mardi 15 septembre 2020

Luc Ferry: «Vers la “ville du quart d’heure”»


CHRONIQUE - Selon l’architecte-urbaniste Carlos Moreno, plus on approche d’un périmètre de quinze minutes pour les fonctions sociales essentielles (se loger, travailler, s’approvisionner, apprendre, s’épanouir...), plus on engendre du bien-être.



luc Ferry par Thesupermat



Nos villes anciennes, qui furent construites à une époque où les questions de démographie et de mobilité n’étaient évidemment pas ce qu’elles sont aujourd’hui, offrent une organisation devenue au fil du temps de plus en plus irrationnelle, pour ne pas dire dévastatrice sur le plan humain comme environnemental.

Il y a le bloc où l’on travaille (par exemple, en région parisienne, le quartier de La Défense qui accueille chaque jour plus de 100.000 salariés venant de toute l’Île-de-France, ce qui représente en termes de temps perdu et de pollutions diverses un coût environnemental, humain et financier colossal) ; vient ensuite le bloc où l’on va faire ses courses (par exemple, toujours en région parisienne, mais l’équivalent existe dans toute la France, les grands centres commerciaux tels que Vélizy 2 ou Parly 2 ; puis il y a le bloc où l’on habite, dont les interminables zones pavillonnaires qui entourent les grandes villes américaines donnent l’exemple le plus singulier et le plus désolant ; enfin celui où les enfants vont suivre des études dans leurs établissements scolaires, sans compter le bloc où l’on va se divertir, sortir le soir, aller au cinéma ou au théâtre, etc.

Au total, ce sont des millions d’heures, souvent harassantes, perdues dans des transports insalubres et polluants, des milliards de kilomètres qui sont parcourus chaque année en pure perte, simplement parce que les villes ont été conçues (si tant est qu’elles l’aient été) en des temps où l’on ne prévoyait bien évidemment ni l’augmentation de la population, ni les nécessités du travail moderne, ni les différents types de mobilité.

Comme l’explique dans un entretien accordé à La Lettre du cadre en février 2020 Carlos Moreno, un architecte urbaniste franco-colombien, professeur associé à la Sorbonne qui fut l’un des inventeurs des notions de «ville intelligente» et de «ville du quart d’heure»: «J’ai conçu une matrice de la haute qualité de vie qui réunit six fonctions sociales, urbaines et territoriales essentielles: se loger dignement, travailler, produire dignement, être en mesure d’accéder à son bien-être, de s’approvisionner, d’apprendre, de s’épanouir. Selon mes recherches, plus on approche d’un périmètre d’un quart d’heure pour ces six fonctions sociales, plus on engendre du bien-être urbain pour les habitants, car le quart d’heure est une échelle de temps qui permet, avec une mobilité active, c’est-à-dire à pied ou à vélo, d’être à un quart d’heure de ces six fonctions urbaines cruciales.»

Les écoles, les conservatoires, les gymnases pourraient recevoir d’autres fonctions en plus de leur fonction première, mais c’est aussi le cas pour des lieux privés comme les discothèques, par exemple, qui ne servent à rien dans la journée

Carlos Moreno, architecte-urbaniste

On objectera que réaliser cet objectif serait plus facile si on repartait de zéro, donc pour des villes nouvelles, mais que dans des villes anciennes, le projet semble difficile à réaliser. C’est en partie vrai, à ceci près qu’avec un peu d’imagination, beaucoup d’innovations seraient concevables, pourvu du moins, comme le recommande Carlos Moreno, qu’on «arrête de donner des réponses à des besoins par de l’ingénierie au lieu d’observer les modes de vies des gens pour leur offrir des solutions adéquates. Beaucoup de ressources de la ville sont souvent mal ou sous-utilisées. Les écoles, les conservatoires, les gymnases pourraient recevoir d’autres fonctions en plus de leur fonction première, mais c’est aussi le cas pour des lieux privés comme les discothèques, par exemple, qui ne servent à rien dans la journée».

On ajoutera que non seulement la ville du quart d’heure permettrait des économies de temps, d’argent, de déplacements, donc d’accidents, de pollutions diverses et d’émissions de gaz à effet de serre, mais en outre, plutôt que d’organiser volontairement des encombrements afin de dissuader les usagers de prendre leur voiture pour se déplacer comme le fait la Mairie de Paris, l’usage de l’intelligence artificielle pourrait et devrait être généralisé pour optimiser la mobilité urbaine sans exclure totalement l’automobile qui reste indispensable pour certaines personnes.

C’est déjà le cas dans certaines grandes villes du nord de l’Europe ou des États-Unis dont nous pourrions aisément nous inspirer. Il est clair, en effet, que pour les personnes très âgées ou handicapées, le métro et le bus sont, à tout le moins dans leur état actuel, totalement impraticables, seule la voiture (avec chauffeur) leur permettant de sortir de leur isolement. Il est vital pour eux que des taxis et des minibus électriques autonomes viennent un jour prochain compléter ce tableau d’une ville à la fois plus intelligente, plus propre et infiniment plus agréable à vivre. À Paris, nous en sommes hélas infiniment loin.


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