mercredi 14 octobre 2020

Gérard Araud : "Deux Amériques se font face, dans une sorte de guerre civile virtuelle"

Ambassadeur de France aux États-Unis de 2014 à 2019, il décrypte cette campagne inédite.




Quel est votre regard sur cette campagne électorale ?

Les démocrates ont choisi un candidat et une vice-présidente centristes, ce qui n’allait pas de soi, beaucoup faisaient pression pour aller sur la gauche. Joe Biden essaie de gagner des points vers le centre-droit, en ayant la conviction que la gauche le suivra, par haine de Trump.

On lui reproche son absence de programme ?

Il n’a pas vraiment de programme, on ne l’identifie pas à des mesures particulières. Sa stratégie est avant tout anti-Trump. Et Biden est un candidat fragile : il est âgé, ça se voit, il a des absences, des lapsus. Et puis aux États-Unis, comme en France, on vit des élections où s’exprime l’envie de changement des électeurs. Or Biden a quand même été élu pour la première fois il y a 46 ans…

Selon vous, l’élection va se jouer comme en 2016, sur deux ou trois États ?

Oui. Sauf raz-de-marée démocrate peu probable. Donc on retombe sur les trois mêmes États qu’en 2016 : Wisconsin, Pennsylvanie et Michigan, qui avaient voté démocrates pendant des décennies avant de passer brutalement du côté de Trump.

Cette fois, les démocrates font campagne dans ces États. Hilary Clinton, sûre de remporter le Wisconsin, ne s’y était pas rendue ! Sinon, l’Arizona pourrait basculer côté démocrate, avec le vote latino. Mais s’il est le seul, ce ne sera pas décisif.

Le pays est à vif, la polarisation extrême…

C’est le couronnement de quatre années Trump. Il entretient cette tension, pratique l’insulte personnelle en permanence. Le pays est dans une sorte de guerre civile virtuelle : deux Amériques se font face, ne se comprennent pas, ne se parlent pas, ne s’écoutent pas. Et Trump n’est pas le président de la réconciliation…

Son électorat lui reste fidèle ?

Il faut souligner l’extraordinaire fidélité de son électorat. Depuis 2016, il conserve la même base, c’est quasiment du jamais vu. Avec une vision française, Trump, c’est l’alliance des "gilets jaunes" et de la Manif pour tous. D’une Amérique qui souffre du libre-échange, de la modernité, parce qu’elle n’y est pas, et d’une Amérique chrétienne et conservatrice, qui n’accepte pas non plus les changements sociétaux. Son problème, c’est qu’il n’a pas élargi son électorat. Et rappelons qu’il n’avait gagné que de quelques milliers de voix dans les trois États cités. Donc ça peut être renversé très facilement.

Mais il peut être réélu ?

Oui. Mais il reste une cinquantaine de jours. On va voir ce qui se passe dans les débats. Biden a de bons sondages, mais Trump peut encore l’emporter. Les minorités votent plutôt démocrates, les hommes blancs votent majoritairement Trump, les femmes blanches le rejettent massivement. La vraie fracture, c’est le niveau d’instruction : l’homme blanc sans éducation supérieure vote Trump. Quasiment à 80 %.

Si Trump perd, que peut-il se passer ?

Il ne reconnaîtra pas sa défaite. Ils vont faire des recours. C’est la Cour suprême qui déclare le vainqueur mais nous allons vivre, s’il est battu, des semaines d’extrême tension, avec un Trump criant qu’on lui a volé sa victoire, qu’on a triché, que le vote par correspondance a été une imposture. Tous les Américains sont armés, il a une base absolument fanatisée. A très court terme, rien n’est exclu.

Surtout si Biden l’emporte de peu…

Même s’il l’emporte plus largement. Car vous savez, pour Trump, les chiffres, la réalité, n’ont aucune importance. Trump est une sorte de narcissique pathologique qui vit dans son monde. Et il répète tous les jours que la seule manière de le battre est de tricher. Donc, il remettra en cause le résultat.

Vincent Coste pour Midi Libre

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