mercredi 17 mars 2021

Progrès ou innovation : temps constructeur ou temps corrupteur

 « Le progrès suppose que le temps est constructeur ; l’innovation qu’il est corrupteur »

Le progrès technique a contribué à améliorer notre santé, notre mobilité et notre compréhension du monde. Mais de plus en plus de citoyens élèvent leurs voix contre une course à l’innovation qu’ils jugent de moins en moins compatible avec un futur radieux. Comment réconcilier innovation technique et progrès de société ? C’était l’objet de la dernière table ronde Longue-Vue organisée par la Cité de l’Économie et des Métiers de Demain d’Occitanie.

Un bug dans la trajectoire des Lumières

Pour discerner l’avenir, il faut parfois tourner sa longue-vue vers le passé. Que penseraient Diderot, D’Alembert ou Condorcet s’ils nous voyaient aujourd’hui ? Cette question, le physicien et philosophe des sciences Étienne Klein se l’est déjà posée. «  Imaginez une capsule temporelle, glisse-t-il au public. Dans cette machine à voyager du passé vers le présent, plaçons les philosophes du XVIIIe siècle et invitons-les dans une visite guidée de notre présent ». À cette occasion, raconte-t-il, ils découvriront un monde dans lequel l’enseignement est accessible à tous et obligatoire et où le calcul matriciel s’apprend dès 17 ans, un monde où des laboratoires ont appris l’existence des particules élémentaires, un monde dans lequel la révélation de l’électromagnétisme a fait naître des téléviseurs qui connectent désormais l’ensemble des foyers au monde… «  Ils vont trouver ça incroyable, voire au-delà de leurs espoirs, n’est-ce pas ? » 

Mais que vont-ils penser, continue-t-il, lorsqu’ils découvriront que les téléviseurs ne diffusent pas les cours du collège de France mais des programmes commerciaux ? Que vont-ils se dire lorsqu’ils verront que des individus sont allés sur la Lune alors que d’autres dorment encore dans la rue au milieu de l’hiver ? « Ils ne vont pas comprendre les raisons d’autant d’opportunités manquées, tranche Étienne Klein. Il y a eu ce qu’on pourrait appeler une allotélie, c’est-à-dire que le but visé n’a pas été atteint ».

Telle est la trajectoire du progrès : une prouesse technique ne se traduit pas systématiquement en bénéfices pour l’humanité. À son époque, D’Alembert écrivait dans l’Encyclopédie que le savoir des géomètres (donc des mathématiciens) était « peut-être le seul moyen de faire secouer peu à peu à certaines contrées de l’Europe, le joug de l’oppression et de l’ignorance profonde sous laquelle elles gémissent ». Une approche sous-entendant naïvement un embrayage automatique entre progrès scientifique, politique et moral. Et auquel Étienne Klein rétorque : « Il est clair que D’Alembert n’a pas connu la Corée du Nord et ses excellents géomètres  ». 


Progrès ou innovation : temps constructeur ou temps corrupteur

Pourquoi l’innovation technique n’est-elle pas synonyme de progrès de société ? Pour le comprendre, Étienne Klein sort ses cartes fétiches : l’étymologie et la sémantique, et s’attarde plus particulièrement sur l’évolution des mots « progrès » et « innovation ». « À l’origine, le mot « progrès » a une connotation spatiale et militaire – on dit que les armées progressent », introduit-il. Le progrès avance donc avec une destination et un objectif donné. Et le physicien de citer Kant qui, dès 1784, expliquait que le progrès est une idée « consolante » : d’abord parce qu’elle envisage un futur meilleur, et donc une solution aux maux du présent ; ensuite parce qu’elle donne un sens au sacrifice qu’elle impose, c’est à dire au travail que demande le progrès pour advenir. « Croire au progrès c’est configurer le futur à l’avance de manière positive et constructive, c’est relativiser le négatif en sachant que tout n’est pas condamné à aller toujours mal, et que le négatif est ferment du meilleur  » conclut Étienne Klein. 

Le mot « innovation », lui, vient du vocabulaire juridique, et désigne un « avenant » apporté à un contrat déjà signé pour qu’il demeure valide alors que quelque chose a changé. « L’innovation, c’est donc ce qu’il faut faire pour que rien ne change, c’est donc un principe de conservation » analyse-t-il. Machiavel insère par la suite le mot dans un contexte politique en précisant que le Prince ne doit pas innover, sauf si son pouvoir est menacé. Le mot est ensuite inséré dans le monde de la technique par Francis Bacon, qui dit que le temps qui passe est corrupteur, et qu’il faut innover pour lutter contre ses effets négatifs. « On passe donc d’un temps constructeur (avec le progrès) à un temps corrupteur (avec l’innovation)  ». 

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