie possible au salarié, en valorisant le risque et l’échec, mais aussi en donnant du sens. Aujourd'hui, les entreprises qui ne comprennent pas le besoin d’autonomie et de sens vont droit dans le mur.

Et les mastodontes américains comme Google ou Facebook, où les placez-vous dans ce schéma?

Ces entreprises ne promeuvent qu’une liberté de façade. Ce sont des cages dorées. Tout est archi contrôlé, même si l’aménagement des bureaux, par exemple, donne une apparence fun et cool. Une entreprise libératrice, telle que je l’entends, n’a pas besoin de ressembler à Disney World…

Mais pourquoi ces entreprises fascinent-elles autant ?

Parce qu’elles créent du sens au-delà de la performance économique. Quand Elon Musk veut coloniser Mars, ça fait rêver. Quand Facebook prétend relier le monde, ça fait rêver. En Europe, nous ne parvenons pas à donner suffisamment de sens, de rêve, à travers nos entreprises.

Pourquoi nos entreprises ne font-elles pas rêver?

Nous manquons d’ambition, car nous avons très peur de l’échec. En France, on crève parfois de ne pas oser. Mais nous avons d’autres atouts : cette liberté d’esprit, par exemple, qui nous vient des Lumières. Aujourd’hui, les entreprises qui « s’américanisent » vont à l’encontre de ce qui fait l’atout majeur de l’Europe. Quoi qu’on en dise, les États-Unis restent très conformistes. Nous ne devons pas essayer de copier le modèle américain ou chinois. Il faut miser sur nos atouts : un savoir-faire, un savoir-être et une liberté d’esprit spécifiques.

*Ce qui changerait tout sans rien changer, Julia de Funès, Éditions de l’Observatoire, disponible uniquement en version numérique

SIMON BRUNFAUT - LES ECHOS

mardi 15 septembre 2020

Nicolas Vanier sera présent au Palace à Épernay


Il faut retourner au cinéma. Et pourquoi ne pas profiter de l’avant-première du film Poly programmée le vendredi 25 septembre ? D’autant que Nicolas Vanier le réalisateur sera présent.

Le cinéma Le Palace présentera « Poly », le dernier long-métrage de Nicolas Vanier, le vendredi 25 septembre à 19 h 45. L’aventurier passionné de nature et de grands espaces, écrivain et réalisateur, avait déjà produit, entre autres longs et courts métrages, un film de la même veine, Belle et Sébastien, en 2013. Il récidive ici avec une adaptation du feuilleton télévisé des années 60.

Aux côtés de François Cluzet et de Julie Gayet, Elisa de Lambert interprète le rôle de Cécile, 10 ans, qui déménage dans le sud de la France avec sa mère, Louise. L’intégration avec les autres enfants du village n’est pas facile. Lorsqu’un cirque de passage s’installe à proximité, Cécile découvre que Poly, le poney vedette du spectacle, est maltraité. Elle décide d’organiser son évasion. Poursuivis par Brancalou, l’inquiétant directeur du cirque, et un mystérieux Victor, Cécile et Poly s’embarquent dans une cavale pleine de rebondissements, un véritable voyage initiatique doublé d’une incroyable histoire d’amitié.



Le film devrait capter particulièrement l’attention du jeune public, mais également raviver les souvenirs empreints de nostalgie des plus anciens. À noter que Nicolas Vanier, sera présent au Palace pour échanger avec le public après la projection.

Luc Ferry: «Vers la “ville du quart d’heure”»


CHRONIQUE - Selon l’architecte-urbaniste Carlos Moreno, plus on approche d’un périmètre de quinze minutes pour les fonctions sociales essentielles (se loger, travailler, s’approvisionner, apprendre, s’épanouir...), plus on engendre du bien-être.



luc Ferry par Thesupermat



Nos villes anciennes, qui furent construites à une époque où les questions de démographie et de mobilité n’étaient évidemment pas ce qu’elles sont aujourd’hui, offrent une organisation devenue au fil du temps de plus en plus irrationnelle, pour ne pas dire dévastatrice sur le plan humain comme environnemental.

Il y a le bloc où l’on travaille (par exemple, en région parisienne, le quartier de La Défense qui accueille chaque jour plus de 100.000 salariés venant de toute l’Île-de-France, ce qui représente en termes de temps perdu et de pollutions diverses un coût environnemental, humain et financier colossal) ; vient ensuite le bloc où l’on va faire ses courses (par exemple, toujours en région parisienne, mais l’équivalent existe dans toute la France, les grands centres commerciaux tels que Vélizy 2 ou Parly 2 ; puis il y a le bloc où l’on habite, dont les interminables zones pavillonnaires qui entourent les grandes villes américaines donnent l’exemple le plus singulier et le plus désolant ; enfin celui où les enfants vont suivre des études dans leurs établissements scolaires, sans compter le bloc où l’on va se divertir, sortir le soir, aller au cinéma ou au théâtre, etc.

Au total, ce sont des millions d’heures, souvent harassantes, perdues dans des transports insalubres et polluants, des milliards de kilomètres qui sont parcourus chaque année en pure perte, simplement parce que les villes ont été conçues (si tant est qu’elles l’aient été) en des temps où l’on ne prévoyait bien évidemment ni l’augmentation de la population, ni les nécessités du travail moderne, ni les différents types de mobilité.

Comme l’explique dans un entretien accordé à La Lettre du cadre en février 2020 Carlos Moreno, un architecte urbaniste franco-colombien, professeur associé à la Sorbonne qui fut l’un des inventeurs des notions de «ville intelligente» et de «ville du quart d’heure»: «J’ai conçu une matrice de la haute qualité de vie qui réunit six fonctions sociales, urbaines et territoriales essentielles: se loger dignement, travailler, produire dignement, être en mesure d’accéder à son bien-être, de s’approvisionner, d’apprendre, de s’épanouir. Selon mes recherches, plus on approche d’un périmètre d’un quart d’heure pour ces six fonctions sociales, plus on engendre du bien-être urbain pour les habitants, car le quart d’heure est une échelle de temps qui permet, avec une mobilité active, c’est-à-dire à pied ou à vélo, d’être à un quart d’heure de ces six fonctions urbaines cruciales.»

Les écoles, les conservatoires, les gymnases pourraient recevoir d’autres fonctions en plus de leur fonction première, mais c’est aussi le cas pour des lieux privés comme les discothèques, par exemple, qui ne servent à rien dans la journée

Carlos Moreno, architecte-urbaniste

On objectera que réaliser cet objectif serait plus facile si on repartait de zéro, donc pour des villes nouvelles, mais que dans des villes anciennes, le projet semble difficile à réaliser. C’est en partie vrai, à ceci près qu’avec un peu d’imagination, beaucoup d’innovations seraient concevables, pourvu du moins, comme le recommande Carlos Moreno, qu’on «arrête de donner des réponses à des besoins par de l’ingénierie au lieu d’observer les modes de vies des gens pour leur offrir des solutions adéquates. Beaucoup de ressources de la ville sont souvent mal ou sous-utilisées. Les écoles, les conservatoires, les gymnases pourraient recevoir d’autres fonctions en plus de leur fonction première, mais c’est aussi le cas pour des lieux privés comme les discothèques, par exemple, qui ne servent à rien dans la journée».

On ajoutera que non seulement la ville du quart d’heure permettrait des économies de temps, d’argent, de déplacements, donc d’accidents, de pollutions diverses et d’émissions de gaz à effet de serre, mais en outre, plutôt que d’organiser volontairement des encombrements afin de dissuader les usagers de prendre leur voiture pour se déplacer comme le fait la Mairie de Paris, l’usage de l’intelligence artificielle pourrait et devrait être généralisé pour optimiser la mobilité urbaine sans exclure totalement l’automobile qui reste indispensable pour certaines personnes.

C’est déjà le cas dans certaines grandes villes du nord de l’Europe ou des États-Unis dont nous pourrions aisément nous inspirer. Il est clair, en effet, que pour les personnes très âgées ou handicapées, le métro et le bus sont, à tout le moins dans leur état actuel, totalement impraticables, seule la voiture (avec chauffeur) leur permettant de sortir de leur isolement. Il est vital pour eux que des taxis et des minibus électriques autonomes viennent un jour prochain compléter ce tableau d’une ville à la fois plus intelligente, plus propre et infiniment plus agréable à vivre. À Paris, nous en sommes hélas infiniment loin.


vendredi 11 septembre 2020

Christian Clot raconte ses explorations des milieux les plus extrêmes

Aux assises de la relance en montagne à Méribel, Christian Clot raconte ses explorations des milieux les plus extrêmes


L'explorateur Christian Clot a passé 30 jours en solitaire dans quatre des endroits les plus hostiles du globe.  © France 3 Alpes


L'explorateur et chercheur franco-suisse Christian Clot a participé aux assises de la relance en montagne à Méribel ce jeudi. Il y a notamment relaté son expérience : 30 jours en solitaire dans quatre des endroits les plus hostiles de la planète.

C'est un conférencier qui détonne dans les débats. Christian Clot n'est pas un professionnel de la montagne, c'est un explorateur franco-suisse. Invité des assises de la relance en montagne à Méribel (Savoie) jeudi 23 juillet, il a livré son regard sur l'évolution de notre environnement et notre capacité à s'y adapter. Sa parole est celle d'un chercheur et explorateur qui, depuis 30 ans, sillonne la planète pour se frotter aux milieux les plus extrêmes.

Il a notamment passé 30 jours dans chacun des quatre endroits les plus chauds et les plus froids du globe. En solitaire, de +60°C à -60°C, de 2% à 100% d’humidité, et face à plus de 150 km/h de vent. Du désert du Rub Al Khali qu'il a parcouru à pieds, jusqu'aux canaux marin de Patagonie, traversés en kayak, en passant par la Sibérie orientale nord, à skis en plein hiver. L'explorateur s'est frotté aux endroits les plus hostiles du globe dans un voyage presque surhumain. Le tout sans aucun contact avec le monde extérieur.

"Il faut que tout le monde s'empare de ces sujets"

De cette mission, sont nées les premières études sur la capacité humaine d'adaptation, et un livre : Au cœur des extrêmes. Braver les quatre milieux les plus hostiles de la planète pour éprouver les capacités humaines d’adaptation. (éd. Robert Laffont). Christian Clot s'attache désormais à partager son expérience.

"La notion d'exploration, c'est aller comprendre des choses nouvelles, des choses qu'on n'a pas encore exploré, estime-t-il. Mais il faut les partager, il faut faire comprendre, sinon elles ne servent à rien si je ne les garde que pour moi, ça n'apporte rien. Surtout, il faut que tout le monde s'empare de ces sujets. Aujourd'hui, le changement est partout, il est permanent, il va être très prégnant dans nos vies futures, il faut que tout le monde s'empare de ce sujet pour essayer de voir comment il peut se dédier à ce changement qui va arriver dans le futur."

Au fil de ses voyages, l'explorateur s'est mué en chercheur. Il a créé un institut de l'adaptation humaine en s'entourant de scientifiques pour comprendre les mécanismes physiques et psychiques qui permettent aux humains de s'adapter aux milieux extrêmes et aux changements. "On est tous conscients que les choses changent. Climatiquement, on doit vivre avec des températures plus ou moins élevées, mais aussi dans la vie de tous les jours, dans la structure fonctionnelle de notre société humaine, et on arrive à le comprendre mieux grâce à ces situations extrêmes", ajoute Christian Clot.


Christian Clot prône un modèle de développement durable pour la montagne, cette même montagne qui lui a donné le goût de l'aventure lorsqu'il était enfant. Selon lui, la crise sanitaire doit nous inciter à nous préparer au monde de demain pour mieux y vivre.

Festival Building Beyond

 Leonard, la plate-forme de prospective et d’innovation du groupe VINCI, organise la troisième édition du festival Building Beyond, consacré cette année aux futurs des métiers des villes et des territoires.

Au programme des conférences sur la biodiversité en ville, l’agriculture urbaine, les mobilités de demain ou la gestion des épidémies en ville avec en toile de fonds les questions que posent les transformations environnementales, numériques et sociales. 

Ces conférences accueilleront des speakers de renom parmi lesquels Rob Hopkins, Emmanuelle Duez, l’écrivain Aurélien Bellanger oue encore Anne-Marie Idrac.https://leonard.vinci.com/buildingbeyond/


jeudi 10 septembre 2020

«Dévergondages philosophiques» avec Barbara Cassin


L’académicienne publie une pétillante autobiographie où la mort côtoie le bonheur, où la philosophe frondeuse s’émancipe de la loi de l’un et du vrai. Heureusement, avec mesure.



«Cela me donnera l’occasion d’acheter Le Figaro!», nous dit-elle au moment de nous séparer, en s’enquérant du jour de la publication de cette chronique. Cet aveu est aussitôt relativisé: «Je ne lis plus la presse, je n’ai pas le temps.» Ne lui en tenons pas rigueur, car c’est dit sans mauvaises intentions. Barbara Cassin dit beaucoup de choses sur elle, ses goûts et ses idées, dans son «autobiographie philosophique» (c’est le sous-titre). Elle le fait sans compter, mais en bonne conteuse. Elle aime nager à contre-courant. «Votre livre vous ressemble, il est séduisant et horripilant», lui a écrit un de ses collègues du Quai Conti.

La neuvième femme académicienne, jadis très bohème - son joli petit jardin de la rue Mouffetard l’est encore -, embrasse les us et coutumes de la «Vieille Dame» avec bonne humeur depuis qu’elle en a rejoint les pompes, en octobre dernier. «J’ai passé l’âge, à 72 ans, d’en découdre avec les institutions, et surtout je n’ai que de bonnes choses à dire, j’y ai rencontré une générosité et une courtoisie qui sont incroyables, depuis la personne qui ouvre la porte jusqu’à la secrétaire perpétuelle (Hélène Carrère d’Encausse, NDLR).»

Son livre dévoile, exhibe, le lien de cause à effet entre les émois du moi le plus intime et les généralisations de sa pensée la plus sérieuse. Elle a trouvé les vingt anecdotes d’une vie qui ont décidé de sa manière de penser. Ce n’est pas si évident, et c’est un jeu que chacun d’entre nous devrait faire pour lui-même. «De l’anecdote à l’idée», dit-elle en introduction. À vrai dire, elle réussit à reprendre avec désinvolture et alacrité la partition française en matière de philosophie: penser depuis le sujet et ce qu’il ressent, et non à partir des seules idées. Chez Montaigne, Descartes, Rousseau, Alain, Bergson, Merleau-Ponty, etc., la philosophie s’épanouit dans l’incarnation de son questionnement. Elle préfère chercher une méthode - un chemin - et elle peine à bâtir un système. Les événements d’une vie deviennent des idées générales. Nous avons, en philosophie française, du mal avec les systèmes en apesanteur. En dehors d’Auguste Comte, on en cherche. Et Barbara Cassin théorise fort bien son antipathie pour les systèmes.

De ce joyeux chaos émerge donc une pensée et une politique. Un éloge du multiple et une méfiance à l’égard de l’un

Tout est donc dans l’anecdote: les couches de son fils, sa famille juive qui nous rappelle Emmanuel Berl, le sein caressé par René Char, ses infidélités, la rencontre avec Heidegger, dont on ne savait pas à l’époque à quel point il avait sucé le lait du nazisme, l’agonie émouvante de son mari. Ou ce jour où Barbara, arrière-petite-nièce de René Cassin, lui rendit une visite de jeune fille pour voir si le grand homme pouvait l’aider à trouver sa voie. Il lui proposa un emploi de dactylo. La féministe qu’elle était ne donna pas suite. Elle avait d’autres ambitions. Elle devint helléniste et philologue. Et, en effet, elle a aimé suivre avec «l’acribie d’une limace myope» la longue histoire des mots copiés et recopiés. Elle en a déduit une philosophie de la traduction, bien nécessaire aujourd’hui pour nous émanciper du globish omnipotent, de la langue anglaise qui aujourd’hui s’impose comme la seule langue possible des congrès savants.

De ce joyeux chaos émerge donc une pensée et une politique. Un éloge du multiple et une méfiance à l’égard de l’un. Barbara Cassin n’aime pas qu’on enferme le langage dans le carcan de la clarté. Elle se débat contre l’axiome d’Aristote qui proclame dans sa Métaphysique que «signifier une chose, c’est signifier une seule chose, la même pour vous et moi». Elle trouve un peu fort de café qu’il mise tout sur cette seule fonction cognitive du langage, alors qu’il y en a tant d’autres - poétique, pragmatique, psychanalytique… -, et elle refuse qu’il dénie à ceux qui ont un autre usage de la langue le droit d’appartenir au cercle de l’humanité. Qu’il s’agisse des fous, des étrangers ou des poètes. «Aristote nous dit qu’ils sont comme des plantes», s’indigne-t-elle. Bon, Aristote était de droite. Il traçait des lignes de démarcation.

Barbara Cassin a le talent de rendre désirable le relatif et le comparatif, plutôt que l’absolu et l’universel

Cassin est de gauche, elle préfère se tenir de l’autre côté de la frontière. Elle renverse la proposition: c’est être fou que de ne donner «qu’un seul sens à chaque mot». L’équivoque règne dans la langue, et «l’original est infidèle à la traduction». Il faut sans cesse traduire, d’une langue à l’autre, et à l’intérieur de chaque langue, il faut sans cesse réexpliquer, et donc traduire encore. Elle n’a pas tort non plus. Vertige.

Comment réconcilier Aristote et Cassin? Parménide et Héraclite? Faut-il que nous retournions à la source du débat sur l’un et le multiple? C’est ce à quoi elle nous invite. Pour faire très vite, on dira que la gauche a une préférence pour le multiple, la droite pour l’un. Séparez l’un du multiple, et vous avez la dictature. Séparez le multiple de l’un, et vous avez l’anarchie. Barbara Cassin a le talent de rendre désirable le relatif et le comparatif, plutôt que l’absolu et l’universel. Dans son viseur, bien plus qu’Aristote, il y a l’impératif moral kantien. Encore un traceur de frontières, celui-là. L’impossibilité du mensonge, commandée par la morale kantienne de l’intention, est une bêtise, et elle a bien raison de sauver le règne ambigu des apparences.

Mais, évidemment, il y a des risques à casser du sucre sur les universaux. C’est ce qu’a adoré faire sa génération formée à l’école du soupçon. Le «d’où parles-tu?» est un acide corrosif. Cette seule question domine plus que jamais l’université américaine et bientôt européenne. Homme, femme, république. Autant de créations du mâle blanc. Sa classe, son genre lui interdisent désormais «de l’ouvrir», car sa vérité est toujours la fausse monnaie de ses intérêts. La République? Elle est suspecte, machiste, néocolonialiste. L’art? Idem. L’histoire et la philosophie? Cela va sans dire. Qu’en pense Barbara Cassin quand nous l’interrogeons, entourée des tableaux qu’elle a peints ou de ceux que ses parents ont peints? Elle ne se laisse malgré tout pas rejoindre par la cohorte hystérique des déboulonneurs, des effaceurs, des rectificateurs de la pensée devenue infréquentable du vieil Occident.

Elle arrête les ménades enragées: «Ceux qui jettent à la figure leurs vérités sont nuls et non avenus», nous dit-elle. «Il suffit d’un peu de bon sens pour ne pas se laisser prendre au féminisme extrême ou au décolonialisme radical. Je ne veux pas qu’on déboulonne la statue de Colbert, je suis d’accord en revanche pour qu’on fasse un pas de côté, qu’on dise: il a fait ceci et cela. À vrai dire, il n’a pas écrit le “code noir”, etc. » La Grèce, école de la mesure, a inventé la dialectique de l’un et du multiple, de la règle et des cas particuliers. Finalement, le règne du multiple n’est pas meilleur que la loi de l’un. Assigner chacun à sa tribu ne vaut pas mieux que de nous mettre tous à la même enseigne. «Compliquer l’universel, ce n’est pas en finir avec lui.»Elle n’a pas la dent si dure, et tout est bien qui finit bien.

Le Figaro -  Par Charles Jaigu

«Le bonheur, sa dent douce à la mort», de Barbara Cassin, Éditions Fayard, 

La responsabilité et la liberté au menu de la 26e Université Hommes-Entreprises

Prendre de la hauteur et de la distance pour réfléchir aux notions de responsabilité et de liberté dans un monde marqué par la Covid-19 : c'est le thème de la 26e Université Hommes-Entreprises qui se déroulera les 17 et 18 septembre, à Martillac (Gironde). Une édition qui permettra pour la première fois de visionner à distance les interventions d'André Comte-Sponville, Christine Janin, François Sureau ou encore le chanteur Corneille.

Le philosophe André Comte-Sponville, la médecin et alpiniste Christine Janin, l'économiste Jean-Marc Daniel, la spécialiste du co-développement Cécile Renouard et l'avocat et écrivain François Sureau seront les principales têtes d'affiche de cette 24e édition de l'Université Hommes-Entreprises qui se déroulera les jeudi 17 et vendredi 18 septembre 2020 au château Smith Haut Lafitte, à Martillac (Gironde). Ils y côtoieront le chanteur Corneille, le président de la Ligue des optimistes Philippe Gabilliet, le consultant Quentin Druart ou encore la cheffe d'entreprise et écrivaine danoise Malene Rydahl.

Comme chaque année, ce panel éclectique de personnalités d'horizons différents permettra de croiser les regards et les approches sur une thématique. En 2020, ces intervenants seront invités à s'exprimer sur le thème "responsabilité et liberté". Ce sera l'occasion, comme le souligne le Ceca, l'organisateur de l'évènement, d'interroger les conséquences directes et indirectes de la crise sanitaire et économique que nous traversons : Comment vivre ensemble, mieux travailler, être plus solidaire ? Fallait-il jouer la protection sanitaire du confinement au détriment de l'économie ? Avions-nous d'autres choix ? L'intelligence artificielle est-elle un atout ou une menace en cette période de traçage numérique des patients ? Les aides et emprunts massifs seront-ils le seul héritage que nous laisserons à nos enfants ?

Cette manifestation, qui se tient habituellement fin août, a été décalée de quelques semaines en raison de la situation sanitaire et offrira pour la première fois la possibilité de suivre les débats à distance en vidéo via une formule payante. Sur place, le nombre de places sera limité à 400 au lieu de 700 habituellement.



La Tribune - Par Pierre Cheminade  

mardi 8 septembre 2020

L’entretien. Julia de Funès : « Le travail, un temps parmi d’autres »

La philosophe Julia de Funès note la transformation du monde de l’entreprise depuis la pandémie




La crise sanitaire a bousculé nos façons de travailler avec l’apparition du télétravail. Les entreprises françaises manquaient-elles d’audace auparavant ?

« C’est le paradoxe ! Il a fallu une période d’arrêt pour accélérer le changement de nos méthodes de travail. En France, concernant le télétravail, nous étions en retard sur les Anglo-saxons en raison de deux verrous majeurs. Les entreprises arguaient d’une mise en place techniquement difficile, or nous avons vu qu’en quelques jours, c’était possible. D’aucuns avançaient aussi la crainte du délitement des liens sociaux. Comme si l’open space était une garantie de sociabilisation ! Si le virtuel ne se substitue pas au réel, il peut se révéler aussi efficace. Quand les conditions sanitaires le permettent, l’idéal est dans l’hybridation du télétravail et de la présence physique. »

Travaille-t-on mieux et différemment en télétravail ?

« Il est prouvé que libérés de leur image, les gens sont plus efficaces. Quand on travaille chez soi, ce n’est pas la peine de feindre d’être occupé à son écran jusqu’à des heures tardives. On n’a pas besoin de faire du zèle, du présentiel pour du présentiel. Délivré de ces postures, le salarié est plus efficace. Une réunion par écran est ennuyeuse ? On peut s’échapper, se mettre sur « mute » et s’occuper à autre chose, ce qui est impossible dans un bureau. Le télétravail n’élimine pas la comédie humaine, mais il permet d’en atténuer certains aspects. »

Cela ne concerne toutefois qu’une catégorie de métiers. Est-ce au risque de renforcer les inégalités sociales ?

« Résumer le télétravail aux métiers de « riches » est simpliste. Kylian Mbappé ou un chirurgien esthétique ne peuvent pas exercer en virtuel, alors qu’un téléconseiller ou une assistance au Smic pourront s’y adapter. Le télétravail ne provient donc pas toujours d’inégalités sociales mais sectorielles. En revanche, il amplifie les inégalités sociales. Il faut trouver une chambre à soi, à défaut, de nouveaux modes de fonctionnement, des tiers lieux… C’est davantage par l’innovation que l’on pourra parer aux difficultés nées de la distance. »

De quelle façon la crise du Covid a-t-elle bousculé les échelles de valeur ?

« Le rapport au temps a été tant bouleversé que deux tiers des Français questionnés ont affirmé qu’ils se sentaient « mieux » pendant le confinement. Prisonniers d’un lieu, nous étions aussi libérés d’un temps. Sans le cadencement habituel, les horaires subis, chacun est redevenu le maître de sa durée intérieure. Certains l’ont bien vécu, pour d’autres ce fut très anxiogène. »

Est-ce à dire que le sens du travail s’est modifié ?

« Ces réflexions déjà latentes ont été accélérées par le confinement. Ceux qui ont travaillé au foyer ont découvert que dans une journée, le travail relevait d’une activité parmi d’autres, (les devoirs, le ménage, etc.) Il est devenu un temps à défaut d’être un lieu. Un temps parmi d’autres. Il s’est désacralisé, il a perdu sa place hégémonique en se domestiquant. Quand bien même il reste une activité centrale dans l’existence, il ne représente plus une finalité en soi. »

Cette nouvelle approche est-elle une menace pour « l’esprit d’entreprise » ?

« Jusqu’à ma génération, l’entreprise faisait sens. C’était une identité sociale. On entrait dans un groupe pour ce qu’il incarnait. Or cela est nécessaire mais ne suffit plus. L’entreprise doit désormais proposer un sens, une raison d’être. Les nouvelles générations attendent autre chose qu’un emploi, car appartenir à un groupe n’est plus une finalité en soi. Il faut y ajouter le sentiment d’être utile, d’avoir un impact sur le monde, de se sentir un sujet actif non pas seulement pour sa carrière mais pour une cause. Les jeunes désirent aussi plus d’autonomie, bosser d’où ils veulent, quand ils veulent. Et leur lien à leur entreprise sera davantage soudé par la confiance que par le contrôle. On vit un changement de paradigme et les DRH comme les dirigeants ont très bien senti ces attentes. »

L’entreprise doit-elle rendre ses salariés heureux ?

« Le bonheur en entreprise est un leurre. Il n’y a jamais eu autant de burn-out alors qu’on n’a jamais autant veillé au bien-être des employés. Cela prouve bien l’inefficacité des artifices bonheuristes mis en place. Il ne s’agit pas de mettre des poufs ou des baby-foots dans des salles de détente pour rendre les salariés heureux. La satisfaction vient de la réussite personnelle sur un projet professionnel, de la reconnaissance obtenue, de l’autonomie et du sens que l’on trouve à son travail. »

De Funès, un nom facile à porter

Visage fin et regard clair, Julia de Funès porte avec élégance l’air de famille. Petite-fille de l’illustre comédien, elle assure sans ambages, « ce n’est vraiment pas un nom difficile à porter ».

Âgée de 4 ans seulement à la mort de son grand-père en 1983, elle garde quelques souvenirs diffus de l’homme. En revanche, la propriété du Cellier près de Nantes, fief de la famille de Funès de 1967 à 1986, a durablement imprégné sa mémoire. « Auprès d’un entourage aimant, j’ai vécu une enfance très choyée dans cette maison à laquelle mon grand-père était très attaché. » La philosophe dépeint un artiste travailleur, peu soucieux des mondanités parisiennes, « lui qui préférait de loin la fréquentation de ses voisins. Ses meilleurs amis étaient les maraîchers nantais, les gens sincères ».

Julia de Funès, en prise directe avec l’entreprenariat, revendique cet héritage. « Ce n’est pas un hasard si mon sujet de thèse portait sur « De l’identité personnelle à l’authenticité » et si je défends une philosophie qui soit la plus concrète possible. Dans la famille, on aime les gens vrais. »

Tandis que, sourire aux lèvres, le public salue en son grand-père un acteur patrimonial (outre l’hommage à la Cinémathèque, en à peine un an le tout nouveau musée Louis-de-Funès à Saint-Raphaël dans le Var a attiré près de 70 000 visiteurs), sa petite-fille philosophe gagne en notoriété. Mordante quand elle fustige la vogue des ouvrages de développement personnel, « phénomène social à l’origine de bien des dégâts », Julia de Funès mise sur la philosophie comme un art appliqué.

Ainsi son texte écrit pendant le confinement, « Ce qui changerait tout sans rien changer » (L’Observatoire), a nourri moult débats sur « le monde de demain ». Et cela ravit la conférencière qui ne conçoit sa discipline autrement qu’ancrée dans la réalité.


Le Maine LibreFrédérique BREHAUT.

Dirigeants : comment se réinventer face au chaos ?


La crise du Covid-19 est profonde et notre système se caractérise désormais par la permanence du changement, des turbulences, en bref : du chaos. Un chaos face auquel beaucoup de dirigeants se trouvent démunis, constatent Bernard Marie Chiquet, fondateur de l’institut iGi et créateur du management constitutionnel, et Bruno Marion, futuriste et spécialiste des théories du chaos, en esquissant ci-dessous les leviers qu'il convient à leurs yeux d'activer. 



Indéniablement, nous traversons une crise fondamentale, systémique. La crise sanitaire promet de se transformer en crise économique et, pour certains, annonce une crise sociale inévitable. Comme déjà dans le passé, à quelques périodes clés de l’humanité, l’équilibre semble rompu, le système inexorablement s’éloigner de son point d’équilibre précédent, celui de février 2020.

Contrairement aux crises cycliques que nos sociétés, nos économies traversent à intervalles réguliers, la crise du Covid-19 semble bien l’expression de quelque chose de plus profond. Le point de rupture, ce fameux tipping point des théories du chaos, est bel et bien franchi. Un phénomène qui chaque jour s’amplifie. Vecteurs et symptômes de la crise s'enchaînent, s’accélèrent dans une espèce d’effet domino devenu hors de contrôle. Avec pour conclusion deux issues possibles : l’effondrement ou l’émergence.





Mais, pour nos sociétés comme nos entreprises, le chaos né du Covid-19 est aussi une opportunité de changer les choses. Sans faire preuve d’un optimisme béat, il est le catalyseur qui oblige chacun, au sein de l’entreprise et de l’organisation, à sortir de sa zone de confort. Le changement s’impose de lui-même. Le chaos nous invite à agir court et voir loin.

Cependant, puisque le retour à l’équilibre précédent semble illusoire, et peut-être peu souhaitable, nos organisations doivent se réinventer pour être compatibles avec le chaos qui nous entoure et, finalement, nous caractérise. Pour ce faire, pour émerger plutôt que s’effondrer, nos organisations doivent sans doute être capables de faire face, de s’adapter, en somme de refléter la complexité de leur environnement. Pour cela, trois leviers peuvent les y aider : un management constitutionnel, une raison d’être évolutionnaire et une capacité d’adaptation permanente. 

On a passé le tipping point

Pour tous les spécialistes des théories du chaos, trois éléments sont la parfaite expression de cette réalité : le nombre, la connexion, la vitesse et l’échelle. Le nombre c’est celui d’une humanité qui, en l’espace de cinquante ans, est passée d’un milliard d’êtres humains à sept. Et, depuis à peine deux décennies, hommes et femmes, par le miracle de la technologie, ordinateurs et smartphones, sont tous, ou presque, connectés, interconnectés. Alors que la nourriture et l’eau viennent à manquer à nombre d’entre eux, bien plus de la moitié ont accès à internet, à l’information et à la connaissance. Enfin, la vitesse et l’échelle, dont le Covid-19 est la parfaite illustration… Ou comment une crise sanitaire d’abord localisée peut, en quelques semaines, mettre à l’arrêt nos sociétés et nos entreprises, et ce au niveau mondial. Tous les symptômes du chaos sont bien là.


Le système ne reviendra pas à l’équilibre précédent et se caractérise désormais par la permanence du changement, des turbulences, en bref du chaos

Bien sûr, face à la crise, beaucoup s’acharnent à penser à l’après, que le système reviendra nécessairement à l’équilibre qui, comme on le leur a appris, le caractérise. Mais, les faits sont là. Le tipping point, ce point de rupture, a bel et bien été franchi. Le système ne reviendra pas à l’équilibre précédent et se caractérise désormais par la permanence du changement, des turbulences, en bref du chaos. Avec pour conséquence que beaucoup d’entre nous, beaucoup de dirigeants et patrons se trouvent démunis, incapables de gérer avec leur outils habituels, une situation qui s’accélère et se complexifie inexorablement. Enfermés dans le modèle d’organisation conventionnel, beaucoup essaient de réagir avec des solutions, des concepts devenus inopérants. Plus la crise se fait violente et visible, plus l’organisation se centralise et, en somme, répond au caractère protéiforme et complexe de la crise par une organisation simplifiée à outrance et, plus que jamais, hors-sol, éloignée des problèmes et donc des solutions.

Pour tenter de faire émerger son entreprise plutôt que de la voir s’effondrer et disparaître, le dirigeant n’a donc pas le choix. Il doit impérativement rompre avec une gouvernance qui n’est plus en rien adaptée avec la situation. Pour ce faire, il lui revient d’identifier les leviers qui vont lui permettre de transmuter son entreprise et, donc, d’avoir une chance d’émerger. Sur cette voie, les théories du chaos décrivent deux outils pour réussir à émerger. Profitant de la fin d’une forme de déterminisme qui fige les positions et les opportunités, certains peuvent profiter à plein de cet effet viral, cet effet papillon qui fait naître les Mark Zuckerberg (Facebook), Elon Musk (Tesla) ou Stanislas Niox-Chateau (Doctolib) pour ne citer qu’eux. Second levier, l’attracteur étrange, ce surplus d’âme, cette substantifique moelle qui, en plein chaos, invite chacun, chaque organisation à tendre vers sa nature profonde, vers ce pour quoi il est fait, vers sa raison d’être évolutionnaire. Dans ce chaos, qui n’est ni ordre ni désordre, l’attracteur étrange est un phare, un pattern dont on ne peut pourtant anticiper les mouvements.


Management constitutionnel et raison d’être évolutionnaire

Dans ce contexte, on le voit, l’entreprise et son organisation doivent abandonner définitivement le modèle conventionnel dit hiérarchique. Pour ce faire, le management constitutionnel offre la structure agile exigée pour faire face au chaos et accéder au nouveau niveau de complexité qu’il requiert, pour créer les conditions de l’émergence. En permettant à l’organisation de passer d’une structure pyramidale à une structure fractale, holarchique qui engendre une gouvernance évolutive et des processus clairs, transparents et efficients, des collaborateurs autonomes et responsables. Chacun, chaque rôle est mu par une raison d’être évolutionnaire –l’attracteur étrange dont parlent les théories du chaos – capable de s’adapter à un environnement complexe et changeant.

Plutôt que de répondre au chaos par la centralisation, la concentration, l’organisation est « upgradée ». A la complexité, elle répond par la complexité. Jugée jusque-là comme trop complexe par tous les tenants de l’organisation conventionnelle, le management constitutionnel permet, au-delà du tipping point, d’apporter des réponses, pas à pas. Réunions de triage, réunions de gouvernance, etc. Telle est la réponse qui doit être celle de tout dirigeant pour créer les conditions de l’émergence. Face au chaos ambiant, il peut désormais s’appuyer sur une multitude de rôles et de tensions qui sont autant de capteurs de l’environnement qui permettent à l’entreprise d’évoluer.

En somme, le management constitutionnel favorise l’émergence d’une organisation complexe pour naviguer simplement dans un monde plus complexe. Certains l’ont bien compris. C’est le cas notamment d’une entreprise comme Zappos. Ici, grâce au management constitutionnel qui la caractérise, l’organisation s’appuie pleinement sur chaque collaborateur. Focalisé sur sa propre raison d’être, chacun se concentre avant tout sur sa valeur ajoutée, tantôt client tantôt fournisseur, dans les interactions qu’il entretient avec ses collègues comme avec l’extérieur de l’entreprise. Chacun est en mesure d’exprimer sa « tension créatrice », de prendre les traits d’un entrepreneur, dans les limites et le périmètre de ses talents et de ses redevabilités.

Disons-le, pour beaucoup, la rupture est inattendue et brutale. Le changement de modèle d’organisation face au « monde de demain », s’il est difficile à accepter pour certains, n’en reste pas moins irréversible. Pourtant, la rupture a du bon. Elle est l’occasion de nous débarrasser de certains de nos biais cognitifs et de bâtir des organisations enfin adaptées à la complexité et à la richesse des sociétés, des économies et des hommes de demain, dès aujourd’hui.



Bernard Marie Chiquet - Bruno Marion - Usbek & Rica

Aurélie Jean : « L'optimisme n'est pas un luxe mais une nécessité »

 

Docteure en science numérique, diplômée de prestigieux établissements français (Sorbonne, ENS, Mines ParisTech...) et formée aux Etats-Unis (Université d'Etat de Pennsylvanie et MIT), Aurélie Jean est aussi entrepreneure. Elle a fondé, à New York, In Silico Veritas, société de conseil spécialisée en algorithmes, tout en continuant à exercer au sein d'Altermind. Soutien actif de la Fondation Sorbonne Université, la « numéricienne » de 37 ans promeut la féminisation des études scientifiques.



Aurélie Jean


D'où vient votre perception du « tout est possible », aussi bien dans les sciences que dans l'entrepreneuriat ?

Il n'y avait aucun scientifique ou entrepreneur dans ma famille. Cela étant dit, j'ai été élevée par mes grands-parents qui voyaient dans les sciences un moyen de répondre aux questions de la vie (comme « pourquoi le ciel est bleu », « pourquoi les feuilles des arbres sont vertes », « pourquoi on ne voit pas le soleil la nuit », etc.) et qui m'ont tout donné : amour, valeurs, sens de la curiosité... Par mon éducation et ma culture franco-américaine, je vois toujours le verre à moitié plein. Certains pensent que l'optimisme est naïf, alors que, en réalité, l'optimisme n'est pas un luxe, mais une nécessité. C'est quand vous êtes dans une situation d'incertitude, de doute ou de difficulté que l'optimisme vous permet de tenir.

Quelle est la place des femmes dans le domaine des algorithmes et de la modélisation numérique ?

Historiquement, ce sont des femmes qui ont développé les premiers langages informatiques durant la Seconde Guerre mondiale. Dans les années 1990, avec l'apparition du « Personal Computer » (PC), c'est devenu un marché de masse, économiquement très attractif, et les femmes se sont éloignées de la discipline. Depuis longtemps, parfois des décennies dans certaines institutions, organismes public et privés se structurent pour attirer davantage de jeunes filles vers les disciplines scientifiques, en particulier les mathématiques, la physique ou encore les sciences informatiques, où elles restent encore minoritaires. Il y a donc des évolutions, mais elles sont encore trop lentes.

Quels sont les enjeux de la féminisation des sciences ?

Pour des raisons sociales et économiques, il est important que le milieu des sciences numériques se diversifie. Aujourd'hui, alors que les femmes pourraient bondir sur les opportunités d'émancipation sociale et économique, elles passent à côté d'un secteur où les salaires se révèlent les plus compétitifs. La présence de femmes dans ce milieu est d'une forte importance en ce qui concerne l'élaboration de technologies et de modèles/algorithmes réfléchis à 360 degrés, au côté des hommes, et donc inclusifs. Enfin, augmenter la présence des femmes dans ce milieu permet d'élargir le pool de talents et donc de s'entourer des meilleurs, sans distinction de genre.

Le sexisme est-il le même des deux côtés de l'Atlantique ?

De manière générale, peu importe la discipline, le rapport au sexisme est différent. De mon observation, en France, on a tendance à accepter plus facilement les remarques, voire les gestes déplacés. Aux Etats-Unis, on stoppe plus rapidement les comportements inappropriés, même de simples mots. Cette différence est parfois, voire souvent, mal comprise par les Français, alors que parler haut et fort quand on est témoin d'une scène est au contraire le réflexe à développer. Concernant le milieu scientifique et technologique, il y a depuis longtemps, dans de nombreuses entreprises américaines, des politiques dynamiques pour attirer les femmes dans les carrières scientifiques et techniques, ainsi que pour soutenir leurs évolutions professionnelles.

Avez-vous travaillé dans une organisation de ce type ?

J'ai eu la chance de travailler chez Bloomberg qui encourage ouvertement et concrètement l'inclusion des femmes dans la technologie. A sa tête, un homme, Mike Bloomberg, croit sincèrement aux bénéfices de la diversité. Occasionnellement en France, je me pose la question de la sincérité des propos de certains dirigeants. Cela étant dit, il y a en France de plus en plus d'initiatives qui, je l'espère, seront davantage comprises et déployées pour être efficaces sur le long terme. Ces évolutions sociales se feront aussi grâce à une collaboration étroite avec les hommes qui sont nos meilleurs alliés.

Comment susciter des vocations scientifiques chez les jeunes filles ?

La démocratisation de toutes les sciences passe par le développement d'une culture scientifique chez tout le monde. Nous construisons notre esprit critique et nos connaissances afin de lutter contre un certain populisme scientifique, mais aussi contre un certain mouvement de fantasmes, en particulier dans l'intelligence artificielle. Encore aujourd'hui, certaines disciplines (comme les sciences numériques) manquent de diversité. Pour diversifier le milieu, il faut changer l'image - souvent déformée - de la discipline elle-même, changer les codes et les comportements au sein de l'écosystème. Notamment en sensibilisant les acteurs au rôle bénéfique de la diversité dans les sciences.


 JULIE LE BOLZER